Frédéric Lordon, Les zélés du désir (2014)
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Quand la Pub fait l’éloge de la précarité
Par Edouard Vuiart, diplômé de Sciences Po et de l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), est analyste, essayiste et membre de l’équipe Les-Crises.le 1 avril 2019 - Les Crises
Parmi ses nombreux effets pervers, l’hégémonie du néolibéralisme est parvenue à répandre un discours plutôt étrange dans l’air du temps : l’éloge de précarité. Dérive d’un système dont la dernière émanation constitue le profond déclassement des jeunes diplômés, la précarité est peu à peu passée du statut d’injustice sociale à celui de norme qu’il convient d’accepter ; cette fameuse « vraie vie » (« La vraie vie c’est ça », nous dit-on) que la jeunesse devrait saisir à pleine main et avec le sourire, au lieu de se plaindre de la destruction d’acquis sociaux qui – on finira bien par nous le dire – relèvent d’un « âge d’or désormais révolu ».
L’emploi ? Précaire. L’entreprise ? Précaire. La santé ? Précaire. Et comme si tout cela ne suffisait pas, la rhétorique néolibérale nous réclame non seulement d’accepter cette précarité (comme le fait de devoir cumuler trois petits boulots pour pouvoir vivre décemment), mais aussi de l’aimer, car elle nous éloignerait de « la routine », nous donnerait « la maîtrise de nos parcours », et nous rendrait « profondément libres ». Et c’est votre banque qui vous le dit !
En effet, depuis plusieurs mois, la banque en ligne Hello Bank diffuse une nouvelle campagne publicitaire à travers deux spots intitulés « Et toi, t’arrives à suivre ? » [Source]. Pour le site Packshotmag, spécialisé dans « l’actu des films publicitaires en France », cette nouvelle campagne d’Hello Bank donne une « nouvelle perspective à la mobilité (…) en écho aux comportements et à l’état d’esprit de ses consommateurs, en particulier les millenials, de plus en plus nombreux à multiplier les métiers-passions en quête d’épanouissement loin de la routine » [Source]. Ces spots mettent en scène deux jeunes, l’un « hyperactif » et l’autre « passionnée », au quotidien « varié et intense », et dont la banque « fait tout pour les suivre » #MobileCommeVous.
Hello Bank nous propose donc de découvrir « l’Hyperactif » et « la Passionnée » dont le parcours est décrit comme « freestyle » (parce que cela sonne bien mieux que « précaire »). Le clip se termine par une question pleine de suffisance (« Et toi, t’arrives à suivre ? »), qui revient à assimiler la jeunesse précaire à une bande de hipsters dont la servitude volontaire aurait un temps d’avance sur tout le monde.
Hello Bank réalise donc le tour de force de faire passer la condition précaire pour un mode de vie « tendance ». Nous découvrons ainsi une passionnée « journaliste, apprenti chef et chanteuse » qui « ne connait pas la routine », ainsi qu’un hyperactif qui préfère « ne pas avoir un métier mais trois : danseur, photographe et serveur ». Dans les deux cas, les réalités sociales et humaines qu’impliquent de telles situations professionnelles sont totalement évacuées. Le quotidien de nos deux précaires apparait ainsi, non pas comme le miroir de l’esclavage moderne, mais comme le résultat heureux d’un choix de vie libre et assumé. Ce discours publicitaire fait de la précarité non pas une injustice sociale que notre altruisme d’animal social inciterait à réparer, mais bien un état de fait, une réalité, une norme qu’il conviendrait d’accepter. Ainsi, ce ne serait pas à la précarité de disparaître face aux évolutions de la société, mais ce serait à la société elle-même de s’adapter pour accueillir cette nouvelle norme sociale.