jeudi 22 novembre 2012

Cogito selon Spinoza




"Je doute, je pense, donc je suis"  (Formulation du Cogito de Descartes par Spinoza)

Découverte du fondement de toute science. — Pour trouver les vrais principes des sciences il (Descartes) chercha ensuite s'il avait révoqué en doute tout ce qui pouvait tomber sous sa pensée, ce qui était une façon d'examiner s'il ne restait pas peut-être encore quelque chose dont il ne doutât pas. Si en effet, doutant comme il la faisait, il trouvait quelque chose que, ni pour aucune des raisons précédentes, ni pour aucune autre, il ne pût révoquer en doute, il jugea avec raison qu'il la pourrait prendre comme fondement pour y asseoir toute la connaissance. Et, bien qu'en apparence il eût tout mis en doute puisqu'il doutait également des choses acquises par les sens et des choses perçues par le seul entendement, il se trouva cependant un objet encore à examiner : à savoir lui-même qui doutait ainsi. Non pas en tant qu'il se composait d'une tête, de mains et d'autres membres du corps, toutes choses déjà comprises dans le doute ; mais seulement en tant qu'il doutait, pensait, etc. Il reconnut par un examen très attentif qu'aucune des raisons ci-dessus indiquées ne pouvait ici justifier le doute : que ce soit en rêve ou à l'état de veille qu'il pense, encore est-il vrai qu'il pense et qu'il est ; que d'autres ou que lui-même aient erré en d'autres sujets, ils n'en existaient pas moins, puisqu'ils erraient. Il ne pouvait non plus supposer par aucune fiction un auteur de sa propre nature qui, si rusé qu'il fût pût le tromper en cela ; car dans le temps qu'on le supposera trompé on devra accorder qu'il existe. Quelque autre cause de doute qu'il pût concevoir enfin, il ne s'en pourra trouver aucune qui ne le rende en même temps au plus haut point certain de sa propre existence. Bien mieux, plus il se trouvera de raisons de douter, plus, il y aura aussi d'arguments pour le convaincre de son existence. Si bien que, de quelque côté qu'il se tourne pour douter, il n'en est pas moins contraint de s'écrier : je doute, je pense, donc je suis.

Cette vérité découverte, il trouve en même temps le fondement de toutes les sciences et aussi une mesure et une règle de toutes les autres vérités, à savoir :
Tout ce qui est perçu aussi clairement et distinctement que cette première vérité est vrai.

Qu'il ne puisse y avoir d'autre fondement des sciences que celui-là, ce qui précède le montre avec une clarté suffisante, et plus que suffisante, parce que tout le reste peut être révoqué en doute sans aucune peine, mais que cela ne peut l'être en aucune façon. A l'égard toutefois de ce principe : je doute, je pense, donc je suis, il importe avant tout d'observer que cette affirmation n'est pas un syllogisme, dont la majeure serait passée sous silence. Car, si c'était un syllogisme, les prémisses devraient être plus claires et mieux connues que la conclusion même : donc je suis ; et, par conséquent, je suis ne serait pas le premier fondement de toute connaissance ; outre que cette conclusion ne serait pas certaine, car sa vérité dépendrait de prémisses universelles que notre Auteur a depuis longtemps révoquées en doute, Ainsi ce je pense, donc je suis, est une proposition unique équivalant à celle-ci : je suis pensant. (...)

Extrait de : Spinoza, Les Principes de la Philosophie de Descartes démontrés selon la méthode géométrique, Partie 1. 
Texte entier en ligne (trad. Appuhn) : hyper Spinoza (format RTF)

* * *

Le texte précédent est une explication du Cogito de Descartes par Spinoza mais pourrait-on parler d'un Cogito propre à Spinoza - ou à d'autres philosophes - et en quels termes  ?

En considérant le Cogito comme une pure intuition, et non un comme un raisonnement, rien ne nous empêche de le paraphraser ou de le décliner de mille et une manières. Car on peut poser comme hypothèse que toute grande philosophie s'origine dans une intuition fondamentale. Les définitions de l'Ethique de Spinoza, par exemple, ne font l'objet d'aucune démonstration mais sont simplement posés par le philosophe, en vertu d'une première intuition (implicite) et au service de celle-ci : Dieu ou la Nature est (partout). 
L'expérience spinoziste se donne donc de manière "objective" et non "subjective". Les guillemets sont important puisque au stade de l'intuition rien ne s'oppose encore ni au sujet cartésien ni au Dieu spinoziste. Contrairement à Descartes, Spinoza restera moniste dans son système philosophique, en ne reconnaissant qu'une seule substance, celle de Dieu ou la Nature, dont il fait éclater les limites courantes. 

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