mardi 19 février 2013

... et veillants dormons.

MAJ de la page : Michel de Montaigne



Ceux qui ont apparié notre vie à un songe, ont eu de la raison, à l'aventure plus qu'ils ne pensaient. Quand nous songeons, notre âme vit, agit, exerce toutes ses facultés, ni plus ni moins que quand elle veille; mais si plus mollement et obscurément, non de tant certes que la différence y soit comme de la nuit à une clarté vive; oui, comme de la nuit à l'ombre : là elle dort, ici elle sommeille, plus et moins. Ce sont toujours ténèbres, et ténèbres Cimmériennes.

Nous veillons dormants, et veillants dormons. Je ne vois pas si clair dans le sommeil; mais, quant au veiller, je ne le trouve jamais assez pur et sans nuage. Encore le sommeil en sa profondeur endort parfois les songes. Mais notre veiller n'est jamais si éveillé qu'il purge et dissipe bien à point les rêveries, qui sont les songes des veillants, et pires que songes.

Notre raison et notre âme, recevant les fantaisies et opinions qui lui naissent en dormant, et autorisant les actions de nos songes de pareille approbation qu'elle fait celles du jour, pourquoi ne mettons-nous en doute si notre penser, notre agir, n'est pas un autre songer et notre veiller quelque espèce de dormir ?
Extrait de : Michel de Montaigne, Essais, Livre second, chap. XII (Apologie de Raimond Sebond)
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En ligne : wikisource

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