dimanche 24 avril 2016

Obama, le Brexit et l’Union européenne



Obama, le Brexit et l’Union européenne
Par Jacques Sapir, le 23 avril 2016 - RussEurope

Le vendredi 22 avril, parlant à Londres, le Président des Etats-Unis, M. Barack Obama, a lancé un vibrant appel aux électeurs du Royaume-Uni pour qu’ils rejettent la sortie de l’Union européenne, ce que l’on appelle le « Brexit », au référendum qui doit se tenir au mois de juin. Il a assorti son appel de menaces à peine voilées au cas où les électeurs britanniques choisiraient l’option de la sortie.

Cette intervention est étonnante, mais elle est aussi extrêmement révélatrice. On ne peut en effet être qu’étonné du fait qu’un Président des Etats-Unis vole ainsi au secours des institutions européennes. Notons, en passant, que cela dément à l’évidence toutes les fariboles et les niaiseries que l’on a pu entendre sur le fait que la constitution de l’UE permettrait de faire naître un rival global aux Etats-Unis. Mais, cette intervention est aussi très révélatrice. Elle montre de manière spectaculaire que les Etats-Unis ont un intérêt évident et majeur dans l’existence de l’UE, et ce pour une bonne raison : l’UE est leur créature. Non seulement l’UE, mais aussi dans une large mesure la construction européennes dans son ensemble, résulte des pressions et des initiatives des Etats-Unis, mais elle joue aujourd’hui un rôle essentiel dans la politique étrangère de ce pays assurant dans le même temps la garantie d’une domination sur le continent européen au moindre coût, car depuis maintenant plusieurs décennies l’UE joue le rôle de relais de cette politique ET la garantie que les européens ne pourront agir de manière indépendante ou s’organiser d’eux-mêmes et créer ce qui est le pire cauchemar pour la politique européenne : la « forteresse Europe ». Cette domination de fait de l’UE par les Etats-Unis, domination que l’on retrouve à la fois dans les ordres du jour de la Commission, dans la politique étrangère européenne « commune » comme dans le cas de la crise ukrainienne, ou dans les projets de traités asservissant les pays européens aux conceptions des Etats-Unis comme le TAFTA (ou TTIP) est mise à nue par le discours d’Obama. Cette situation de fait est l’une des causes du désenchantement, désormais massif, des peuples européens pour la construction européenne. Il constitue la pire menace pour cette dernière.

Les Etats-Unis et les origines de la construction européenne

Il est souvent affirmé que la construction européenne résulterait du double traumatisme de la Première et de la Deuxième guerre mondiale. Que ces événements tragiques, et surtout la guerre de 1914-1918, aient fait prendre aux contemporains conscience de la nécessité d’organiser la coopération entre les Etats européens est une évidence. Mais d’une part l’idée de la construction européenne était antérieure à 1914, dès 1870 Victor Hugo et d’autres intellectuels faisaient campagne pour ce qu’ils appelaient les « Etats-Unis d’Europe » et d’autre part rien n’impliquait, dans cette prise de conscience, la construction d’institutions telles que celles qui furent construites dans le cadre de la Communauté Economique Européenne (le « marché commun ») puis dans le cadre de l’Union européenne.

En fait, ceux que l’on considère comme les « pères fondateurs » du projet européen, et en particulier Jean Monnet professaient une vision très pessimiste de l’avenir des Etats. Ils étaient, que l’on pardonne cet anachronisme, des « déclinistes » avant l’heure. Ainsi Jean Monnet écrivait dans ses mémoires : « Les nations souveraines du passé ne peuvent plus résoudre les problèmes du présent : elles sont incapables d’organiser leur propre développement ou de contrôler leur propre futur. ET la Communauté elle-même n’est qu’une étape sur la route de l’organisation qui prévaudra pour le monde de demain ». Mais un autre de ces « pères fondateurs », certes moins connu mais non moins important, l’intellectuel et antifasciste italien Altiero Spinelli écrivait aussi depuis sa prison : « Le problème qui doit être résolu est l’abolition finale de la division de l’Europe en Etats nations souverains. Si cette condition n’est pas remplie, toute apparence de progrès demeurera illusoire »[1].

Cette méfiance profonde envers les Etats, et pour certains (et Monnet en particulier) envers la démocratie allait imprégner la construction européenne. Mais, celle-ci n’aurait sans doute pas pu se mettre en marche sans l’aide décisive que lui apportèrent les Etats-Unis à partir de 1946-1947. Pour ce dernier pays, la question essentielle était celle de l’hégémonie mondiale et de son rapport avec l’URSS. Dans ce cadre, il fallait trouver une solution qui lui permette à la fois d’être rassuré quant à l’avenir du continent européen, mais qui assure aussi l’ouverture de ce continent, ou du moins d’une large partie de ce dernier, aux produits de son industrie et de son agriculture.

L’intérêt des Etats-Unis provint initialement de la crainte de la prise de contrôle par les communistes de l’Italie et de la France. Dans ces deux pays les communistes étaient devenus brièvement le parti le plus puissant. Ce risque provenait de la dislocation économique causée par l’hiver inhabituellement rigoureux de 1946-1947, un hiver qui sapa l’optimisme initial d’Après-Guerre quant au potentiel de remise en état des économiques d’Europe de l’Ouest. Le Secrétaire d’Etat américain George Marshall organisa au début de l’année 1947 une équipe de hauts fonctionnaires, dirigée par l’un de ses conseillers les plus chevronnés, George Kennan (qui avait été en poste à Moscou pendant la Guerre et avait été l’auteur – sous pseudonyme – d’un article important prenant acte du début de la guerre froide en 1946 dans le revue Foreign Affairs). Son but était de concevoir une nouvelle stratégie pour soutenir l’économie européenne. Les trois des figures clefs qui y travaillèrent étaient Dean Acheson, Will Clayton et George Kennan[2].

