dimanche 4 décembre 2011

Giri Bala


(...)
La sainte s'assit, jambes croisées, sur la véranda. Tout en portant les marques de la vieillese, elle n'était pas maigre, sa peau au teint olivatre était claire et suggérait la santé.
- Mère, lui dis-je en bengali, vingt-cinq ans durant j'ai aspiré à me rendre en pèlerinage à votre demeure. Sthiti Lal Nundy Babu m'a parlé de votre vie de renoncement.
Elle fit un signe de tête indiquant qu'elle connaissant ce nom.
- Oui, c'était mon voisin de Nawabganj.
- Au cours de ces années, j'ai traversé les océans, mais jamais je n'ai perdu l'espoir de vous voir un jour. Le drame sublime que vous jouez à l'insu du monde doit être révélé à l'humanité, qui a oublié depuis longtemps ce qu'est la nourriture spirituelle.
La sainte leva les yeux pendant un instant et souris avec intérêt.
- Baba (honorable père) sait mieux, répondit-elle humblement.
J'étais heureux qu’elle ne fut pas offensée, on n'ignore pas à quel point les grands yogis ou yoginis se rebiffent à l'idée de la publicité, anxieux de préserver dans le silence leurs conquêtes spirituelles. Une voix intérieure les avertit lorsqu'il est temps de dévoiler leur vie pour le bénéfice des chercheurs.
- Mère, poursuivis-je, veuillez alors m'excuser de devoir vous accabler de questions et ne répondez que si cela vous plait. Je comprendrai votre silence.
- Je serai heureuse de pouvoir vous donner satisfaction, si insignifiante que je sois.
- Mais pas du tout insignifiante, protestai-je. Vous êtres une grande âme.
- Je suis une humble servante.
Elle ajouta :
- J'aime faire la cuisine et servir le repas aux gens.
Étrange occupation, me dis-je, pour une sainte qui ne mange rien !
- Dites-moi, Mère, est-il vrai que vous viviez sans manger ? Je veux entendre la réponse de votre propre bouche.
- On ne peut plus vrai.
Elle garda un moment le silence. Lorsqu'elle le rompit, sa phrase montra qu'elle s'était livrée à un petit calcul mental :
- Depuis l'âge de douze ans et quatre mois jusqu'à ce jour, ou j'ai soixante-huit ans, c'est-à-dire depuis près de cinquante-six ans, je n'ai rien bu ni absorbé aucun aliment.
- N'en avez-vous jamais envie ?
- Si cela était, j'aurais tout simplement mangé !
Humblement, mais fermement, elle avait énoncé cet axiome familier au monde qui ne peut se passer de trois repas par jour !
- Et pourtant, vous prenez bien quelque chose !
Il y avait dans ma voix un léger reproche.
- Vous tirez votre nourriture de l'énergie subtile de l'air et de la lumière, de la force cosmique rechargeant votre corps par le bulbe rachidien.
- Baba le sait.
Elle acquiesça de nouveau, sans aucune prétention.
- Mère, racontez-moi votre vie, s'il vous plait. Ce sera d'un intérêt considérable pour l'Inde, et même pour vos frères et soeurs d'au-delà des mers.
Giri Bala se départit de sa réserve habituelle, déclarant :
- Qu'il en soit ainsi.
Sa voix était basse et ferme.


