mercredi 30 novembre 2011

Evagre le Pontique



Évagre (345-399) naquit à Ibora dans le Pont, où son père était chorévêque. De bonne heure, il entra en relation avec les pères Cappadociens : il reçut le lectorat des mains de saint Basile et fut ordonné diacre par saint Grégoire de Nazianze. En 380, Évagre quitte son pays pour n'y plus revenir et il accompagne Grégoire de Nazianze à Constantinople. Après une aventure romanesque avec la femme d'un haut fonctionnaire, il s'embarque pour Jérusalem.
Là, il fut accueilli par Mélanie l'Ancienne et Rufin. En 383, Évagre gagna l'Égypte, où il s'établit définitivement comme moine. Auprès de ceux qui furent parmi les plus illustres des « Pères du Désert », il recueillit cette sagesse pratique, essentiellement empirique, qui se transmettait parmi les moines, et à laquelle il devait contribuer à donner une forme systématique et écrite. Aux Kellia, Évagre devint avec Ammonios le chef d'un groupe de moines, qui furent surnommés « origénistes », en raison de la faveur dont jouissaient parmi eux les œuvres d'Origène et l'exégèse allégorique. Après la mort d'Évagre, cette communauté souffrit de la persécution contre les origénistes, comme aussi les œuvres de leur maître.
Source du texte : Ed. du Cerf
Autre biographie : wikipedia / scourmont


Bibliographie (en français) :
- Traité pratique ou Le Moine, deux tomes, Ed. du Cerf, 1971
- Scholies au Proverbes, Ed. du Cerf, 1987
- Le Gnostique ou A celui qui est devenu digne de la science, Ed. du Cerf, 1989
- Scholies à l'Ecclésiaste, Ed. du Cerf, 1998
- Sur les pensées, Ed. du Cerf, 1998.
- Chapitre des disciples d'Evagre, Ed. du Cerf, 2007.
- Les Leçons d'un contemplatif, Le Traité de l'oraison, traduction et commentaires de L. Hausherr, Ed. Beauchesn, 1960.
Etudes :
Antoine Guillaumont, Un philosophe au désert, Evagre le Pontique, Ed. Vrin, 2004
Gabriel Bunge, La doctrine d'Evagre le Pontique sur l'Acédie, Ed. Abnaye de Bellefontaine, 1997
Jean-Yves Leloup, Praxis et Gnosis d'Evagre le Pontique, Ed. Albin Michel, 1992.