Clayton et Kennan eurent notamment des consultations extrêmement poussées avec Jean Monnet. Le Plan de Renaissance Européenne naquit de leurs efforts combinés, même s’il rentra dans la postérité sous le nom de « Plan Marshall » et fut annoncé par Marshall le 5 juin 1947, lors d’un discours à l’université d’Harvard resté fameux[3]. Le Plan Marshall est généralement considéré comme un acte altruiste des Etats-Unis afin d’aider ses alliés occidentaux appauvris au moment où ils en avaient le plus besoin. Néanmoins des intérêts commerciaux puissants le sous-tendaient. L’Europe représentait pour l’Amérique un « marché énorme de plusieurs centaines de millions de personnes » que les Etats-Unis ne pouvaient se permettre de perdre »[4]. En réponse au discours de Marshall, 16 nations européennes se mirent d’accord pour participer à une conférence à Paris le 12 juillet 1947 afin de constituer ce qui est connu sous le nom de Comité Européen pour la Coopération Economique (CECE). Mais, l’instrument principal retenu par Washington pour promouvoir la politique d’intégration européenne fut une nouvelle organisation, fondée le 16 avril 1948, pour gérer la distribution des fonds du plan Marshall. Il s’agissait de l’Organisation Européenne de Coopération Economique (OECE), ancêtre de l’OCDE. Le gouvernement français, fortement influencé par Monnet, poussa afin que cette nouvelle institution soit dotée d’un conseil exécutif disposant de pouvoirs supranationaux et d’un secrétariat permanent. L’intégrationniste fervent Paul-Henri Spaak, qui était à nouveau le Premier Ministre de la Belgique en fut nommé le directeur général.

Dans le même temps, une nouvelle organisation fut mise en place, Le Comité Américain pour l’Europe Unie (ACUE) résultant des contacts entre des politiciens européens partisan de l’intégration et de deux figures clefs du renseignement américain, William J. « Wild Bill » Donovan, ancien responsable de l’OSS[5] durant la guerre et l’un des fondateurs en 1947 de la CIA et son collègue Allen Dulles qui devait devenir plus tard le chef de la CIA sous le président Eisenhower. A partir de ce moment, comme les recherches universitaires récentes l’ont prouvé[6] , l’ACUE fut utilisée comme couverture pour transférer des fonds de la CIA, qui étaient augmentées par les contributions de fondations privées telles la fondation Ford ou l’institut Rockefeller afin de promouvoir l’obsession du Département d’Etat d’en arriver à une Europe unie, ce qu’un historien devait appeler la « conspiration libérale »[7].

Dans le même temps fut signé à Washington le 4 avril 1949 du Traité de l’Atlantique Nord, engageant les Etats-Unis, le Canda, l’Angleterre, la France, l’Italie, les pays du Benelux et quatre autre nations européennes occidentales (la Norvège, le Danemark, le Portugal et l’Islande) à mettre en place une organisation militaire intégrée pour la défense de l’Europe non-communiste. La construction de l’intégration économique, politique et militaire de l’Europe a donc toujours été un projet intégré, et un projet largement soutenu, et même souvent inspiré, par les Etats-Unis en relation avec les « déclinistes » européens.

La politique étrangère des Etats-Unis entre agression et colonialisme humanitaire

Les Etats-Unis, qu’ils en soient conscients ou non, sont en train de gérer leur déclin. Ils ne sont plus l’hyperpuissance qu’ils étaient à la fin des années 1980 et dans les années 1990. Cela permet de comprendre la virulence de l’engagement de Barack Obama pour le maintien du Royaume-Uni dans l’UE. Il faut donc ici revenir sur l’évolution de la politique étrangère des Etats-Unis

Pendant le laps de temps, délimité pour son origine par la conjugaison de l’opération « Tempête du désert » contre l’Irak et de la fin de l’Union soviétique en 1991, et qui se conclut avec l’invasion américaine de l’Irak en 2003 et l’échec des Etats-Unis de rééditer l’opération politique de 1991, on a pu penser, pour de nombreuses raisons, que le xxie siècle serait celui de l’Empire américain. En effet, si les deux premiers événements nous annoncent bien la clôture du xxe siècle, ils n’entraînent pas de verrouillage du futur, contrairement à ce que l’on aurait pu penser. Il faudra attendre la crise financière de 1997-1999 et la réaction des États-Unis face à la contestation de leur hégémonie pour que la dynamique du xxie siècle prenne réellement forme.

La dynamique qui s’enclenche alors conduit à un processus où, chaque fois que Washington essaie de réaffirmer son hégémonie, il en détruit un peu plus les fondements réels. Cette dynamique permet l’émergence de nouveaux centres de puissance (la Chine et l’Inde), tout comme elle permet la réémergence de la Russie en tant qu’acteur majeur après son effacement des années 1992-2001. Mais cette émergence ou réémergence de puissances capables de contester un projet impérial global ne se fait pas sans conséquences sur la puissance dominante. Une dynamique perverse s’est installée au cœur même de la politique américaine, conduisant à favoriser les formes d’expression de la puissance qui se révèlent les plus délétères, à terme, pour cette dernière.

Le processus de contestation et de réaction du dominant contesté a conduit à une radicalisation initiale de la politique étrangère. Mais, cette radicalisation a conduit à un échec qu’il a bien fallu constater. Après le premier tournant de l’élection de George W. Bush, c’est le tournant de l’élection de Barack Obama. Mais, cette élection, qui prend place dans un temps de doute profond sur les capacités des Etats-Unis tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, a aussi pour enjeu le développement d’une nouvelle stratégie cherchant à atteindre les objectifs qui étaient ceux de l’administration précédente, mais par d’autres moyens. De ce point de vue, s’il y a une rupture (partielle) avec le vocabulaire des neocons il n’y a pas de rupture avec la représentation biaisée du monde qu’ils produisent[8].

Cela se traduit par une instrumentalisation croissante des institutions internationales. Cette instrumentalisation peut déboucher sur un « impérialisme humanitaire » ou les ONG sont largement mobilisées (parfois consentantes et parfois à leur corps défendant). Dans ce raisonnement, les désordres susceptibles de mettre en cause la sécurité internationale ne sont pas issus de troubles sociaux et économiques, mais de la combinaison de ces derniers avec de « mauvaises » institutions, qui conduisent à l’existence de « dictature » ou d’Etats corrompus. La lutte contre la corruption, lutte dont personne ne conteste la nécessité, devient alors un instrument servant aux fins politiques de Washington[9]. On l’a vu avec le détournement de sa fonction du Foreign Corrupt Practices Act (FCPA) qui incrimine tout acte ou tentative de corruption d’un agent public étranger de la part de citoyens ou d’entreprises, quelles que soient leur nationalité, en vue d’obtenir des marchés[10]. Il suffit en effet au FCPA d’avoir, via les agences de sécurité américaines ou via des dénonciations, la connaissance d’une forte probabilité d’une fraude pour qu’une enquête soit déclenchée[11].

