mardi 6 novembre 2012

François Roustang




François Roustang est un philosophe et hypno-thérapeute français né en 1923. Ancien jésuite, il a été psychanalyste durant plus de vingt ans avant de rompre avec cette discipline et de développer des travaux sur l'hypnose.
Source (et suite) du texte : wikipedia


Bibliographie (livres et articles) voir : wikipedia
En ligne :
Interviews :
- La liberté et l'inconnu effraie : psychologie

- L'essentiel du travail thérapeutique consiste à ne rien faire : deux versants (2001)
- Toute vraie lecture est chose rare : affûteur idée


HABITATION (Lausanne, 1997) 

Il vaudrait mieux que ce ne soit pas le problème philosophique de l'identité qui vous préoccupe aujourd'hui, car de longs développements seraient nécessaires et nous n'aurions encore fait que poser la question. Ce n'est pas non plus sans doute la manière dont les cultures s'y prennent pour respecter les identités. Par exemple, comment dans la culture chinoise, on donne au nouveau-né un nom qui le situe horizontalement et verticalement dans l'arbre généalogique et puis aussi un nom secret que seuls connaissent les intimes et qui devient le sceau de sa singularité ? Ce serait passionnant de s'attarder sur ces sujets. Mais c'est, semble-t-il, une question pratique que vous posez, je veux dire une question urgente dont la réponse vous permettrait de vous y retrouver dans les récifs et les sables de notre culture. Si donc vous voulez trouver votre identité, c'est-à-dire votre propre nom, votre propre esprit, votre propre corps, votre propre espace, le mieux est de ne pas la chercher, vous risqueriez de courir après votre ombre. Car votre identité est déjà là. N'avez-vous pas un nom, un corps, un espace ? Alors qu'attendez-vous ? Rendez-vous à votre nom, à votre corps qui est esprit, à votre espace, et installez-vous là comme en votre maison. Qu'est-ce que cela peut bien signifier ?

N'avez-vous pas un volume ? Votre corps, selon l'espace neutre de notre science physique, a trois dimensions. Vous disposez pour vous d'une certaine hauteur, petite ou grande, mais c'est bien votre hauteur à vous. Cela fait une dimension. Mais il y en a deux autres. Vous avez une épaisseur qui horizontalement peut se chiffrer et elle varie selon la verticalité. Taille trente-cinq ou quarante ou quarante-cinq, peu importe, c'est votre taille. Vous êtes-vous jamais arrêté sur le fait que, ce volume, personne ne peut vous le prendre. Si vous vous déplacez, vous gardez le même volume et nulle autre personne ne peut le remplir. C'est là une vérité première qu'il ne faudrait surtout pas considérer comme ridicule. Elle est décisive. Car, si vous cherchez ce que vous avez en propre, il faut commencer par l'incontestable. Or nul ne peut objecter au fait que vous occupez ce volume, que vous vous êtes endormis avec lui et que vous vous réveillez de même.

Ce volume n'est pas celui d'une poupée gonflable, c'est votre corps. Prenez quelques minutes pour vous étonner que votre respiration est soumise à un certain rythme, que votre coeur, vous le constaterez en prenant votre pouls, bat régulièrement, que vous avez la possibilité de mouvoir votre tête et même vos bras et vos jambes, que de plus, chose étrange et merveilleuse, vous pouvez marcher et, qui sait, courir si vous êtes en retard pour votre rendez-vous. En vous attardant à ces vérités élémentaires vous retrouverez votre propre assise et votre propre force. Nul besoin de chercher très loin votre identité.

Si, par hasard, vous abandonnez les coordonnées newtoniennes, l'espace neutre et le temps uniforme, dont l'invention a fait les délices de certaines sciences et le malheur de l'humanité qui en est venue à rêver de prothèses et de robots, vous vous apercevrez que votre corps se meut dans un espace habité, bien mieux que le corps véritablement humain crée un espace humain, qu'il y a des maisons pour jouer avec le froid et le chaud, que votre corps dispose de sa propre maison partagée peut-être avec d'autres, que cet espace est celui de l'entre-rencontre et que le temps qui s'y écoule n'a d'autre uniformité que celle de l'ennui de ceux qui résident là sans y séjourner. Prenez le temps de réaliser que votre identité s'affermirait si vous habitiez vos lieux. Car on peut habiter sa maison, sa ville, son pays, comme on habite son corps et sans doute parce qu'on a pris d'abord la peine d'habiter son corps. Notre identité va s'étendre alors à tout ce que nous avons pris soin d'investir de notre présence.

La technique de l'hypnose est une pratique de l'habitation de notre existence, parce qu'elle est la mise en sommeil de nos rêveries dans l'ailleurs, du regard tourné vers nous, de l'attente sur nous du regard des autres. Tout cela, qui nous donne l'impression de chercher notre identité et de la maintenir tant bien que mal, nous interdit de la trouver. Nous avons besoin d'oublier notre image et de nous poser dans nos demeures.
Source du texte : ling


Interview par Laure Adler (2012), dans Hors-Champs :



Interview par Frédéric Lenoir (2012), dans Les Racines du Ciel :











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