MAJ de la page : Maitre Eckhart / Isabelle Raviolo
Dans la seconde moitié du XIVe siècle, le Saint Sépulcre monumental connaît un véritable succès. L’engouement pour ce genre de monument se confirme tout au long de la seconde moitié du XIVe siècle, aussi bien dans la ville de Strasbourg que dans les régions avoisinantes. Or de 1313 à 1323, Maître Eckhart séjourna à Strasbourg, et y rencontra Jean Tauler. Dans cet article, nous voudrions montrer en quoi le retentissement de cette prédication a pu exercer une influence dans la représentation du Christ gisant propre au Saint Sépulcre monumental. Nous nous interrogerons donc sur un possible lien de causalité entre la renommée qu’acquit le Saint Sépulcre monumental à la fin du Moyen Âge et l’essor de la mystique rhénane.
Isabelle Raviolo, L’étincelle de l’âme et la cavité à l’endroit du cœur du Christ dans les Saints sépulcres monumentaux, 2014. Résumé
Source et Texte intégral : Revue des sciences religieuses
II.1. Une cavité à l’endroit du cœur et le « cœur » dans la prédication des mystiques rhénans
(...)
26 Dans le Sermon 81, Eckhart affirme que l’« on doit donc commencer [à aimer Dieu] par le cœur. Il est l’organe le plus noble du corps et il se trouve au centre afin de donner la vie à tout le corps, car la source de vie jaillit dans le cœur et opère comme le ciel 33 ». Le cœur est décrit comme cet organe « le plus noble » car il est le siège même de la vie 34. Principe de la vie du corps, il l’est aussi, au sens figuré, de la vie de l’esprit. En effet, Dieu sonde le cœur de l’homme, touche l’homme dans son cœur, et parle au cœur de l’homme. Le cœur traduit donc l’intériorité de l’homme spirituel, et dans certains sermons d’Eckhart, se confond parfois avec l’âme. Ainsi, à travers l’image du cœur, ne faut-il pas voir le lieu du plus intime, de cette profondeur même du lien entre Dieu et l’homme ? Dieu ne conduit-il pas Osée au désert pour « parler à son cœur » ? Cette réalité du cœur traduit donc avant tout l’intimité d’une conversation mystique entre le Créateur et sa créature. La profondeur de l’intime renvoie ainsi à la vie mystique, à ce dialogue intérieur et fécond entre le Verbe et l’âme. Or il est intéressant de constater que la cavité du Christ est à l’endroit même de son cœur (Kaysersberg 35 ; Fribourg-en-Brisgau…). Cette réalité iconographique est-elle l’expression d’un simple hasard, ou encore celle d’une recherche esthétique ? Je ne le crois pas. En effet, selon moi, il y aurait une correspondance directe entre les effets de la prédication des mystiques rhénans et les productions artistiques de la région, comme s’il fallait voir en ces dernières l’expression en image de pierre de toute une dévotion populaire pour « le cœur » du Christ, son « temple », et par extension pour cette vie intérieure, dans le fond, dans le cœur de l’homme qui est le lieu même de la naissance de Dieu, ce « tabernacle » : « Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur 36 ».
27 Et ce trésor, n’est-ce pas la petite étincelle de l’âme elle-même ? Ainsi, on comprend pourquoi Eckhart, dans le Sermon 51 37, après un long développement sur le cœur, emploie l’image d’une coque qui se brise pour que le fruit en sorte :
J’ai souvent dit déjà : la coque doit être brisée pour que sorte ce qu’elle contient. Car si tu veux avoir le fruit, tu dois briser la coque. Et donc, si tu veux trouver la nature dans sa nudité, tous les symboles doivent être brisés et plus on y pénètre, plus on est proche de l’être. Et quand elle (l’âme) trouve l’Un où tout est un, elle demeure dans cet unique Un. Qui honore Dieu ? Celui qui a en vue l’honneur de Dieu en toutes choses.
28 Cette coque n’est-elle pas tout ce qui nous retient à l’extérieur, dans les créatures, dans la multiplicité des images, et dans le temps ? N’est-elle pas l’expression de cette écorce terrestre qu’il est nécessaire de dépasser, de franchir, pour aller au plus profond, au plus essentiel, c’est-à-dire au plus intime, au cœur ? Le cœur est le foyer de la vie intérieure, ce lieu même de la naissance du Verbe, et donc l’expression de l’union en Dieu et de la transformation en Dieu : là, dans le cœur, on pourrait dire, avec Eckhart, que l’on voit « avec l’œil même de Dieu 38 ». Il y a donc, dans cette cavité à l’endroit du cœur du Christ, l’expression de tout un mystère : celui de l’union de l’âme à Dieu, et par suite, celui de sa transformation par grâce :
L’homme qui s’est tourné en lui-même, en sorte qu’il connaît Dieu dans le propre goût et dans le propre fond de celui-ci – cet homme est affranchi de toutes choses créées, il est enfermé en lui-même sous un véritable verrou de vérité. J’ai dit un jour que Notre-Seigneur vint le jour de Pâques vers ses disciples, les portes étant fermées ; il en est de même pour cet homme affranchi de toutes choses étrangères et de tout le créé. Dans un tel homme, Dieu ne vient pas, il est en lui dans son essence 39.
Toute conscience est conscience de quelque chose. Parler de "conscience sans objet" est-ce alors parler pour ne rien dire ?
Affichage des articles dont le libellé est vendredi saint. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est vendredi saint. Afficher tous les articles
vendredi 14 avril 2017
vendredi 18 avril 2014
sombre en ce fleuve sans fond !
Paul Gauguin, Le Christ jaune (1889)
Ô mon âme
Sors ! Dieu, rentre !
Sombre tout mon être
en Dieu qui est non être,
sombre en ce fleuve sans fond !
(Maître Eckhart, poésie 88)
Voir aussi les pages : Maître Eckhart / Le Grain de Sénevé / Autres pages (label Maître Eckhart) / Saetas
Inscription à :
Articles (Atom)