L'Oraison :
(...)
34a. L'oraison sans distraction est la plus haute intellection de l'intelligence.
35. L'oraison est une ascension de l'intelligence vers Dieu.
36. Si tu ambitionnes l'oraison, renonce à tout pour obtenir le tout.
(...)
38. Cherche uniquement dans ton oraison la justice et le règne, c'est-à-dire la vertu et la gnose, et tout le reste te sera ajouté.
(...)
52. L'état d'oraison c'est un habitus impassible qui, par un amour suprême, ravit sur les cimes intellectuelles l'intelligence éprise de sagesse et spirituelle.
(...)
57. Même si l'intelligence s'élève au-dessus de la contemplation de la nature corporelle, elle n'a pas encore la vue parfaite du lieu de Dieu, car elle peut en être à la science des intelligibles et partager leur multiplicité.
(...)
59.  Celui qui prie en esprit et en vérité ne tire plus des créatures les louanges qu'il donne au Créateur, mais c'est de Dieu même qu'il loue Dieu.
60. Si tu es théologien, tu prieras vraiment, et si tu pries vraiment, tu es théologien.
61. Lorsque ton intelligence, dans un ardent amour pour Dieu, se met peu à peu à sortir pour ainsi dire de la chair, et qu'elle rejette toutes les pensées qui viennent des sens ou de la mémoire ou du tempérament, se remplissant en même temps de respect et de joie, alors tu peux t'estimer proche des confins de l'oraison.
62. Le Saint-Esprit, compatissant à notre faiblesse, nous visite même non encore purifiés, pourvu seulement qu'il trouve notre intelligence priant avec le désir de l'oraison véritable, il survient en elle et dissipe toute la phalange des raisonnements et des pensées qui l'assiègent et la porte à l'amour (ou aux oeuvres) de l'oraison spirituelle.
63. Tandis que les autres se servent des altérations du corps pour donner à l'intelligence des raisonnements ou des concepts ou des réflexions, lui, le Seigneur, fait le contraire : il survient directement à l'intelligence pour y mettre la gnose; et par l'intelligence il apaise le déséquilibre du corps.
(...)
66. Ne te figure pas la diversité en toi quand tu pries, ni ne laisse ton intelligence subir l'impression d'aucune forme, mais va immatériel à l'immatériel, et tu comprendras.
(...)
69. Tiens-toi sur tes gardes, en préservant ton intellect de tous les concepts au temps de l'oraison, pour qu'il soit ferme dans la tranquillité qui lui est propre; alors Celui qui qui compatit aux ignorants viendra sur toi aussi, et tu recevras un don d'oraison très glorieux.
70. Tu ne saurais avoir l'oraison pure, si tu es embarrassé de chose matérielle et agité de soucis continuels, car l'oraison est suppression de pensées.
(...)
72. Une fois que l'intelligence est parvenue à l'oraison pure et véritable, les démons ne viennent plus à elle par la gauche, mais par la droite. Ils lui représentent une vision illusoire de Dieu en quelque figure agréable aux sens, de manière à lui faire croire qu'elle a obtenu parfaitement le but de la prière. Or, cela, disait un admirable gnostique, est l'oeuvre de la passion de vaine gloire et d'un démon dont les touches font palpiter les veines du cerveau.
(...)
74. L'Ange de Dieu survenant expulse d'un seul mot de notre intérieur toute l'action adverse, et ramène la lumière de l'intellect à une activité sans déviation.
(...)
86. La gnose est excellente, car elle est collaboratrice de l'oraison en éveillant la puissance intellectuelle de l'intelligence à la contemplation de la gnose divine.
(...)
101. Comme le pain est nourriture pour le corps, ainsi que la vertu l'est pour l'âme, et l'oraison spirituelle pour l'intelligence.
(...)
113. Le moine devient l'égal des Anges par la véritable oraison.
114. Aspirant à voir la face du Père qui est aux cieux, ne cherche pour rien au monde à percevoir une forme ou une figure au temps de l'oraison.
(...)
116. L'origine des illusions de l'intellect, c'est la vaine gloire, c'est celle-ci qui pousse l'intellect à essayer de circonscrire la divinité dans des figures et dans des formes.
117. Traduisons d'abord d'après le texte de la Patrologue Grecque : Je dirais ma pensée, que je dis (que j'ai dite) même aux jeunes : Heureux l'intellect qui, au temps de l'oraison, s'est acquis une parfaite indétermination.
118. Bienheureux l'intellect qui dans une oraison sans distraction acquiert toujours de nouveaux accroissements d'amour pour Dieu.
119. Bienheureux l'intellect qui, au temps de l'oraison, devient immatériel et dénué de tout.
120 Bienheureux est l'intellect qui, au temps de l'oraison, a obtenu une parfaite insensibilité.
(...)
123. Bienheureux le moine qui tient tous les hommes pour Dieu, après Dieu.
124. Moine est celui qui est séparé de tout et uni à tous.
125. Est moine celui qui s'estime un avec tous, par l'habitude de se voir lui-même en chacun.
(...)
146. De même qu'il ne sert de rien à qui souffre d'une maladie des yeux de fixer sans voile et avec insistance le soleil en plein midi, quand il est en son plus fort embrasement, de même ne servirait-il absolument de rien à l'intellect passionné et impur de contrefaire la redoutable et suréminente oraison en esprit et en vérité, mais bien au contraire exciterait-il contre lui-même l'indignation de la divinité.
(...)
149. L'attention en quête de l'oraison trouvera l'oraison, car s'il est quelque chose que suit l'oraison, c'est l'attention, il faut donc s'y appliquer.
(...)
153. Car, c'est, quand tu seras parvenu dans ton oraison au-dessus de toute autre joie, qu'enfin, en toute vérité, tu auras trouvé l'oraison.