De même, la lutte contre la « dictature », si elle s’appuie sur l’existence évidente de pouvoirs tyranniques, n’a nulle fonction à rétablir la démocratie mais à faire avancer les intérêts de la politique des Etats-Unis. Ceci peut conduit à l’existence d’États faibles, voire « faillis »[12]. On en a un exemple avec la Libye actuelle. Il revient donc à l’empire bienveillant (c’est-à-dire les États-Unis) d’imposer par la force directe ou indirecte la mise en place des « bonnes » institutions. Une variante du raisonnement consiste à voir dans les États-Unis, non plus un « empire bienveillant », mais un délégué des pays civilisés qui se chargerait de la sale besogne pour le plus grand profit de tous.

Ce raisonnement est en réalité d’une extrême faiblesse. Tout d’abord, il postule l’existence d’institutions en dehors des contextes qui font qu’elles sont acceptables (et acceptées). De plus, nous sommes en présence d’une vision purement instrumentale des institutions qui montre que ces dernières n’ont pas été comprises dans leur essence[13]. Cette démarche tombe entièrement sous le feu de la critique formulée par Joseph Stiglitz contre la functionalist fallacy. Ensuite, si l’institution peut exister « en soi », sans référence au processus qui permet son émergence, nous sommes dans un raisonnement qui n’est qu’une variante de celui dit de la poule et de l’œuf, mais où l’on a postulé qu’une main extérieure (et il n’est pas difficile de deviner laquelle) a créé l’œuf de toutes pièces… Au contraire, une approche des institutions à partir des conflits qui leur ont donné naissance, du fait social global qu’elles constituent et non pas d’une pseudo-rationalité individuelle préexistant à la société[14], permet de sortir de cette métaphysique de la Sainte Poule et du Divin Œuf. Telle fut, en réalité, la méthode de l’école institutionnaliste historique américaine[15]. Et cette méthode est bien différente et bien plus riche que le néo-institutionnalisme instrumental de la pensée standard. C’est aussi celle des travaux sur l’enchâssement social et historique des institutions démocratiques[16]. C’est enfin celle qui va, à la suite de Durkheim, insister sur l’importance de la densité sociale dans une société déterminée[17]. Ces approches, bien évidemment, ne peuvent que souligner les dangers qu’il y a à vouloir imposer de l’extérieur et par la force des institutions.

On peut alors parler d’un véritable « colonialisme humanitaire », que l’on a vue se déployer, avec l’assistance de la France et du Royaume-Uni en Lybie, mais qui est aussi présent dans le cas de l’Ukraine et de bien d’autres pays. Il se révèle une contradiction dans les termes. Il est incapable, on le voit partout, de produire les institutions dont il se réclame et qui lui ont servi de prétexte. Le protectorat onusien sur le Kosovo, pour prendre ce seul exemple, a abouti à pérenniser un nettoyage ethnique, et l’intervention américaine en Irak a plongé le pays dans une guerre civile, puis a été à l’origine de la création de l’organisation dite « Etat Islamique » qui est aujourd’hui une menace à l’échelle mondiale.

La « guerre humanitaire », apparaît alors comme la conséquence logique du « droit d’ingérence » qui découle des idées et de la représentation du monde véhiculée par les Etats-Unis et leurs alliés. Elle est alors moment inévitable du « colonialisme humanitaire ». Mais, elle engendre aussi un double problème dans les relations internationales[18]. D’une part, elle introduit une division immédiate au sein des nations entre celles dont les moyens de défense les protègent de toute tentative d’ingérence et celles dont les moyens de défense sont suffisamment faibles pour qu’elles puissent devenir, le cas échéant, des cibles dans une « guerre humanitaire ». Construite au départ pour valider l’idée d’une « communauté internationale » d’acteurs égaux, unis par des objectifs communs comme la sécurité, la guerre humanitaire valide au contraire la représentation des relations internationales comme l’affrontement d’acteurs inégaux aux intérêts irrémédiablement opposés. D’autre part, elle incite tout pays pouvant penser qu’il risque, à terme, d’être la cible d’une telle intervention à monter en puissance dans ses moyens de défense. L’échelon ultime susceptible d’assurer la sanctuarisation du pays étant, bien évidemment, la possession d’armes de destruction massive. Il faut reconnaître que l’agression américaine contre l’Irak de 2003 a donné aux aspirations de l’Iran de se doter de telles armes une justification réelle.

Les Etats-Unis et l’Union européenne

Telles sont donc les éléments de contexte qui permettent de mieux saisir la stratégie d’instrumentalisation par les Etats-Unis des institutions européennes, institutions dont ils ont été largement à l’origine. Cette stratégie vise à deux objectifs. Le premier est de transformer l’Union européenne en relais de la politique des Etats-Unis en s’assurant que l’Union européenne, et de manière générale les institutions européennes, non seulement partageront les mêmes intérêts que les Etats-Unis mais surtout ne verront pas de différences entre ces intérêts des Etats-Unis et les leurs. Il convient, alors, de faire disparaître la notion d’intérêts nationaux au sein des pays d’Europe pour être sûr que seuls les Etats-Unis pourront déployer leurs propres intérêts nationaux. Et l’on constate immédiatement à quel point cette idéologie, car il s’agit bien ici d’une idéologie au sens d’une « représentation du monde » que les Etats-Unis cherchent à propager chez leurs alliés est incompatible avec la notion de souveraineté. En d’autres termes il s’agit ici de coloniser les âmes et les cœurs afin de s’assurer que les actes seront non seulement parfaitement compatibles avec ce que souhaite la politique des Etats-Unis, mais iront même au devant de ses désirs.

L’alignement progressif des institutions de l’Union européenne sur les « normes » édictées aux Etats-Unis connaîtra bien entendu un nouveau stade si le traité TAFTA (ou TTIP) devait être ratifié. Mais, et on l’a vu avec l’intervention franco-britannique en Lybie, il est clair qu’une large partie des responsables de ces deux pays européens ont été « colonisés » par la pensée des neocons. Mais, cet alignement a déjà commencé dans de nombreux domaines. Il explique, outre les contradictions internes que l’on connaît, le fait que l’Euro n’ait pu se développer comme une alternative au Dollar des Etats-Unis. Une note du CEPII le reconnaît aujourd’hui[19]. Et il en sera ainsi tant que l’Euro sera porté par des institutions qui sont et restent largement inféodées à la politique américaine.

