jeudi 27 octobre 2011

Un autre regard sur la douleur

... dans le Sivaisme du Cachemire.

Un passage extrait du chapitre 2 de la troisième partie de la thèse de doctorat de Michel Hulin (Le principe de l'égo dans la pensée indienne classique, La notion d'ahamkara, Institut de Civilisation Indienne. fasc. 44, Ed. De Boccard, 1978), partie consacré au Sivaisme du Cachemire (La notion de purnahamta dans le Sivaisme du Cachemire). L'ouvrage est malheureusement épuisé.




Chapitre II. Expérience affective et expérience mystique.

B. Jouissance, douleur, émerveillement. 
(...)
   Il nous reste à examiner un dernier cas, le plus paradoxal de tous, celui de la douleur. La douleur n'est, si l'on veut, que l'imperfection du plaisir et, en ce sens, elle imprègne toute l'expérience, ne cessant complètement qu'au seuil de la joie mystique la plus haute. Mais, au sens restreint, elle désigne certains types d'expérience affective où la conscience parait tout à fait incapable de se ressouder à elle-même et subit passivement son déchirement. Passivité apparente, cependant, puisque chacun reconnaît que la douleur comporte des degrés. Or l'intensité d'un affect, quel qu'il soit, signale l'activité même de la conscience. Dans la douleur intense, donc, la conscience doit être considérée comme se révoltant contre ce qu'elle subit, et cette révolte peut constituer le point de départ d'une pratique mystique de désindividualisation.

"Et cet émerveillement est présent dans la douleur elle-même. Une certaine joie intérieure, faite d'énergie, que nous donnait (jadis) une épouse ou un fils, vient refleurir dans l'ébranlement suscité par une imagination, la vue de (personnes) semblables à eux, un gémissement entendu, etc. Nous pensons : 'Ils ne reviendront plus', et telle est la réalité de la douleur, celle d'un certain émerveillement où l'on est sous l'empire de la désespérance. On a dit : 'Dans la douleur même', parce qu'il y a épanouissement (de la conscience)...".
La douleur - moins la tristesse banale que le chagrin cruel - est émerveillement en ce sens qu'elle tient tout entière dans un élan fou de la conscience qui méprise et défie le "verdict de la réalité". C'est parce qu'il se dit "jamais plus..." - et non bien qu'il se le dise - que l'homme frappé par la mort des siens sent s'épanouir sa conscience. Les cris entendus, etc. ne sont pour lui que l'occasion de ressusciter mentalement ceux qu'il a perdus, de leur procurer une présence hallucinatoire. Son expérience ne deviendra souvenir, évocation mélancolique, qu'avec son fléchissement  quand elle recommencera à accepter le verdict de la réalité. Mais son tout premier élan aura été comme une flambée de protestation véhémente, consumant le soi-disant irréparable. Ce sont les petites joies et les petites douleurs qui paraissent s'opposer, parce qu'elles voisinent, alternent et font contraste. Mais, comme deux mobiles s'éloignant l'un de l'autre sur une circonférence finissent par se rejoindre au point diamétralement opposé à celui de leur séparation initiale, l'extrême joie et l'extrême douleur se rejoignent et se confondent dans la vibration originelle qui fait que le monde est monde. L'attitude tantrique face à la douleur ne consistera donc pas à s'opposer à elle par des moyens empiriques ou à la réduire par l'exercice du jugement, encore moins à la fuir en quête d'un apaisement ou d'une consolation, mais à l'épouser dans on premier surgissement, à communier avec son élan sauvage, comme on se laisse soulever par une vague.

"Après avoir perforé une partie quelconque de (son) corps avec un instrument pointu ou autre, si l'on tien alors son esprit appliqué à cet endroit précis, la progression éclatante vers Bhairava (se produira)."
Cette strophe - à coup sur l'une des plus énigmatique du Vijnabhairava Tantra - demeurera pour nous incompréhensible aussi longtemps qu'avec une assurance somnambulique nous passerons à côté de la douleur "physique" en nous imaginant savoir ce qu'elle est. D'ordinaire, nous nous contentons de la définir pas ses causes supposées, ou ses effets, ou simplement de renvoyer à l'expérience vécue. Mais l'expérience vécue est ici aveugle qui nous la présente simplement comme la chose à fuir, celle dont on ne veut à aucun prix. Il nous faut donc apprendre à écarquiller les yeux sur les ténèbres opaques de la sensation douloureuse.