Extrait de : Le Traité de l'Oraison (ouvrage épuisé)


Le Gnostique :
1. Les pratiques comprendront les raisons pratiques, mais les choses gnostiques, les gnostiques les verront.
2. Le pratique, c'est celui qui a seulement acquis l'impassibilité de la partie passionnée de son âme.
3. Le gnostique, c'est celui qui joue le rôle du sel pour les impurs et de la lumière pour les purs.
4. La science qui nous arrive de l'extérieur s’efforce de faire connaitre les matières par l'intermédiaire des raisons; mais celles qui vient à nous de la grâce de Dieu présente directement les objets à l'esprit, et, en les regardant, l'intellect accueille leurs raisons. A la première s'oppose <l'erreur, à la seconde> la colère et l'irascibilité <et ce qui les suit>.
(...)
22. Il faut que le gnostique ne soit ni sombre, ni d'un abord difficile. Cela, en effet, est de quelqu'un qui ignore les raisons des êtres; ceci, de quelqu'un qui ne veut pas "que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité".
23. Il est nécessaire parfois de feindre l'ignorance, parce que ceux qui interrogent ne sont pas digne d'entendre. Et tu seras véridique, puisque tu es lié à un corps et que tu n'as pas maintenant la connaissance intégrale des choses.
24. Garde-toi de dire, en vue du gain ou du bien-être ou pour une gloire passagère, quelque chose de ce qui ne doit pas être révélé, de peur que tu ne sois rejeté hors de l'enceinte sacrée, comme vendant, toi aussi, dans le Temple, les petits de la colombe.
(...)
27. Ne parle pas de Dieu inconsidérément et ne définis jamais la Divinité. Les définitions, en effet, sont propre aux êtres créés et composés.
(...)
33. A son insu, celui qui guérit les hommes à cause du Seigneur se soigne également lui-même, car le remède qu'applique le gnostique guérit son prochain autant qu'il est possible, mais lui-même nécessairement.
(...)
41. Toute proposition a comme prédicat ou un genre, ou une différence, ou une espèce, ou une propriété, ou un accident, ou ce qui est composé de ces choses, mais, au sujet de la sainte Trinité, rien de ce qui vient d'être dit n'est admissible. Qu'en silence soit adoré l'ineffable !
42. La tentation du gnostique est une opinion fausse qui présente à l'intellect ce qui existe comme n'existant pas, ce qui n'existe pas comme existant, ou encore ce qui existe comme existant autrement qu'il n'est.
43. Le péché du gnostique est la science fausse des objets eux-même ou de leur contemplation, qui est engendrée par une passion quelconque, ou parce que ce n'est pas en vue du bien qu'est faite la recherche.
(...)
45. La colonne de la vérité, Basile de Cappadoce, a dit : La science qui provient des hommes est fortifiée par l'étude et l'exercice assidus, mais celle qui vient en nous par la grâce de Dieu l'est par la justice, la maîtrise de la colère et la miséricorde. La première, il est possible de la recevoir, même pour qui est sujet aux passions, mais la deuxième, seuls les impassibles en sont capables, eux qui, de plus, à l'heure de la prière, contemplent la propre lumière de leur intellect qui les illumine.
(...)
49. Le but de la pratique est de purifier l'intellect et de le rendre impassible, celui de la physique est de révéler la vérité cachée dans tous les êtres, mais éloigner l'intellect des matières et le tourner vers la Cause première, c'est là un don de la théologie.
(...)
Extrait de : Le Gnostique
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mardi 29 novembre 2011

Homère


Homère (en grec ancien Ὅμηρος / Hómêros, « otage » ou « celui qui est obligé de suivre ») est réputé avoir été un aède (poète) de la fin du viiie siècle av. J.‑C. On lui attribue les deux premières œuvres de la littérature occidentale : l’Iliade et l’Odyssée. Il était simplement surnommé « le Poète » (ὁ Ποιητής / ho Poiêtếs) par les Anciens.
   Il est encore difficile d'établir aujourd'hui avec certitude si Homère a été un individu historique ou une identité construite, et s'il est bien l'auteur des deux épopées qui lui sont attribuées. Cependant plusieurs villes ioniennes (Chios, Smyrne, Cymé ou encore Colophon) se disputaient l'origine de l'aède et la tradition l'individualisait en répétant qu'Homère était aveugle.
La place d'Homère dans la littérature grecque est tout à fait majeure puisqu'il représente à lui seul le genre épique à cette période : on lui a attribué l’Iliade et l’Odyssée dès le VIe siècle av. J.-C., ainsi que deux poèmes comiques, la Batrachomyomachia (littéralement « la bataille des grenouilles et des rats ») et le Margitès, et les poèmes des Hymnes homériques. La langue homérique est une langue déjà archaïque au VIIIe siècle av. J.‑C. et davantage encore au moment de la fixation du texte, au VIe siècle av. J.‑C. : elle est associée à l'emploi de l'hexamètre dactylique. (...)
Source (et suite) du texte : wikipedia
Autre bio : exposition BNF