Dans ce contexte, la place de la Grande-Bretagne est absolument centrale pour la politique des Etats-Unis. Même si la Grande-Bretagne n’est pas membre de l’Union Economique et Monétaire, c’est à dire de la zone Euro, elle joue le rôle d’une ancre pour la politique des Etats-Unis dans l’Union européenne. Il est clair qu’elle n’est pas la seule. Ceux qui pensent que le départ de la Grande-Bretagne de l’Union européenne « libérerait » cette dernière de l’influence américaine se trompent lourdement. Mais, la présence de la Grande-Bretagne au sein de l’Union européenne est essentielle pour la politique des Etats-Unis.

C’est une des garanties que l’Union européenne ne s’opposera jamais aux Etats-Unis. Tant que la Grande-Bretagne est membre de l’UE, les responsables des Etats-Unis savent pertinemment que le marché de l’UE leur sera grand ouvert, et ceci quelque soit la non réciprocité en ce qui concerne le marché des Etats-Unis pour les produits de l’UE. Ils savent aussi qu’ils peuvent compter, avec la Grande-Bretagne, sur un important relais pour leurs visées politiques, comme on l’a vu tout d’abord au sujet de l’Irak en 2003, où Tony Blair a repris les mensonges de l’administration de Georges W. Bush ou que ce soit sur la Lybie, sur la Syrie et sur l’Ukraine.

C’est pourquoi il n’est pas question, pour les Etats-Unis, de laisser se produire le « Brexit ». Il est clair que la position des autorités américaines n’est nullement déterminée par l’intérêt des britanniques. C’est le seul intérêt américain qui compte. Mais, il n’est pas sur que Barack Obama se rende compte de cela. Pour lui, et plus généralement pour l’élite politique des Etats-Unis, un pays alliés ne saurait avoir des intérêts divergents de ceux des Etats-Unis. On est ici en présence d’une représentation typique d’une puissance sur le déclin. Car, du temps où ils étaient dans la hase ascendante de leur puissance, les Etats-Unis concevaient parfaitement que les autres pays aient des « intérêts nationaux ». Simplement, ils cherchaient délibérément à écraser ces intérêts à chaque fois qu’ils s’avéraient contradictoires avec les leurs.

Le gouvernement de Washington va donc multiplier les pressions, explicites comme avec ce discours du 22 avril, ou implicites, pour « ramener à la raison » l’élite politique britannique qui, et c’est l’un des enseignements les plus importants de la campagne du « Brexit » s’avère être profondément divisée sur cette question. Cela traduit probablement le fait cette élite politique, qui est l’héritière de la « culture impériale » britannique, a bien du mal à abandonner la notion de souveraineté ainsi que celle d’intérêt national. La question du « Brexit » ne se limite donc pas à savoir si la Grande-Bretagne restera ou non dans l’Union européenne. Elle pose de manière plus générale la question de savoir si la notion d’intérêt national, et donc celle de diplomatie, au sens des compromis nécessaires pour que puissent cohabiter des intérêts divergents, a encore un sens en Europe.

C’est l’une des raisons pour lesquelles le débat en Grande-Bretagne, et son issue, est d’une telle importance pour les autres peuples d’Europe. Et il n’est pas innocent que ce soit justement dans un des pays de la « vieille Europe », un pays dont l’histoire remonte au plus profonde de l’Histoire et qui de ce point de vue est très similaire à notre pays, que ce débat ait aujourd’hui lieu.

Notes
[1] Spinelli A., Ventotene Manifesto, 1941.
[2] Bundy, William P. , www.foreignaffaires.org/general/Info/history.html
[3] www.marshallfoundation.org/about_gem/marshall_plan.htm
[4] Brugmans, Henri, Fundamentals of European Federalisme, préface de Lord Layton, Londres, The Federal Union, 1948, p 4.
[5] L’Office of Strategic Services fut le premier service de renseignement des Etats-Unis, créé en 1942. Jusque là le renseignement était du domaine du FBI (contre-espionnage) et de l’ONI ou Office of National Intelligence.
[6]Cf Joshua Paul de Georgetown University, Washington, cité dans le Daily Telegraph, 19 septembre 2000 et Aldrich, Richard L (2001), The Hidden Hand-Britain, America and Cold War Secret Intelligence, Londres, John Murray Ltd.
[7]Voir Coleman, Peter (1989), The Liberal Conspiracy : The Congress For Cultural Freedom And The Struggle For The Mind of Europe, New York, The Free Press.
[8] Fukuyama F., After the Neocons : State-Building, Governance and World Order in the Twenty-First Century, Ithaca, NY., Cornell University Press, 2004 ; trad. fr. de Denis-Armand Canal, Gouvernance et ordre du monde au xxie siècle, Paris, La Table ronde, 2005
[9] Charles F. Smith & Brittany D. Parling, “‘American Imperialism’: A Practitioner’s Experience with Extraterritorial Enforcement of the FCPA,” UNIV. OF CHICAGO LEGAL FORUM 237, at 239 (2012); 15 U.S.C. §§78dd-1, 78dd-3.
[10] « Specifically, the anti-bribery provisions of the FCPA prohibit the willful use of the mails or any means of instrumentality of interstate commerce corruptly in furtherance of any offer, payment, promise to pay, or authorization of the payment of money or anything of value to any person, while knowing that all or a portion of such money or thing of value will be offered, given or promised, directly or indirectly, to a foreign official to influence the foreign official in his or her official capacity, induce the foreign official to do or omit to do an act in violation of his or her lawful duty, or to secure any improper advantage in order to assist in obtaining or retaining business for or with, or directing business to, any person.” Source : Department of Justice, US Government. Voir Christopher J. Duncan, « The 1998 Foreign Corrupt Practices Act Amendments: Moral Empiricism or Moral Imperialism? », 1 Asian-Pacific. L.& Policy J. vol. 16, n° 38 (2000)
[11] Irina Sivachenko, Corporate Victims of « Victimless Crime »: How the FCPA’s Statutory Ambiguity, Coupled with Strict Liability, Hurts Businesses and Discourages Compliance, 54 B.C.L. Rev. 393 (2013), http://lawdigitalcommons.bc.edu/bclr/vol54/iss1/10
[12].Ou failed states, dans la terminologie américaine.
[13] Sapir J., « Diversité des trajectoires et effet de sentier : les transitions post-soviétiques », Revue d’études comparatives Est-Ouest, vol. 36, n° 2, p. 177-208.
[14] Sapir J., « Théorie de la régulation, conventions, institutions et approches hétérodoxes de l’interdépendance des niveaux de décision », in Annie Vinokur (éd.), Décisions économiques, Paris, Economica, 1998, p. 169-215.
[15] Commons J.R., Institutional Economics : Its Place in Political Economy, New York, Macmillan, 1934, mais aussi Bentley A., The Process of Government, op. cit., et David B. Truman, The Governmental Process, New York, A. Knopf, 1958.
[16] Putnam R., Robert Leonardi et Raffaella Y. Nanetti, Making Democracy Work : Civic Traditions in Modern Italy, Princeton, Princeton University Press, 1993.
[17] Durkheim E., De la division du travail social [1893], Paris, PUF, coll. « Quadrige », 1991.
[18] Sapir J., Le Nouveau XXI siècle, Paris, Le Seuil, 2008.
[19] http://www.cepii.fr/blog/bi/post.asp?IDcommunique=457

