LES CHEMINS DE LA PHILOSOPHIE par Adèle Van Reeth
Gwenaëlle Aubry, une philosophe romancière 07/09/2018
Gwenaëlle Aubry est née en 1971. Elle poursuit une pratique de philosophe et aussi d’écrivaine.
Dans son écriture et son lien au monde se joue un rapport direct avec l’actualité qui saisit, le roman venant en réaction et en protection face à ce qui nous arrive en Europe.
Co-auteure de :
Le moi et l'interiorité
Les études ici rassemblées visent a évaluer la légitimité et la pertinence de deux concepts usuels, le moi et l'intériorité, dans l'Antiquité grecque principalement. De ce moi qui occupe d'abondance le champ littéraire et philosophique, on dit communément qu'il est absent de la pensée antique. On se propose d'abord d'interroger, pour éventuellement la remettre en question, cette curieuse absence. Y a-t-il place, clans le champ antique, pour autre chose que le "soi ", cet impersonnel dégagé des particularités biographiques qui excède l'individu tout en recelant son identité? Dans quels concepts antiques est-on fondé à repérer, autrement distribués, les éléments du concept moderne de moi ? Quels sont ceux qui, à l'inverse, lui sont abusivement ralliés? Plutôt qu'une place vide, ne trouve-t-on pas, chez les Anciens, un concept alternatif du moi, délié de l'unicité comme de l'intériorité? La seconde partie de ce volume vient orienter le programme indiqué par Jean-Pierre Vernant d'une " histoire de l'intériorité et de l'unicité du moi" vers une histoire de l'intériorité, c'est-à-dire une histoire des problématisations de l'intérieur. Si l'organisation mentale et psychique des Grecs n'était pas orientée vers le dedans, mais vers le dehors. si l'introspection n'est pas une pratique de fait, comment est apparue l'alliance entre subjectivité et intérieur que nous présupposons le plus souvent? Il importait alors d'illustrer combien cette problématisation de l'intérieur n'est pas exclusive et d'identifier comment les associations qui la composent peuvent être dénouées, au profit parfois d'un tout autre paysage conceptuel.
Quatrième de couverture Le moi et l'interiorité
Émission de France Culture « Les nouveaux chemins de la connaissance », « Le journal des nouveaux chemins » avec Adèle Van Reeth qui reçoit Gwenaëlle Aubry durant la semaine du 14 au 18 décembre 2009.
Transcription, source : Fabrique du sens
Adèle Van Reeth : On commence aujourd’hui une exploration en cinq étapes d’un univers vertigineux et éclaté dont on ne sait s’il est réel ou illusoire et auquel le fait de lui donner un nom, de lui mettre un visage, une voix, une mémoire ne suffit pas pour le saisir. Cet univers c’est le moi, le moi individu, le moi sujet, le moi intime, le soi, le ça, l’autre moi-même, celui dont on ne sait parfois que faire et qui n’est en fin de compte peut-être personne. Et c’est peut-être en ce sens qu’il faut comprendre le titre du roman de Gwenaëlle Aubry Personne, paru aux éditions du Mercure de France, qui a reçu le prix Femina le mois dernier.
Ce livre est composé de 26 moments qui sont autant de traits, de touches qui tentent de peindre un portrait, celui d’un père, un père qui se perd lui-même, qui se sait fou et auquel sa fille, la narratrice, tente de donner une réalité, une consistance, en prenant acte de la dissolution de son identité dans la folie. C’est un texte traversé par la douleur, qui dévoile la souffrance mais sans jamais l’exhiber et qui, comme tous les bons livres, s’adresse directement au cœur. Et pourtant, pourtant, Gwenaëlle Aubry, l’auteur de ce livre qui va nous accompagner toute cette semaine, en plus d’être romancière est philosophe, et c’est cette double approche, ce double regard, extrêmement riche et fécond, ce double regard, donc, à la fois romanesque et philosophique sur la question du moi, qui va nous intéresser cette semaine et que nous allons essayer d’explorer au cours des cinq prochains jours. Bonjour Gwenaëlle Aubry !
Gwenaëlle Aubry : Bonjour !
Adèle Van Reeth : Personne, donc je le disais, c’est le titre de votre roman dont je viens de parler mais vous avez également publié l’an dernier une anthologie de textes sur Le moi et l’intériorité avec Frédéric Ildefonse, qui est parue chez Vrin ; ces textes présentent la conception antique du moi et tout comme Personne votre roman, ils interrogent le sens même de cette notion de moi. Alors peut-être pour commencer, essayons d’aborder de front cette dualité, cette double pratique entre roman et philosophie. Est-ce que pour vous Gwenaëlle Aubry, il s’agit d’une même démarche qui tendrait vers un seul but et donc du coup, la philosophie et la littérature seraient deux façons d’accéder à ce même but, deux façons d’enquêter sur un problème qui vous préoccupe, ou est-ce que, au contraire, ces deux disciplines sont d’abord disjointes et il s’avère qu’elles se rejoignent dans leur pratique, sur un même thème ?
Gwenaëlle Aubry : C’est en effet une double pratique et que je m’attache à maintenir comme telle. Je détesterais l’idée d’écrire des romans de philosophe, des romans à thèse, ou, inversement, de faire de la philosophie un simple motif littéraire. C’est vrai que ces pratiques mettent en jeu en moi des puissances distinctes, au point que je pourrais presque signer mes romans d’une part, mes travaux théoriques de l’autre, de noms différents qui ne seraient pas simplement des pseudonymes, des masques sociaux, mais quasiment des hétéronymes à la Pessõa, vraiment le nom en moi d’individus distincts. Il est vrai aussi que je n’écris pas véritablement en philosophie, je veux dire que mes essais sont exempts d’effets de langage ou de travail stylistique, comme mes romans, je l‘espère, de technicité philosophique. Je crois que cette double pratique correspond aussi à deux types de plaisir ou presque de jubilation. Dans un cas, celui de la philosophie, la jubilation de l’impersonnel, le confort et l’ascèse à la fois de l’impersonnel. Dans l’autre, celui de la littérature, la jubilation et l’inconfort aussi, souvent, de quelque chose comme une expression intégrale, qui fait appel, à travers le style, le travail d’écriture, à ma pulsation la plus propre.
