mercredi 17 janvier 2018

Ces quatre sens que vous ne connaissez pas

Ces quatre sens que vous ne connaissez pas
Le 12 janvier 2018 - France culture

Depuis Aristote, l'être humain a cinq sens : la vue, le toucher, l'ouïe, l'odorat et le goût. Cinq seulement ? Il existe aujourd'hui, parmi les scientifiques, un consensus qui admet quatre nouveaux sens, encore méconnus : la proprioception, l'équilibrioception, la thermoception et la nociception.

Les Cinq Sens (série), 1872–79

Et si l'être humain avait plus de cinq sens ? Pas question de paranormal ici et d'un sixième sens occulte qui nous permettrait de communiquer avec l'au-delà, mais bel et bien de nouveaux sens, qui viendraient s'ajouter aux sens traditionnels, ceux que l'on nous enseigne dès l'école primaire : la vue, le toucher, le goût, l'ouïe et l'odorat.

Théorisé depuis maintenant 2300 ans, les cinq sens connus doivent leur définition à Aristote, qui les a catégorisés dans son traité De Anima (De l'Âme) : pour le dire simplement, le philosophe estime qu'un sens est une capacité à détecter de l'information à propos de notre environnement.

Chez Aristote, "l'âme c'est un peu la fonction vitale par excellence, racontait Jean-Louis Labarrière,  directeur de recherche au CNRS, dans Les Chemins de la philosophie, en mars 2016. De ce point de vue, pour nous autres [philosophes] modernes, le traité qu'on appelle "De l'âme" d'Aristote, serait mieux intitulé "Traité du Vivant". Les modernes sont souvent surpris, quand on ouvre le traité de l'âme d'Aristote. De quoi parle-t-il ? De sensations la plupart du temps, la sensation en générale, les cinq sens en particulier" :



 Aristote: l’âme fait vivre (Les Chemins de la philosophie, 30/03/2016)

Des sens externes aux sens internes

Depuis une vingtaine d'années, les scientifiques ont remis en question cette définition des sens. Ils estiment qu'il existe d'autres sens, qui ne seraient pas des sens externes, comme ceux identifiés par Aristote, mais internes. Docteur de l'université Pierre et Marie Curie, François Le Corre a réalisé une thèse intitulée Distinguishing the senses: Individuation and classification (Distinguer les sens : individuation et classification) :

A la suite de travaux en neurosciences et en psychologie cognitive, on a découvert l’existence de neurones dits multisensoriels, et on a réalisé que l’expérience que nous avons de notre monde, ou de notre environnement direct, n’est pas unisensorielle mais bien plutôt multisensorielle, et ce de façon systématique. On a découvert notamment que la perception auditive pouvait être fortement influencée par la perception visuelle, ou encore que la perception auditive pouvait influencer notre perception gustative.

Ainsi, si dans un environnement bruyant nous sommes capables de comprendre ce que la personne face à nous raconte malgré le bruit ambiant, c'est parce que nous la regardons au niveau des yeux ou du visage : l’information auditive va être complétée par ce que l'on voit. François Le Corre poursuit :

L’idée classique c’est de considérer qu’on a trop longtemps négligé les sens qu’on appelle internes au profit des sens qu’on dit externes, parce qu’observables. [...] Il y a un large consensus chez les scientifiques de type 'sciences dures' en faveur de l’hypothèse qu’il existe plus de cinq sens. Ils y ajoutent sans problème la thermoception, la nociception, la proprioception et l'équilibrioception… Pour les sens humains en tout cas.

Côté animaux, on a en effet identifié depuis un moment déjà des sens qui sont ou bien plus développés que l'être humain (la vision infrarouge par exemple), ou des sens que l'humain ne possèdent pas, comme l'électroception (la capacité à percevoir les champs électriques) ou la magnétoception (la capacité à percevoir des champs magnétiques), qu'utiliseraient par exemple les oiseaux pour s'orienter ou encore le renard roux pour chasser des proies dissimulées sous la neige.



La Proprioception : savoir où se situent nos propres membres

C'est certainement le sens supplémentaire identifié le plus tôt. Dès 1906, le physiologue anglais Charles Sherrington propose ce terme, que d'autres scientifiques avaient qualifié de "sens musculaire" ou "sens kinesthétique". Il désigne notre capacité à identifier l'emplacement de nos propres membres. "La proprioception c’est la capacité que nous avons à détecter la position de certains membres de notre corps, précise François Le Corre. Par exemple quand vous voulez ouvrir une porte, vous allez devoir ouvrir votre main d’une certaine manière, exercer une certaine force, etc… Cette détection d'informations de type proprioceptif n’est que rarement consciente, et c'est peut-être pour cette raison d'ailleurs que nous avons longtemps ignoré ce sens."

L'Equilibrioception : maintenir son équilibre

"Pour l'équilibrioception, on considère que la partie du corps impliquée est le système vestibulaire, situé dans l'oreille interne, qui nous informe sur la position et l'orientation de notre corps, assure François Le Corre. L'équilibrioception est fortement liée à l'audition ; certaines personnes qui souffrent par exemple d'hypoacousie - diminution brutale de l'acuité auditive - peuvent parfois subir des vertiges ou des pertes de l'équilibre." 

L'equilibrioception, ou sens vestibulaire, détermine notre sens de l'équilibre. Au même titre que la proprioception, le sens de la vue n'est pas nécessaire pour avoir une idée de notre inclinaison.