  * * *

L’UE, la Russie et le monde multipolaire
Par Jacques Sapir, le 22 avril 2016 - RUssEurope 

Ce texte constitue la suite du résumé de la conférence donné le mercredi 20 avril au MGIMO (Moscou) sur les relations entre l’Union européenne et la Russie. Il est centré sur la question du monde multipolaire et sur les conséquences politiques dans chaque pays qu’a eu ce changement du contexte international.

Les relations entre la Russie et l’Union européenne font parties de ce que l’on appelle le monde « multipolaire ». Mais, il semble bien que la Russie ait tiré, de gré ou de force, toutes les conclusions qui s’imposaient quant à la multi-polarisation du monde. Cette dernière, qui fut pendant des décennies un objectif (en particulier pour le politique étrangère de la France gaulliste), n’est devenue une réalité que depuis le début des années 2000, avec le constat d’échec de ce qui aurait pu être le « siècle américain »[1]. Non que les Etats-Unis ne soient aujourd’hui une puissance majeure, que ce soit dans le domaine militaire, dans le domaine économique ou encore dans le domaine culturel. Les différentes « théories » sur un effondrement des Etats-Unis reflètent bien plus les illusions et parfois les délires de leurs auteurs qu’un état de la réalité. Mais, les Etats-Unis n’ont plus la capacité d’agir comme « l’hyperpuissance » qu’ils étaient devenus au moment de la dissolution de l’URSS. Le déclin des Etats-Unis est un fait. Il constitue le contexte du monde actuel.

Ce fait a été analysé, et compris, par les responsables de la Russie. Mais il semble avoir largement échappé aux responsables des institutions européennes. L’Union européenne reste largement engoncée dans une vision du monde qui a pris au moins quinze années de retard. Ceci explique aussi les divergences qui existent aujourd’hui entre l’UE et la Russie.

De la fin de l’hyperpuissance à la multipolarisation réelle du monde

La notion d’hyperpuissance reflétait l’hégémonie des Etats-Unis au début des années 1990. Elle fut en particulier mise en valeur dans ce que l’on appelle désormais la « Première guerre d’Irak », c’est-à-dire les opérations de la coalition internationale pour forcer Saddam Hussein à évacuer le Koweït. Le général Lucien Poirier, qui fut un des pères de la pensée stratégique française moderne, dressait un étonnant parallèle entre la « guerre du Golfe » et la victoire de Rome sur Carthage à Zama : « Après Zama, les vieux sénateurs romains répugnaient encore à reconnaître le destin de la Ville. Le désordre, dans une Grèce trop proche pour qu’il y fût tolérable, les contraignit nolens volens à étendre l’horizon ouvert par la victoire sur Carthage. Ils étaient embarqués. L’empire était en marche. Les analogies historiques sont toujours douteuses. Mais, après la fin du monde bipolaire, comment l’accident que fut la guerre du Golfe, nécessaire à la fois pour décoder le sens du passé et indiquer celui de l’avenir, ne porterait-il pas à imaginer cet avenir sous les traits d’un imperium américain…[2] ? »

Les États-Unis semblaient ainsi disposer, en ce début de la dernière décennie du xxe siècle, d’une totale suprématie, tant militaire qu’économique, tant politique que culturelle. La puissance américaine rassemblait alors la totalité des caractéristiques du « pouvoir dominant », capable d’influencer l’ensemble des acteurs sans avoir à user directement de sa force après la démonstration qu’elle venait de fournir, et surtout d’établir son hégémonie sur l’espace politique international, en particulier en imposant ses représentations explicites et implicites ainsi que son discours[3]. Le fait que la coalition ait pu opérer avec la neutralité passive ou active de l’URSS et de la Chine, montrait bien que ces puissances, à l’époque, reconnaissaient le fait de l’hyperpuissance.

Or, dans les dix ans qui suivirent, les Etats-Unis vont gaspiller le capital acquis et être dans le même temps confrontés à la montée en puissance de la Chine et au retour de la Russie sur la scène internationale. La stratégie américaine fut touchée au plus profond de ses fondements par les conséquences économiques, financières, politiques et idéologiques de la première crise financière du monde globalisé, celles de 1997-1999. Cette crise mettait en branle les mêmes mécanismes qui furent à l’œuvre dans la crise de 2007-2009, crise dont le monde n’est d’ailleurs toujours pas sorti. La mise à nu des limites de la puissance des États-Unis et l’émergence (ou la réémergence) d’acteurs concurrents (Chine, puis Russie) ont été la partie visible du choc induit par ces événements. La crise de 1997-1998 a aussi amené de nombreux pays à modifier leurs stratégies économiques, les conduisant à des politiques commerciales très agressives dont l’addition provoque aujourd’hui une fragilisation générale de l’économie mondiale. La partie invisible a peut-être été encore plus importante. C’est le discours néolibéral qui s’est trouvé brutalement dévalorisé, dans les représentations populaires comme au sein des cercles responsables. Si des notions telles que la politique économique nationale, la politique industrielle, la réglementation des flux financiers internationaux ou le protectionnisme sont redevenues légitimes, c’est dans une large mesure à cette crise et au débat qu’elle suscita qu’on le doit.

