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vendredi 9 décembre 2016

Du bon usage du populisme

Populisme, populismes
Par Jacques Sapir, le 9 décembre 2016 - RussEurope

La mode est au “populisme”. On ne cesse d’entendre et de lire ce terme, qui est devenu une forme générique d’injure ou de manière de discréditer qui ne pense pas comme vous. Pourtant populisme, il peut y avoir. Encore faut-il s’entendre sur le sens des mots pour que les mots fassent sens, pour qu’ils désignent précisément soit une chose soit un processus. L’usage de mots coupés de leur signification réelle est le prélude à une confusion grave.

Le sens d’un mot

Pierre-André Taguieff a proposé récemment, dans le Figaro, une définition du populisme : « Ce qu’on appelle « populisme » devrait désigner en toute rigueur l’appel au peuple sans médiation et le rejet des élites dirigeantes accusée de confisquer le démocratie, ce qui définit une orientation hyperdémocratique… »[1]. Pris dans ce sens le populisme peut en réalité désigner deux choses distinctes. Il permet de nommer un mouvement de rejet contre des élites fermées sur elles-mêmes, incapables mais aussi peu désireuses de s’ouvrir à la société, d’organiser cette circulation des élites. Ce populisme, disons le d’emblée est sain ; il est nécessaire. Sans lui la démocratie est par nature confisquée.

Mais, le populisme peut aussi, et cela sans lien qui soit logiquement nécessaire, désigner ce que Taguieff nomme « l’appel au peuple sans médiation ». C’est ce populisme qui pose problème.

On sait où se trouve sa logique : dans les courants anarchistes du XIXème siècle et avant dans le libéralisme « intégral » du XVIIIème siècle. Le livre qui établit ce populisme sous sa forme la plus claire est l’Etat et la Révolution, que Lénine fit publier peu avant la Révolution d’Octobre 1917, dont nous fêterons l’an prochain le centenaire. L’absence de principe de médiation pose un véritable problème. Il oppose le peuple, réalité politique socialement et culturellement construite, à la multitude des « gens ». Le principe de médiation s’impose en particulier si l’on veut éviter toute tentative de construction ethnique ou religieuse de la communauté politique. Ce principe de médiation peut trouver son inspiration dans des sources religieuses. Mais, nul n’est besoin en réalité de faire référence à Dieu ou à une des quelconques religions pratiquées en France pour fonder en logique ce besoin de médiation. C’est un point qui est longuement développé dans le dialogue que j’ai eu avec Bernard Bourdin, dans le livre à paraître, en février prochain, aux éditions du Cerf.

Populisme et médiation

L’action de chaque individu, dans cette cadre que Taguieff nomme « hyperdémocratique » serait la même que l’action collective. Le conflit entre intérêt individuel et intérêt collectif, ce conflit qui exige des médiations, aurait disparu. La nécessité de trouver une solution, ne serait-ce que provisoire, au conflit n’existerait plus. Il n’y aurait donc plus, par hypothèse et par construction, ni institution ni formes de médiation. Dans cet univers on peut effectivement se défaire du concept de souveraineté. Mais on comprend immédiatement que cet univers est illusoire : c’est un fantasme idéologique. Cet univers fait aussi référence à l’état de nature. Mais, ce dernier, on peut aussi le comprendre comme une construction logique, et un artifice rhétorique et non pas une réalité historique. L’affirmation de la traduction socialement harmonieuse des désirs privés n’est en réalité rien d’autre, et en particulier chez Adam Smith qui lui donnât ses lettres de noblesse, qu’un postulat métaphysique qui n’ose pas dire son nom. Adam Smith reprend, en en modifiant le sens, les thèses des jansénistes dont il tire, par un long cheminement des sources que décrypte admirablement Jean-Claude Perrot[2], cette idée de main invisible.

L’état de nature n’a jamais existé. Nous sommes des produits de la société. La question de la médiation des intérêts divergents au sein d’une société, d’un État, d’une nation est la clé qui permet de comprendre la nécessité des institutions. De ce point de vue, il y a un besoin de médiation quand bien même nous ne mobiliserions pas l’ensemble chrétien.

Du bon usage du populisme

Il n’en reste pas moins que si cette forme de populisme apparaît nocive, il est une autre forme, la première, qui apparaît entièrement justifiée.

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