"Le seul auteur du monde qui n'ait jamais soûlé ni dégoûté les hommes"
Michel de Montaigne


Bibliographie :
- Iliade, Odyssée, trad. Robert Flacière et Victor Bérard, Ed. Gallimard, La Pléiade, 1955
- Odyssée, trad. Philippe Jaccottet, Ed. La Découverte, 2004.
- Iliade, trad. Paul Mazon, Ed. Gallimard, Folio Classique, 1975
- Odyssée, trad. Victor Bérard, Ed. Gallimard, Folio Classique,
- Hymnes, trad- Jean Humbert, Ed. les Belles Lettres, 1976
(...)
Liste des traducteurs et illustrateurs de l'Iliade et de l'Odyssée
En ligne :
- Iliade, trad. Leconte de Lisle / fichier mp3 (livre audio)
- Odyssée, trad. Leconte de Lisle / fichier mp3 (livre audio)
- divers traductions : Odyssée / Iliade

Jean-Pierre Vernant, La Guerre de Troie : vidéo TSR / L'Odyssée d'Ulysse : vidéo TSR


AUX MUSES

Chantons d'abord les Muses, Apollon et Zeus : c'est par les Muses et l'Archer Apollon qu'il existe sur terre des hommes qui chantent et jouent de la cithare - aussi bien que par Zeus, il existe des rois : fortuné celui que chérissent les Muses, douces sont les paroles qui coulent de ses lèvres !
Salut, filles de Zeus ! Daignez favoriser mon chant ! Pour moi, je penserai à
vous dans mes autres chants.
Extraits de : Hymnes
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Masque d'Agamemnon

Et maintenant, dites-moi, Muses, habitantes de l'Olympe - car vous êtes, vous, des déesses : partout présentes, vous savez tout; nous n'entendons qu'un bruit, nous, et ne savons rien - dites-moi quels étaient les guides et les chefs des Danaens.
Iliade, chant II, 485-490.

(...)


Magnanime Tydéide, pourquoi t'informes-tu de ma race ? La génération des hommes est semblable à celle des feuilles. Le vent répand les feuilles sur la terre, et la forêt germe et en produit de nouvelles, et le temps du printemps arrive. C'est ainsi que la génération des hommes naît et s'éteint.

Iiliade, chant VI
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* * *




Reine, j’embrasse tes genoux ! Es-tu femme ou déesse ?
Si tu es l’un des dieux qui possèdent le ciel immense,
c’est à la fille du grand Zeus, à la pure Artémis,
que ta beauté, ton port et ta grandeur te font pareille !
Si tu es des mortels qui ont sur terre leur demeure,
trois fois heureux ton père et ta royale mère,
trois fois heureux tes frères : car leur âme, sans nul doute,
est toujours grâce à toi par le bonheur illuminée,
qui regardent fleurir la danse telle fleur !
Et plus heureux encore que tous les autres dans son âme,
celui-là qui, plus généreux, t’emmènera dans sa maison !
Non! jamais je n’ai vu de mortel, homme ou femme, à toi
pareil; et devant toi, je me sens plein de révérence.
Je n’ai rien vu de tel qu’à Délos, autrefois,
près l’autel d’Apollon, le tronc droit d’un jeune palmier :
car je fus là aussi, tout un peuple m’accompagnait
sur cette route où je devais trouver tant de soucis...
Comme alors, devant lui, je demeurai longtemps dans la
stupeur, car jamais un tel fût n’était monté de terre,
de même, femme, je t’admire avec stupeur, je crains
infiniment de toucher tes genoux. (...)
Odyssée, chant VI, 149-169, trad. Philippe Jaccotet
(...)