Mais, le début du déclin des Etats-Unis s’est accompagné par une radicalisation de la politique de ce pays. Ce basculement a favorisé l’accès au pouvoir de ceux que l’on appelle les « néoconservateurs » ou neocons. La politique des neocons, a été construite sur une série de raccourcis idéologiques[4]. Elle allait à contresens de ce qu’aurait dû être le pouvoir d’une réelle hyperpuissance et elle a abouti aux désastres politiques, diplomatiques, mais aussi militaires que l’on a pu observer en Irak et en Afghanistan (et dont les conséquences ne sont pas épuisées car le soi-disant « Etat Islamique » découle de ces échecs) et aujourd’hui en Libye et en Syrie. Ces désastres ont déjà produit leurs effets. Sans le tournant de la politique américaine et l’échec de ce dernier, il y avait peu de chances que les liens entre la Russie, la Chine et les pays d’Asie centrale se cristallisent dans l’Organisation de Sécurité de Shanghai, première organisation de sécurité internationale post-guerre froide. On ne verrait certainement pas se développer de la manière dont il le fait, le triangle entre la Chine, l’Inde et la Russie ou une concurrence entre ces trois puissances (en particulier en Afrique) n’exclut nullement une réelle coopération stratégique.

La Russie a donc fait un choix raisonné, et l’on pourrait dire aussi raisonnable, de se tourner vers l’Asie. Ce choix n’est pas exclusif d’une priorité qui reste donnée à l’Europe et plus globalement au bassin de l’Atlantique. Mais, ce choix est d’une importance capitale, tant en économie, alors que l’on voit l’Europe s’enfoncer dans la stagnation et dans la crise, mais aussi politique. Ce choix est la manifestation de la multipolarité du monde. Dans cette situation, il nous faut constater que l’Union européenne s’empêtre toujours plus dans la gestion au jour le jour, sans aucun recul, du problème des réfugiés et des migrants. Les pays qui furent à la base de l’Union européenne avaient pourtant fait face à une autre crise des réfugiés, appelés alors « personnes déplacées » de 1945 à 1950, et ce alors qu’ils étaient dans des conditions économiques autrement plus mauvaises, la reconstruction des dommages de la seconde guerre mondiale étant loin d’être achevée, qu’aujourd’hui. Il peut donc sembler étrange qu’aujourd’hui, ces pays étant incommensurablement plus riches que dans l’immédiat après-guerre, ils soient dans l’incapacité de gérer cette crise. De fait, les pays de l’Union européenne oscillent entre des accords de court terme qui ressemble bien plus à une réaction face au chantage d’une autre puissance (la Turquie en l’occurrence) et la négation de règles auxquelles ils se prétendent attachés (comme les accords de Schengen). La question de la répartition des réfugiés sur le territoire de l’UE a soulevé d’énormes difficultés, qui ne sont d’ailleurs pas résolues. Cette crise actuelle des refugiés est donc un symbole : elle montre que la construction européenne a épuisé ses effets et qu’elle constitue désormais un obstacle à la capacité de réaction des pays qui composent l’Union. La Grande-Bretagne pourrait bien, en juin 2016, en tirer toutes les conséquences en votant pour le « Brexit ». L’union européenne a été incapable de tirer les leçons du monde multipolaire et, de ce fait, est en train de sortir de l’histoire.

Les implications de la multi-polarisation du monde.

Il est clair, et ceci a déjà été écrit, qu’un monde multipolaire implique des règles qui soient acceptées par l’ensemble des participants. Mais, dire cela, ne revient pas remettre en question la souveraineté des Etats. Et ceci pour une très simple, et très bonne raison : le droit international, qui est nécessaire, est par nature un droit de coordination. Cela veut dire qu’une décision ne peut être prise qu’à l’unanimité des participants. Bien entendu, une telle situation peut permettre à l’un de ces participants de « bloquer » une décision si il considère que cette décision provoquerait un empiètement dramatique sur ses intérêts vitaux. Mais c’est justement à cela que sert ce système de l’unanimité : donner la garantie à chaque Etat que ses intérêts vitaux seront respectés. Il faut donc ici revenir aux principes même droit international. La thèse de la « mondialisation » de l’économie, et plus généralement l’émergence de problèmes globaux, a été fréquemment évoquée pour justifier une réduction des pouvoirs des États au profit d’une montée en puissance d’organisations supranationales et des abandons progressifs de souveraineté.

Il y a là une série de confusions. Comme l’a montré Simone Goyard-Fabre, le fait que l’exercice de la souveraineté puisse être techniquement difficile, par exemple pour des raisons de complexité, n’affecte nullement la nature de la souveraineté : « Que l’exercice de la souveraineté ne puisse se faire qu’au moyen d’organes différenciés, aux compétences spécifiques et travaillant indépendamment les uns des autres, n’implique rien quant à la nature de la puissance souveraine de l’État. Le pluralisme organique […] ne divise pas l’essence ou la forme de l’État ; la souveraineté est une et indivisible[5]. »

Cette tentative de réfutation de la souveraineté a été parfois accompagnée par une forme plus sophistiquée. C’est le cas avec la pensée d’un auteur hongrois, Andras Jakab, dont la critique de la souveraineté est alors parfaitement convergente avec le discours tenu par l’Union Européenne[6]. Jakab se fonde sur les abus commis au nom du principe de souveraineté pour critiquer ce principe lui-même. Mais il ne peut en être ainsi que si l’abus démontre une incomplétude du principe et non de sa mise en œuvre. Viendrait-il à l’esprit des contemporains de détruire les chemins de fer au nom de leur utilisation par le Nazis dans la destruction génocidaire des Juifs et des Tziganes ? Or, ceci est bien le fond du raisonnement tenu par Jakab. Cet auteur en arrive alors à justifier un primat du légalisme au détriment de la légitimité. Mais, cette vision pourrait tout aussi bien justifier des abus dramatique, ainsi que le montre David Dyzenhaus. Dans son ouvrage, The Constitution of Law, il produit une critique virulente de ce qu’il appelle le positivisme juridique. Cette critique est fondamentale. Elle permet de comprendre comment l’obsession pour la rule by law (i.e. la légalité formelle) et la fidélité au texte (à une constitution comme à un traité international) tourne bien souvent à l’avantage des politiques gouvernementales quelles qu’elles soient. David Dyzenhaus évoque les perversions du système légal de l’Apartheid[7] en rappelant que cette jurisprudence avilissante tenait moins aux convictions racistes des juges sud-africains qu’à leur « positivisme»[8].

C’est pourquoi la souveraineté reste fondamentale dans le monde moderne. Elle, et elle seule, permet de définir une légitimité sans laquelle le principe de légalité peut n’être que le masque des pires tyrannies. C’est aussi pourquoi, et il convient de le rappeler, le droit international est nécessairement un droit de coordination et non un droit de subordination[9], ce que Poutine nous rappelle à sa façon dans son discours de Munich. Plus fondamentalement, l’idée d’opposer la souveraineté de la norme juridique des traités internationaux à la souveraineté démocratique des États renvoie à une ignorance profonde des origines du concept de souveraineté[10].

