vendredi 25 novembre 2016

A Cuba, le cinéaste Wadimoff révèle un Ziegler mystique

MAJ de la page : Jean Ziegler / Che Guevara

A propos de son dernier livre, Chemins d’espérance, Ed. Seuil, 2016.
Commande sur Amazon : Chemins d'espérance : Ces combats gagnés, parfois perdus mais que nous remporterons ensemble
Et d'un film de Nicolas Wadimoff, Jean Ziegler, l'optimisme de la volonté, 2016 - au cinéma Les Scala


A Cuba, le cinéaste Wadimoff révèle un Ziegler mystique
Par Roland Rossier, le 24 novembre 2016 - TdG

Un documentaire dévoile des facettes méconnues de l’homme politique. Dans la patrie de Che Guevara.

Jean Ziegler se recueille, à La Havane, auprès d’une partie de la dépouille du Che
avant de s’agenouiller devant la civière qui a transporté le corps du révolutionnaire.

Jean Ziegler entre doucement dans la pièce où gît une partie de la dépouille du Che. Il ôte sa casquette. Fait un signe de croix. Reste un moment immobile. Puis il s’agenouille devant la civière utilisée pour transporter le corps du révolutionnaire argentin. Il découvre du plasma séché. «Le sang du Che…» lâche-t-il, comme un prêtre aurait parlé du sang du Christ.

C’est une des scènes les plus fortes du documentaire réalisé par le cinéaste genevois Nicolas Wadimoff. Mais tout au long de ces nonante-deux minutes, le spectateur découvrira un Jean Ziegler multiple; à la fois renouant avec son discours d’indécrottable combattant contre «l’oligarchie financière» mais aussi dévoilant une face beaucoup plus personnelle, spirituelle.

Près d’un tiers du film se déroule à Cuba. Des journalistes cubains interrogent le professeur genevois, tentant de recueillir des bribes de souvenirs auprès de cette icône vivante qui, en quelque sorte, entrerait en communion avec une icône morte, le commandant Ernesto Che Guevara, tué par des militaires boliviens en 1967. Jean Ziegler voue une admiration totale, teintée de romantisme, au révolutionnaire cubain, qu’il a connu à Genève, en mars 1964. Le Che s’y était rendu pour participer à une conférence sur le sucre. Jean Ziegler avait été son chauffeur. L’approchant, il avait émis le souhait de rejoindre la guérilla. «Mais le Che ne voulait pas que je le rejoigne à Cuba pour faire la révolution. Il me prenait pour un petit-bourgeois inutile, il avait certainement raison à l’époque, et donc il m’a dit que c’était à Genève, au cœur du monstre, que je devais vivre et lutter», confie l’écrivain engagé.


Fantômes convoqués

L’un des mérites du réalisateur a été de faire, à des moments, oublier la caméra, mettant parfois à nu le bouillant sociologue. «Ayant des divergences avec certains de ses discours ou certaines de ses accointances, mon problème principal a été de maintenir avec Jean Ziegler une distance critique», résume Nicolas Wadimoff. «Nous avons défini une sorte de terrain d’entente et Cuba a, je crois, été un lieu idéal pour que sa pensée soit confrontée à la réalité. Tout au long du film, et en particulier dans le cadre des scènes tournées à Cuba, j’ai veillé à maintenir un équilibre entre une part de pensée ou d’action politique et une part plus intime, détaille le cinéaste genevois. C’est le cas lorsqu’il vient se recueillir auprès d’une partie de la dépouille du Che. A Cuba, Jean Ziegler a, souvent, lâché prise. Nous avons alors pu, en quelque sorte, convoquer les fantômes de la révolution cubaine.»

Nicolas Wadimoff connaît Jean Ziegler de longue date. Comme bien d’autres, à l’exemple du patron de la RTS, Gilles Marchand, il a suivi ses cours à l’université. Entre les deux hommes, il fallait un minimum de confiance. Cela a été le cas. Même si une génération les sépare: le cinéaste genevois est âgé de 52 ans et l’homme politique de 82 ans.