   Il s'agit ici d'une expérience délibérément provoqué et qui présente l'avantage de pouvoir être reproduite à volonté, en raison de son caractère anodin. Ce qu'elle nous révèle, c'est que la douleur est avant tout sa propre anticipation : nous souffrons parce que nous nous attendons à souffrir, incapables d'imaginer qu'il ne tient qu'à nous d'échapper à cette souffrance. Je me pique et j'ai mal. J'en déduis que la piqûre "cause" la douleur, au sens où un phénomène physique quelconque en détermine un autre. Ce faisant, je ne soupçonne même pas ma propre collaboration à la fabrication de cette douleur. Si, au contraire, j'abandonne cette espèce de résignation de principe et me tourne vers la douleur dans l'intention délibérée d'apprendre enfin ce qu'elle est, je ne suis pas peu surpris de la voir se dissoudre sous mon regard. Précisons bien qu'il ne s'agit pas d'en détourner notre attention, à la manière d'un homme qui, occupé à penser intensément à autre chose, peut ne pas remarquer telle ou telle petite "douleur" survenant alors dans son corps. C'est, tout au contraire, l'extrême attention concentrée sur une douleur déterminée, dans son siège précis, qui la fait disparaître en tant que telle. Non qu'elle s'évanouisse comme un fantôme, mais ce qui subsiste, l'élément positif en elle, se dévoile alors comme une surrection de la conscience, un pur tressaillement qui est joie dans son fond.

   Nous commençons alors à entrevoir que la douleur physique ordinaire se ramène à une certaine sclérose de la conscience qui, pour s'être retranchée dans le corps comme dans une forteresse, se sent atteinte dans ses oeuvres vives partout où l'unité fonctionnelle de celui-ci est compromise. Au lieu de percevoir ce qui advient au corps comme un simple moment de sa propre activité universelle, en tant qu'elle est Siva, elle fait du corps un "empire dans un empire" et se raidit contre tout ce qui menace son autarcie. Et cette contraction mentale permanente, cette peur universelle de souffrir, est la souffrance même. L'attention à la douleur physique jette ainsi quelque lumière sur ce phénomène fondamental que le Trika appelle samkoca, contraction ou recroquevillement de la conscience absolue. Si la conscience est amenée à se contracter douloureusement à chaque instant de son existence empirique, c'est parce qu'elle s'est déjà pré-empiriquement contractée - ou, comme on dit, coagulée ou solidifiée - sous la forme du corps. A vrai dire, elle n'est pas enfermée en lui comme un animal en cage, mais le corps est comme la matérialisation de sa propre démission. Elle est en prisonnière, mais seulement au sens où l'on dit qu'un homme est prisonnier de ses habitudes, etc.

   Il est par ailleurs incontestable que l'attention portée à la douleur ne la dissipe que pour un bref instant. Pour peu que la source d'excitation demeure, la douleur, aussitôt, reprend massivement ses droits et, dans son déferlement, submerge la première expérience, (et telle est sans doute la raison pour laquelle l’Exercice" proposé ici utilise la piqûre, douleur ponctuelle dans l'espace et le temps). Mais ce fait n'infirme en rien l'expérience de dissolution de la douleur. Il témoigne seulement de l'extrême difficulté d'une entreprise "contre-nature", s'il en est. Il n'est peut-être pas interdit de penser qu'un entrainement méthodique et continu permettrait de prolonger ces instants où la douleur se résout en joie, de les étendre à des douleurs plus vives, plus complexes, moins bien localisées, etc. Mais l'entreprise prendrait aisément une allure fakirique et contribuerait à détourner l'adepte de son véritable but. Car il s'agit moins de lutter pied à pied avec la douleur "sur le terrain" que de dénouer la Grande Crispation, la Grande angoisse qui nous voue à rencontrer sans cesse la douleur, sous des formes infiniment variées. Et, pour cela, la seule chose qui importe est d'avoir réalisé, ne serait-ce qu'une fois dans sa vie, que la douleur est faite de la même étoffe que la joie et ne nous écrase que du poids de notre propre résignation. (...)

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