Dès lors, neuf jours durant, les vents funestes m'entraînèrent
sur la mer poissonneuse; le dixième, nous débarquions
au pays des mangeurs de fleurs, les Lotophages .
On descendit à terre, on refit provision d'eau fraîche,
on mangea vite auprès des rapides navires.
Quand on eut apaisé la soif et l'appétit,
j'envoyai de mes compagnons pour s'informer
quels étaient les mangeurs de pain qui vivaient là;
j'en choisis deux, auxquels j'adjoignis un héraut.
Aussitôt, ils partirent se mêler aux Lotophages;
ceux-ci n'en voulaient pas à la vie de mes compagnons,
ils leur offrirent du lotus pour qu'ils en goûtent.
Mes gens, ayant goûté à ce fruit doux comme le miel,
ne voulaient plus rentrer nous informer,
mais ne rêvaient que de rester parmi ce peuple
et, gorgés de lotus, ils en oubliaient le retour...
Je dus les ramener de force, tout en pleurs,
les traîner aux vaisseaux et les attacher sous les bancs.
J'enjoignis au restant du fidèle équipage
de monter aussitôt à bord des prompts navires,
craignant que le lotus n'égarât encor d'autres hommes.
Embarqués promptement, ils prirent place à leur tolet
en bon ordre, et frappèrent de leur rame la mer grise.
Odyssée, chant IX, 82, trad. Philippe Jacottet.
(...)


"Sois gentil, donne-m'en encore, et puis dis-moi ton nom,
tout de suite, que je te fasse un cadeau qui te plaise !
Car la terre du blé pour les Cyclopes porte aussi
le vin en lourdes grappes que grossit la pluie de Zeus:
mais ça, c'est de l'essence d'ambroisie et de nectar !"
Ainsi dit-il, et je lui reversai du vin de feu;
trois fois je l'en servis, et trois fois l'imprudent le but.
Puis, quand le vin lui eut embrumé les esprits,
je lui soufflai ces mots aussi doux que du miel :
"Cyclope, tu t'enquiers de mon illustre nom. Eh bien,
je répondrai: mais tu n'oublieras pas le don promis !
Je m'appelle Personne, et Personne est le nom
que mes parents et tous mes autres compagnons me donnent."
A ces mots, aussitôt, il repartit d'un coeur cruel :
"Eh bien, je mangerai Personne le dernier
et les autres d'abord. Voilà le don que je te fais !"
Alors, tête en arrière, il tomba sur le dos;
Puis sa grosse nuque fléchit, le souverain dompteur,
le sommeil, le gagna; de sa gorge du vin jaillit
et des morceaux de chair humaine; il rotait, lourd de vin.
J'enfouis alors le pieu sous l'abondante cendre
pour le chauffer; j'encourageai de mes propos
mes compagnons, afin qu'aucun, de peur, ne défaillit.
Mais, quand bientôt le pieu d'olivier dans le feu
rougeoyant, quoique vert, jeta une lueur terrible,
m'approchant, je l'en retirai; mes compagnons étaient
autour de moi; un dieu nous insufflait un grand courage.
Eux, s'emparant du pieu d'olivier acéré,
l'enfoncèrent dans l'oeil; moi, appuyant par en dessous,
je tournai, comme on fore une poutre pour un bateau
à la tarière, en bas les aides manient la courroie
qu'ils tiennent aux deux bouts, cependant que la mèche tourne:
ainsi, tenant dans l'oeil le pieu affûté à la flamme,
nous tournions, et le sang coulait autour du pieu brûlant.
Partout sur la paupière et le sourcil grillait l'ardeur
de la prunelle en feu; et ses racines grésillaient.
Comme quand le forgeron plonge une grande hache
ou une doloire dans l'eau froide pour la tremper,
le métal siffle, et là gît la force du fer,
ainsi son oeil sifflait sous l'action du pieu d'olivier.
Il poussa un rugissement, la roche en retentit,
nous nous enfuîmes apeurés; alors, il arracha
le pieu qu'un sang nombreux salissait de son oeil,
le jeta loin de lui de ses mains, affolé,
et à grands cris héla les Cyclopes qui habitaient
dans les grottes des alentours, sur les cimes venteuses.
En entendant ses cris, ils accoururent de partout
et, demeurés dehors, lui demandèrent ses ennuis :
" Quel mal t'accable, Polyphème, pour que tu cries ainsi
dans la céleste nuit, et nous empêches de dormir ?
Serait-ce qu'un mortel emmène malgré toi tes bêtes ?
Serait-ce qu'on te tue par la ruse ou la force ? "
Du fond de l'antre, le grand Polyphème répondit :
" Par ruse, et non par force, amis ! Mais qui me tue ? Personne !
En réponse, on lui dit ces paroles ailées : 
"Si tu es seul et si nul ne te fait violence,
contre la maladie qui vient de Zeus, on ne peut rien.
Implore donc plutôt le seigneur Poséidon, ton père !"
lls s'éloignèrent sur ces mots, et mon âme riait
de les voir abuser par mon nom et par ma personne. (...)
Odyssée, chant IX, 365, trad. Philippe Jaccotet
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Photographié dans le musée de l'Acropole