«J’ai du sang cubain»

Jean Ziegler a le contact facile. Il aime rencontrer les gens, sillonner les villes. New York le fascine. Cuba aussi, mais pour d’autres raisons: «La révolution cubaine a démontré que la misère pouvait être abolie. Le 6 janvier 1959, jour de l’Epiphanie, 482 survivants et survivantes de la guérilla arrivent à La Havane et chassent un des régimes les plus effroyables du monde. Un régime corrompu, raciste, gangrené par la mafia. L’incarnation des pires fléaux qui pèsent sur les pays du tiers-monde.»

Et quel regard porte-t-il sur la pénurie, les tickets de rationnement? «Le minimum vital est assuré. Les Cubains peuvent acheter à très bas prix, avec ces carnets, des denrées de base comme l’huile, la semoule, le sucre. A Cuba, les gens sont bien éduqués. Leurs médecins et leur personnel hospitalier sont formidables. J’ai pu le constater: j’ai reçu une transfusion sanguine dans un excellent hôpital. J’ai du sang cubain, mais je ne sais pas de qui il provient. J’espère qu’il appartenait à un ancien guérillero et pas à un morne bureaucrate.»

Le film de Nicolas Wadimoff s’attarde aussi sur des rencontres et des dialogues improbables, avec un professeur de management, une infirmière, une mère de famille qui l’invite à venir voir comment elle vit. Le tribun genevois déambule alors au milieu des bidons crevés et des murs délabrés. Cuba, c’est aussi ça…

Jean Ziegler, souvent, agace. Mais ce documentaire nous révèle un homme émouvant, stratège, espiègle. Parfois mystique. Mais terriblement vivant.

 «L’optimisme de la volonté» Séances en présence du réalisateur et de Jean Ziegler ce soir au cinéma Les Scala à 18 h et 20 h 30.

* * *

«Je suis un bolchevique qui croit en Dieu»

Comme le documentaire, le dernier livre de Jean Ziegler oscille entre discours politiques et passages plus intimes. Il évoque longuement ses combats, mais s’attarde aussi sur le sens de la vie, et donc de la mort. Il y a quarante ans, deux de ses livres culte révélaient aussi sa personnalité complexe: Les Vivants et la Mort (1975), et Une Suisse au-dessus de tout soupçon (1976).

Une vingtaine d’autres ouvrages ont suivi, dont Le Bonheur d’être Suisse (1993), récit plutôt autobiographique dans lequel il «revendiquait le droit de faire une pause au bord du chemin». Dans Chemins d’espérance (octobre 2016), Jean Ziegler dresse un inventaire de 25 ans notamment basé sur ses activités au sein de l’ONU mais où il se livre aussi à un questionnement plus philosophique. S’agit-il d’une «nouvelle pause»? «Oui», résume-t-il dans le bureau de la maison de Russin où il habite avec sa femme Erica.

Alors, Jean Ziegler, êtes-vous athée? Agnostique? Croyant ? «Je suis un bolchevique qui croit en Dieu. Je suis bolchevique en participant, avec des milliers d’autres, à la lutte de classe contre l’oligarchie du capitalisme financier mondialisé, qui a érigé une tyrannie sur cette planète où, toutes les cinq secondes, un enfant meurt de faim». 

Se définir comme bolchevique et croyant, citer Brecht et le pape François, c’est plutôt étrange, non? «Oui, mais je suis marxiste dans mes choix quotidiens, politiques, hier à l’université ou comme conseiller national, aujourd’hui dans le cadre de mes mandats à l’ONU. Je pratique l’intégration subversive, en mémoire du Che. Ma stratégie a toujours été d’utiliser les institutions et de tenter de les subvertir pour essayer d’affaiblir le capitalisme sauvage. Mais je crois que ce système de prédateurs est entré dans sa phase ultime. Il va bientôt entrer en agonie.» 

D’où l’espoir qui transparaît dans son ouvrage. Un livre qui, «au nom de la renaissance d’une ONU moribonde, entend armer les hommes et les femmes de bonne volonté». Et, dans ce nouveau combat, Jean Ziegler s’est trouvé un allié inattendu en la personne du pape François. Car le sociologue a été frappé par une phrase prononcée par le souverain pontife: «Les exclus ne sont pas des exploités, mais des déchets.» 

Son dernier livre, Chemins d’espérance, Ed. Seuil, 2016.
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