Certaines cultures que l'on peut difficilement soupçonner d'avoir été influencées par les théories d'Aristote considèrent déjà que l'équilibrioception est un sens à part entière. L'anthropologue Kathryn Geurts a ainsi découvert que les Anlo-Ewe, un peuple du Ghana, admettent le sens de l'équilibre en plus des cinq sens traditionnels, comme le raconte François Le Corre :

L’une des raisons pour lesquelles ils considèrent ce sens comme un sens à part entière c’est parce que la capacité à tenir en équilibre, et à faire tenir des objets en équilibre sur la tête, est considérée comme une capacité qui permet de différencier les êtres humains des autres animaux non-humains. Cette symbolique des sens est ce qui convainc certains chercheurs en sciences sociales à défendre que les sens ne sont pas seulement des systèmes biologiques, mais également des systèmes culturels - une hypothèse que l'on trouve déjà formulée chez le jeune Marx dans ses Manuscrits de 1844.

La Thermoception : ressentir les températures

Sollicitée en permanence, notre aptitude à détecter la température semble être une évidence : c'est la thermoception, ou thermoréception. Elle est la sensation non douloureuse de la température grâce à des récepteurs cutanés : les thermorécepteurs, situés dans notre corps, et plus particulièrement dans notre épiderme.

Il faut d'ailleurs différencier les thermorécepteurs cutanés des thermorécepteurs homéostatiques, qui permettent de contrôler la température interne du corps.

La Nociception : connaître la douleur

La nociception est le sens de la douleur. Cette fonction défensive permet au système nerveux d'intégrer le stimulus de la douleur grâce aux nocirécepteurs, qui peuvent être cutanés (et liés aux thermocepteurs quand les températures sont insupportables), musculaires ou articulaires.

Une maladie très rare, l'algoataraxie, peut provoquer l'absence de formations des nocirécepteurs : les autres sens ne sont pas touchés, mais l'absence de ressenti de la douleur est extrêmement dangereux, car elle empêche le corps de répondre de façon approprié au danger.

Le sens : un problème de définition

Les premiers théoriciens des sens, à commencer par Aristote, auraient donc focalisé leur attention sur les sens dits "externes", liés à un organe et qui nous permettent de détecter des informations environnementales, hors de nous, au détriment des sens "internes", qui nous informent sur l'état de notre propre corps et sur la façon qu'a notre organisme de réagir aux stimulis extérieurs.

"Tout l’enjeu est de réussir à proposer une définition d’un sens. La principale stratégie adoptée par les philosophes consiste à déterminer un critère de distinction ou d'individuation des sens. Il existe environ six critères actuellement discutés dans la littérature, mais aucun consensus n'a encore vu le jour, précise François Le Corre. Autrement dit, personne ne sait ce qui distingue un sens d’un autre. Il y a bien un consensus parmi ceux qui ne se posent pas la question. Mais dès lors qu’on s'intéresse au sujet c’est plus compliqué. Et à partir du moment où il n’y a pas de consensus sur ce qu’est un sens, il ne peut donc pas y avoir de consensus sur le nombre de sens. Par extension, sans une définition de ce qu'est un sens, on voit mal comment on pourrait proposer une explication satisfaisante de ce qu'est un neurone multisensoriel ou de ce que cela signifie que de dire de nos expériences sensorielles qu'elles sont toujours multisensorielles !" 

Définir ce qu'est exactement un sens est encore l'enjeu du problème : selon lors que le sens est caractérisé, il pourrait y en avoir plus de neuf. Après tout, certains aveugles sont capables, au même titre que les chauves-souris ou les dauphins, d'utiliser l'écholocalisation. Pour les humains, on parle de "vision faciale" :



Margaux Larre-Perez, Voir avec ses oreilles : les hommes chauves-souris (FameLab, 30 avril 2014)

Si au sein même du champ de la neurophysiologie, la définition des sens fait débat, François Le Corre tient cependant à tempérer ses propos :

Certes, pour des raisons opératoires, il n’est pas nécessaire de savoir ce qu’est exactement un sens. Les scientifiques en ont une conception déjà complexe : ils définissent un sens (une capacité sensorielle) en fonction de l'organe sensoriel auquel il est causalement attaché. Et cela permet déjà de faire d'importantes avancées dans notre compréhension de la façon dont on interagit avec notre environnement. Mais quand vous consultez un manuel d’anatomie ou de physiologie des systèmes sensoriels, la seule définition d’un organe que vous aurez consiste en général à dire qu'il s'agit d'une structure ultra-spécialisée dans la détection d'un type de stimulus. Autrement dit, la définition d'un organe sensoriel dépend de notre connaissance de la physique de notre environnement - c'est aussi peut-être pour cette raison qu'Aristote ne dénombre que cinq sens, toutes créatures confondues. Mais en proposant une telle définition d'un organe, les scientifiques admettent donc déjà un critère d'individuation complexe, sans forcément se rendre compte que cela représente un choix théorique discutable.

D'autres chercheurs proposent, quant à eux, une hypothèse bien plus radicale : et si il n'existait qu'un seul sens, général, compte tenu de l'existence de neurones multisensoriels ? En ce cas, la séparation des sens ne serait, finalement, plus légitime.

Pierre Ropert

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