vendredi 4 janvier 2013

Le camembert savant de Clément Rosset




MAJ de la page : Clément Rosset

(...) : ainsi est-il impossible de décrire la saveur d'un camembert, bien qu'il existe des quantités de camemberts, dans la mesure où cette saveur est singulière et diffère de celle de tout autre fromage. En tant qu'objet existant et consommable, le camembert possède si l'on veut une certaine "identité personnelle" que perçoivent et apprécient ses amateurs (identité il est vrai plus reconnaissable que descriptible). Mais cette particularité ne fournit aucun argument valable en faveur de son identité personnelle qui suppose une perception de son propre moi et de sa propre singularité qui manque évidemment au camembert.
Imaginons pourtant un instant que le camembert, par une métamorphose prodigieuse, devienne un camembert savant, doté de pensée et de sensibilité à l'instar de l'homme. Il serait alors sans doute capable d'identifier la saveur des autres fromages, il sentirait aussi la dureté des dents qui le dévorent. Mais il n'en saurait pas plus long sur son identité personnelle, incapable qu'il serait de reconnaître sa propre saveur. Il serait à la rigueur capable de reconnaître (pas de connaitre) la saveur de ses congénères camemberts, comme la mère phoque reconnait son bébé phoque, ou un loup un loup de sa horde - à leur odeur particulière et singulière. De même ne trompe-t-on pas la vache, chez Lucrèce, sur l'identité du veau qu'elle a perdu : "Ni les tendres pousses des saules, ni les herbes vivifiées par la rosée, ni les vastes fleuves coulant à pleins bords ne peuvent divertir son esprit et détourner le soin qui l'occupe, et la vue des autres veaux dans les gras pâturages ne sauraient la distraire et l'alléger de sa peine : tant il est vrai que c'est un objet particulier, bien connu, qu'elle recherche."  Mais nous retombons toujours sur la même difficulté : notre camembert savant, telle la vache décrite par Lucrèce, acquerrait sans doute une identité sociale - ou "clanique" -, pas une identité personnelle.
Extrait de : Loin de moi, Etude sur l'identité, Ed. de Minuit, 1999.
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CONTEXTE :

Ce passage odorant sinon savoureux de Clément Rosset sur l'absence d'identité personnelle d'un camembert, soudainement devenu savant, provient du chapitre III (L'identité et la vie), d'un petit livre intitulé : Loin de moi, Etude sur l'identité (1999).
Dans ce chapitre l'auteur y défendra la thèse de l'inutilité biologique de l'identité personnelle (laquelle a été distinguée dès le début du livre d'une identité sociale) après avoir recours à deux arguments. Le premier énonce que l'identité personnelle est un objet invisible car impossible à observer : "les autres ne peuvent percevoir que mon extérieur, et je manque moi de la distanciation minimale qui me permettrait de m'apercevoir". L'introspection est donc une contradiction dans les termes, "un 'je' ne peut se prendre comme sujet d'étude, pas plus qu'une lunette d'approche ne peut se prendre elle-même comme objet d'observation". Le second "frappe d'impuissance le projet d'une connaissance de soi-même, nécessaire à la constitution d'une identité personnelle" en raison du caractère singulier du moi. Car "Comme le pense justement Aristote, il n'y a de science que du général". L'expérience de pensée du camembert savant vient juste à la suite pour illustrer cette vérité.
Même en supposant l'existence d'une identité personnelle réelle ou non fantasmatique, celle-ci se révèle tout à fait inutile à l’exercice de la vie non seulement pour les animaux socialement organisés mais aussi pour l'homme (que la faculté de conscience distingue des autres règnes). "Je veux dire par là que les renseignements que l'individu humain possède sur lui-même par l'intermédiaire de son identité sociale suffisent amplement à la conduite de sa vie personnelle, tant publique que privée. Je n'ai pas besoin d'en appeler à un sentiment d'identité personnelle pour penser et agir de manière particulière et personnelle, toute chose qui, si je puis dire, s'accomplissent d'elles mêmes."

PRÉCISION : 
"De ce que 'je pense' il peut s'ensuivre que 'je suis', pas que 'je suis un'" (p. 88). Autrement dit, Clément Rosset reconnait la validité du cogito cartésien mais aussi ses limites. Ce qui est perçu immédiatement dans le cogito c'est seulement le sujet conscient et non une hypothétique identité personnelle propre à René Descartes, Clément Rosset ou à son camembert. 
Dans cette optique la connaissance de soi n'est pas seulement vaine ou inutile mais constitue un empêchement pour l'exercice de la vie en ne faisant qu'entretenir (ou recréer sans cesse) une identité personnelle purement fantasmée. (Et bientôt la recherche de soi ne deviendra qu'un prétexte à l'exercice d'un narcissisme qui s'ignore). 
L'identité de la personne tout court est une identité romanesque au même titre que celle de n'importe quel héros d'épopée ou de roman de gare.

Quelques pages avant la fin du livre l'auteur cite la magnifique épitaphe de Martinus von Biberach (mort en 1498) : 

"Je viens je ne sais d'où, 
Je suis je ne sais qui (1)
je meurs je ne sais quand, 
Je vais je ne sais où, 
je m'étonne d'être aussi joyeux".

(1) Souligné par Clément Rosset. 


Suite au prochain post : Connaissance de soi Versus Inconnaissance de soi



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