Je suis née dans cette province couverte de forêts.
Mon enfance n'eut rien de remarquable, excepté le fait que je possédais un appétit insatiable. Je fus fiancée très jeune,
- Mon enfant, m'avertit ma mère, tu dois maîtriser ta gourmandise. Lorsqu'il te faudra vivre au milieu d'étrangers, dans la famille de ton mari, que penseront-ils si tu passes ton temps à dévorer tout ce qui te tombe sous la main !
La calamité prédite se réalisa. Je n'avais que douze ans lorsque j'entrai dans la famille de mon époux, à  Nawabgani. Ma belle-mère se moquait nuit et jour de ma gloutonnerie. C'était si pénible à endurer que mes facultés spirituelles se réveillèrent. Un matin, ses reproches furent particulièrement cruels.
- Je vous prouverai, fis-je, blessée au vif, que jamais plus je ne toucherai à la nourriture aussi longtemps que je vivrai !
Ma belle-mère eut un sourire de dérision.
- Comment pourras-tu vivre sans rien manger, puisqu'il t'est impossible de vivre sans manger à l'excès ?
Il n'y avais rien à répondre ! Néanmoins, ma décision était inébranlable. Je gagnai un coin solitaire pour supplier le Père céleste.
- Seigneur, répétais-je, daigne m'envoyer un guru qui m'enseigne à vivre de ta Lumière, et non de nourriture !
je tombai dans une divine extase. Conduite par une main invisible, je me rendis au ghat de Nawabgani, sur le Gange. Chemin faisant, je croisai le prêtre de la famille de mon époux.
- Honorable prêtre, fis-je, confiante, enseignez-moi à vivre sans manger.
Il me jeta un regard surpris et ne souffla mot. Finalement, il m'adressa ces paroles :
- Enfant, viens ce soir au temple, j'y célébrerai un service védique spécialement pour toi.
Cette vague réponse n'était pas celle que j'attendais. Je repris le chemin du ghat. Le soleil matinal dorait le fleuve, je me purifiai dans les eaux sacrées, comme pour une initiation. Les vêtements mouillés, je quittai la berge lorsque soudain mon Maître apparut devant moi dans une lumière éblouissante.
- Mon petit, me fit-il, d'une voix chargée de compassion, je suis le guru que Dieu t'a envoyé, en réponse à tes ferventes prières, touché de leur caractère inhabituel ! Dès aujourd'hui, tu vivras de la clarté astrale, tous les atomes de ton corps se nourrissant dans le courant infini. (...)
Le ghat était désert et, néanmoins, mon guru nous environna d'une auréole protectrice, pour qu'aucun baigneur ne nous surprenne. Il m'initia à une technique de kria libérant le corps de la nécessité d'absorber des nourriture terrestres. La technique comprend un certain mantra et des exercices de respiration plus pénibles que ceux qu'on fait d'ordinaire. Ni médecine ni magie : rien d'autre que le kria.

A la manière des reporters américains, j'interrogeai Giri Bala sur tout ce qui me semblait susceptible d’intéresser le monde. Peu à peu, elle me fournit les renseignements suivant :
- Je n'ai jamais eu d'enfants, voici bien des années que je suis veuve. Je ne dors que très peu, car pour moi il n'y a pas de différence entre le sommeil et l'état de veille. je médite pendant la nuit et, dans la journée, je vaque à des travaux domestiques. je suis très peu sensible aux changement de température, aux saisons. Jamais je n'ai été malade. Lorsqu'il m'arrive de me blesser, je ne sens presque pas la douleur. Je n'ai pas d'excrétions et peux contrôler ma respiration et les battements de mon coeur. Mon guru et d'autres grands êtres m'apparaissent souvent dans les visions.
- Mère, demandai-je, pourquoi n'enseignez-vous à personne l'art de vivre sans manger ?
Je pensais toujours aux millions d'affamés du monde entier.
- Je ne le peux pas. Mon guru m'a expressément recommandé de ne pas divulguer mon secret. Il ne veut pas contrecarrer les plans divins de la Création. les fermiers m'en voudraient à mort si j'enseignais aux hommes à vivre sans aliments ! Les beaux fruits de la terre pourriraient inutilement. Il semble que la misère, la famine et les maladies sont les fouets du karma qui finalement nous poussent à rechercher le sens véritable de la vie.
- Mère, fis-je en appuyant sur les mots, à quoi bon alors être seule à vous passer de nourriture ?
- Prouver que l'homme est Esprit. Démontrer que l'accession divine apprend progressivement à vivre de lumière éternelle, et non pas d'aliments grossier ! (...)
Extrait de : Paramahansa Yogananda, Autobiographie d'un yogi, Ed. J'ai Lu.
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