De fait, cette haine pour la souveraineté nationale, cette tentative constante de dissolution du principe de la souveraineté caractérise bien l’Union européenne. Ceci pourrait avoir pour but de faire naître une autre Nation. Et, si tel était le cas, on pourrait alors comprendre, sans toutefois nécessairement approuver, le projet. Mais tel n’est même pas le cas. En affirmant péremptoirement que l’UE est un projet « sui generis »[11], les dirigeants européens s’exonèrent de fait de tout contrôle démocratique, et veulent de cette manière supprimer la possibilité d’une contestation en légitimité. Dans les faits ils enterrent le principe de souveraineté nationale, mais sans le remplacer par un autre principe. Une conclusion que l’on peut tirer, dans le domaine des représentations, de l’avortement du « siècle américain » est qu’il contient sans doute le naufrage des tentatives d’une pensée politique « postmoderne » telle qu’elle s’est développée en Europe dans les années 1990, en particulier autour du projet de Traité constitutionnel européen[12].

On comprend alors tout ce qui oppose la Russie à l’Union européenne qui s’est aventurée dans l’impasse d’une pensée dite post-moderne.

Multipolarisation du monde et la notion russe de « démocratie souveraine »

Face à ce processus de constitution d’un monde multipolaire, les dirigeants russes ont formulé la notion de « démocratie souveraine ». Cette dernière vaut beaucoup mieux que l’usage instrumental qui a pu en être fait. Dans son discours de Munich de 2007, et depuis à de multiples reprises, Vladimir Poutine a exprimé le constat qu’il ne saurait y avoir d’organisation de la communauté des nations sans le respect de la souveraineté de chacune d’entre elles. Il a aussi exprimé le constat qu’il ne pouvait y avoir de légalité (le droit international) sans existence d’une légitimité, et que cette dernière ne saurait se construire, dans un univers structuré par des intérêts divergents et des valeurs multiples, que sur la base de la souveraineté[13].

Cette démarche en politique internationale est cohérente avec la définition par celui qui était en 2006 et 2007 le premier adjoint au chef de l’administration présidentielle russe, Vyacheslav Surkov, de la notion de « démocratie souveraine »[14].

On peut considérer que cette notion, qui justifie certaines restrictions apportées au fonctionnement d’organisations étrangères, est purement instrumentale. Qu’elle soit utilisée en ce sens est certain. Mais, cela ne remet pas en cause cette notion. Le cadre politique en Russie est aujourd’hui tel que les dirigeants russes n’ont nullement besoin de produire un concept pour justifier des mesures restrictives, que l’on trouve ces dernières justifiées ou non. Ils auraient pu prendre des mesures visant à contrôler ou restreindre l’action des ONG et des mouvements politiques sans faire le détour d’une construction théorique. Celle-ci n’est pas nécessaire pour que de telles mesures soient largement acceptées aujourd’hui par la population russe.

Si l’usage instrumental de la notion de « démocratie souveraine » ne doit donc pas être écarté, il serait dangereux de la réduire à ce dernier. La tendance de la plupart des observateurs à ne voir dans cette notion qu’une simple construction ad hoc visant à justifier des mesures répressives est une erreur. On est en présence d’une démarche originale pour penser la relation entre démocratie et souveraineté dans le contexte « postimpérial » russe, mais aussi mondial, à la suite de l’échec du projet hégémonique américain. Le ralliement à ce concept d’Andreï Kokochine, qui fut l’un des penseurs des relations internationales de l’URSS gorbatchévienne, est aussi très significatif[15]. Au-delà des échanges de l’été 2006, les thèses de Surkov ont acquis progressivement une importance considérable. Elles ont ainsi largement inspiré une partie du discours tenu par le « parti du Président », Russie Unie lors des élections législatives de décembre 2007.

Surkov, pour construire son argumentation, prend appui sur une citation d’Ernesto « Che » Guevara, qui distingue les pays réellement souverains de ceux qui n’ont que l’apparence de la souveraineté et dont la politique est en réalité aux mains des multinationales. Ainsi, la notion de « démocratie souveraine » ne réclame pas seulement un contrôle sur les organisations contrôlées de l’extérieur qui interviennent dans la vie politique russe, mais aussi sur les entreprises dont l’activité économique a un impact direct sur le contexte de la mise en œuvre ou de la conception des choix politiques. Dans la manière même dont il argumente, Surkov met en œuvre une problématique de la pertinence des formes légales et juridiques dans des contextes socio-économiques marqués par une très forte asymétrie de la distribution des richesses et du pouvoir économique. Cette problématique, dans un monde marqué depuis la vague néolibérale de la fin du xxe siècle par l’explosion de ces asymétries (et l’on connaît tous le débat qui a lieu tant aux Etats-Unis qu’en Europe sur le « 1% » le plus riche de la population), est indiscutablement pertinente.

Cette notion de démocratie souveraine contient aussi une référence explicite à Franklin Delano Roosevelt, dont le 125e anniversaire fut l’occasion d’une importante réunion politique à Moscou le 8 février 2007[16]. Surkov n’est pas le premier en Russie à considérer que Roosevelt, et plus particulièrement l’homme du New Deal et du contrôle sur la grande industrie entre 1941 et 1945, est un exemple de « capitalisme civilisé »[17]. Vladimir Poutine lui-même avait repris à son compte la référence directe à Roosevelt et à son conflit avec la Cour suprême au sujet des lois du New Deal dans son message à la Douma du 10 mai 2006. Evgueni Primakov, dont l’action de septembre 1998 au printemps 1999 fut indiscutablement le début du renouveau russe, a aussi fréquemment cité Roosevelt comme un exemple[18].