Rien n'est à part dans le monde d'Homère. C'est bien pourquoi il s'agit d'un "monde", où tout se trouve rassemblé dans la même lumière. Si le Soleil "voit" tout, c'est que tous les êtres sont acteurs d'une même pièce. Chacun joue son rôle. Le rôle d'Achille n'est pas celui d'Ulysse, d'Ajax ou de Diomède. Ulysse et Ajax, envoyés en ambassade par Agamemnon, vont le long du rivage où bruit la mer; Achille touche de la cithare en chantant les exploits des héros, tandis que Patrocle, assis en silence, épie les moments où son maître et ami s'arrête de chanter. Le Poète nous montre les héros en acte : dans leur faire, leur action, leur posture, leur façon d'âtre. Mais ce qu'il montre aussi, c'est leur être. Ainsi en est-il pour tout ce qui est au jour, au sens où la nuit aussi est au jour : car la nuit se dé-clôt de sa propre opacité lorsqu'elle est nommée. Tout ce qu'il y a est montré dans l'effectuation de son rôle et agissant, non pas inerte mais prenant part au concert : la mer bruit, l'aube se lève, le soleil observe, la terre "fait naître un tendre gazon" (Il. 14.347), les chevaux parlent, le fleuve se fâche, etc. Mais, de plus, ce qui aussi bien est montré, c'est le fait qu'il y ait Achille et Ulysse, et la terre et la mer, les chevaux et le fleuve, etc. Ainsi ce qui se trouve dé-clos est le fait même d'être de qui est. 

Le Poème va ici à l'encontre de la prose. Car, si je dis : "Achille joue de la cithare", je dis ce qu'il fait et c'est cela qui m’intéresse, non qu'il soit jouant de la cithare. De même, si je dis "le temps est mauvais", c'est pour signifier, par exemple, que ce n'est pas un temps à aller se promener, ou pour quelque autre raison, non pour souligner le fait même d'être pour le mauvais temps et pour réfléchir sur ce qu'ici veut dire "être". Heidegger distingue ce qui est et le fait, pour ce qui est, d'être : l'étant et l'être de l'étant. Il observe que l'homme, attentif aux déterminations de l'étant qui l’intéressent, autrement dit à la signification de l'étant relativement à ses projets, que l'homme donc, regarde vers l'étant sans regarder vers l'être : l'homme "oublie" l'être, dit-il. Le terme "oublier" est impropre : on n'oublie pas ce que l'on a jamais vu. Je ne dirai pas : "N'oubliez pas que je vous attends", si la personne à qui je m'adresse n'a aucune connaissance de mon attente. L'homme de l'existence journalière ne porte pas son attention sur l'être. Il est moins "oublieux" que distrait. Cette distraction est constitutive de sa manière d'être au monde, de son Dasein. Où, si l'on veut : son ouverture au monde est ouverture à ce qui est, à l'étant - pour autant que l'étant l’intéresse - donc à la vérité de l'étant sans être ouverture à la vérité de l'être. Par exemple, je roule à bicyclette. Un pneu se dégonfle : le voici "à plat". Ce qui m'interesse est cette nouvelle détermination du pneu, en vue de le déterminer à nouveau comme pneu gonflé, non l'être du pneu et ce que c'est qu'"être" pour un pneu qui "est". Or, le Poème, au contraire, tout en disant les rôles de toutes choses dans l'universel concert, les montre, tout d'abord, comme simplement étant là, purement étantes ou présentes. L'éclaircie du Poème décèle la vérité de l'être.
Extrait de : Marcel Conche, L'éclaircie d'Homère dans Marcel Conche, Essais sur Homère, Ed. Puf, 1999.
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Et pour finir avec un célèbre homonyme... :


   





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