L’intervention de V.J. Surkov lors du 125e anniversaire de Roosevelt précise la notion de « démocratie souveraine ». Le lien entre souveraineté et démocratie est autant interne (« l’oligarchie et la bureaucratie ne doivent pas séparer les pouvoirs en place du peuple et aliéner ce dernier » et « il n’y a pas de véritable liberté pour les pauvres ») qu’il est externe (« les relations internationales ne doivent pas être mues par les firmes multinationales et l’agression »). La notion de souveraineté ne se construit donc pas seulement dans une opposition à une ingérence étrangère, mais aussi dans une opposition à la capacité de certaines forces sociales internes à vider l’exercice de la démocratie de son contenu réel. Interpréter dans ce contexte la notion de souveraineté uniquement dans le contexte des relations de l’État-nation avec les autres acteurs des relations internationales est clairement une erreur et un contresens. La souveraineté, sous la plume de Surkov, renvoie à l’exercice réel par le peuple de son pouvoir politique, au-delà du simple respect des règles et des procédures. Quelle qu’ait pu être l’évolution ultérieure du personnage, son nom restera attaché à ce moment où il sut faire renaître dans le contexte de la Russie la notion de démocratie et celle de souveraineté.

Théorie et pratique

Il est typique que la construction de la notion de démocratie souveraine ait eu lieu dans les années qui ont vu le monde multipolaire devenir une réalité. Mais il est aussi très symbolique que cette notion ait vu le jour en Russie. Cette notion tire son origine de la pensée politique européenne depuis le XVIème siècle. Elle est très fidèle dans son esprit à l’œuvre de Jean Bodin dont on a dit, dans un ouvrage récent[19], à quel point sa pensée était fondamentale dans le monde moderne. Elle aurait pu, et en un sens elle aurait dû, être produite en France, ou en Europe. Mais, l’Europe est aujourd’hui épuisée. Elle s’abandonne aux délices pervers de la servitude volontaire, que ce soit en tant qu’Union européenne, dans sa relation envers les Etats-Unis, ou que ce soit dans le cadre de chaque pays membre de l’Union européenne. Le succès des idées néoconservatrices en France, au moment même où leur nocivité et leur incapacité à rendre compte de la complexité des relations internationales étaient pourtant avérées, est symptomatique de cette relation quasi-coloniale que certaines fractions de nos élites entretiennent avec les Etats-Unis. Cela fait irrésistiblement penser à ces grands bourgeois mexicains ou colombiens qui vous disent « pauvre pays, si loin de Dieu et si près des Etats-Unis », tout en préparant leurs valises pour aller passer la fin de semaine à Miami.

Dans les faits, cette soumission des élites à la politique des Etats-Unis se manifeste sur de nombreux points, qu’il s’agisse des relations avec la Russie ou de la signature de ce traité désastreux, le Traité de Libre-Echange connu comme TAFTA. Et, la tragédie de cette situation est que les élites, en particulier en France, ont succombé à l’influence américaine au moment historique ou le vieux rêve gaulliste de monde réellement multipolaire, était en train de devenir une réalité.

Les élites, que nous le considérions dans le cadre français ou dans celui de l’Union européenne, sont désormais parfaitement déconsidérées et elles ont perdu toute légitimité. Il est temps qu’elles soient balayées. Comme l’écrivait Thomas Bottomore, l’histoire est un cimetière d’élite !

Notes

[1] Sapir J., Le nouveau XXI siècle, Paris, le Seuil, 2008.

[2].Lucien Poirier, « La guerre du Golfe dans la généalogie de la stratégie », Stratégique, n° 51/52, 3e et 4e trimestres 1991, p. 69-70.

[3].Robert A. Dahl, « The concept of power », Behavioral Science, vol. 2, n° 3, 1957, p. 201-215.

[4]. Voir Fukuyama F., After the Neocons. America at the Crossroads, New Haven, Conn., Yale University Press, 2006 ; trad. fr. de Denis-Armand Canal, D’où viennent les néoconservateurs ?, Paris, Grasset, 2006.

[5] Goyard-Fabre S., « Y a-t-il une crise de la souveraineté ? », Revue internationale de philosophie, vol. 45, n° 4, 1991, p. 459-498, ici p. 480-481.

[6] Jakab A., « La neutralisation de la question de la souveraineté. Stratégies de compromis dans l’argumentation constitutionnelle sur le concept de souveraineté pour l’intégration européenne », in Jus Politicum, n°1, p.4, URL : http://www.juspoliticum.com/La-neutralisation-de-la-question,28.html

[7] Dyzenhaus D, Hard Cases in Wicked Legal Systems. South African Law in the Perspective of Legal Philosophy, Oxford, Clarendon Press, 1991.

[8] Dyzenhaus D., The Constitution of Law. Legality In a Time of Emergency, Cambridge University Press, Londres-New York, 2006.

[9] Dupuy, René-Jean, Le Droit international, Paris, PUF, 1963.

[10] Voir Sapir J., « L’ordre démocratique et les apories du libéralisme », Les Temps modernes, n° 610, septembre-novembre 2000, p. 309-331.

[11] Comme Manuel Barroso, Barroso J-M., Speech by President Barroso: « Global Europe, from the Atlantic to the Pacific », Speech 14/352, discours prononcé à l’université de Stanford, 1er mai 2014

[12] Voir Wenzel N., « It works in practice, but will it work in theory ? Toward a research agenda on the emergences of constitutional culture into constitutional order », George Mason University, document de travail, 2003.

[13] Point que j’ai personnellement développé dans « L’ordre démocratique et les apories du libéralisme », art. cité.

[14] Les positions et les argumentaires de Vyacheslav Surkov se trouvent sur le site du parti « Unité de la Russie », www.edinros.ru .

[15] Voir Kokoshin A., « Real sovereignty and sovereign democracy », Russia in Global Affairs, n° 4, 2006, octobre-décembre. Le texte a été publié en russe sous la forme d’une brochure : Andreï Kokochine, Suverenitet, Moscou, Evropa Publishers, 2006.

[16].Cette réunion se tint à l’Institut des relations internationales, en présence de William J. Burns, ambassadeur des États-Unis en Russie, ainsi que de nombreux historiens et économistes. L’intervention de Vyacheslav Surkov est disponible sur http://english.pravda.ru/russia/politics/87376-Vladmir_Putin-0 .

[17] Dans un article publié le 6 février 2007 dans la Krasnaja Zvezda, l’académicien Andreï Kokochine souligne lui aussi les mérites de Roosevelt en insistant sur son conflit avec le big business dans le cadre du New Deal.

[18] L’auteur de ces lignes a eu l’occasion à plusieurs reprises de discuter de ces points avec M. Primakov après 1999. La dernière intervention publique d’Evgueni Primakov sur ce thème fut une longue interview sur la chaîne de télévision NTV le dimanche 28 janvier 2007.

[19] Sapir J., Souveraineté, Démocratie, Laïcité, Paris, Michalon, 2016.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...