mercredi 16 janvier 2013

Hélène Grimaud




Née à Aix-en-Provence, Hélène Grimaud (née en 1969) vit aujourd'hui aux Etats-unis. Musicienne de renommée internationale, elle a été reçue première à l'unanimité au Conservatoire de Paris à l'âge de treize ans, puis a obtenu le grand prix de l'Académie du disque deux ans plus tard pour son premier CD dédié à Rachmaninov. Hélène Grimaud partage son temps entre ses deux passions, la musique et les tournées qui l'entraînent partout à travers le monde et le centre qu'elle a fondé dans l'Etat de New York, le Wolf Conservation Center, consacré à la sauvegarde des loups.
Autre biographie : Hélène Grimaud / piano bleuwikipedia 


Bibliographie :
- Variations sauvages (2003), Ed. Pocket, 2004.
- Leçon particulières (2005), Ed. Pocket, 2007.
Discographie voir : Hélène Grimaud
Sites officiels : Hélène Grimaud / Universal music
Site dédié : Hélène Grimaud free


En concert à Genève (Victoria Hall), le 5 mars (Beethoven : Piano Concerto No. 4 in G Major, Op. 58).


Je me suis réveillée affamée.
Pour n'avoir plus mangé depuis des lustres, j'avais faim de terre, de continents, d'orages, de tumultes. Un appétit dévorateur de parfums me tenaillait le ventre - sel sur la peau, résine des grands sapins noirs, herbe en tendresse fauchée au printemps. J'avais envie de mordre la chair crue d'un poisson, de déployer mon ouïe dans la symphonie du monde, de regarder pour voir vraiment et m'éblouir de lumière, de plonger mes mains dans la terre chaude et la gueule humide des loups.
Retourner au monde qui roule et qui mugit.
La faim m'avait prise dans la nuit. Elle m'avait chassée de mon lit. Dans le carré de ma fenêtre, le ciel était en fleurs et pétillait d'étoiles. Nulle lune mais il semblait qu'une lueur pâle émanait des rochers, des arbres, montait du sol avec l'été et sourdait des ruisseaux. Je me suis souvenue qu'enfant j'avais tailladé le tronc d'un chêne pour mêler à sa sève le sang de mon poignet - j'avais inventé, alors, mon pacte fraternel.
Quel jour, quel mois, quelle année avais-je trahi ce serment ? Quelle heure même ? Le temps m'échappait, me passait au travers. Je n'en disposais plus suffisamment  ni pour les loups bien que le Centre eût reçu l'agrément pour le programme de réinsertion des espèces menacées à la vie sauvage, ni pour l'amour, ni pour la solitude. Et la musique ? La question m'a effleurée au moment de me rendormir. La musique ? - toute ma vie puisqu'elle donnait le la au reste.
Extrait de : Leçon particulière (quatrième de couverture)
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Souvent, à la fin d'un concert, je suis comme chauffée à blanc. Je ressens tout avec une sensibilité exacerbée, magnifiée, à tel point que c'en est presque aveuglant. J'ai envie de retenir les spectateurs et de jouer pendant des heures. C'est simple, je ne peux plus quitter la scène ? Et pourtant ! Régulièrement, dans le passé, j'ai voulu abandonner ma carrière de concertiste, vivre une vie plus sédentaire, ne plus courir de chambres d'hôtel en halls d'aéroport. Et puis j'ai compris que je ne pouvais me passer du public, que j'avais un besoin primordial du contact avec la scène et que jouer la musique hors du monde, comme avait pu le faire un Glenn Gould, qui a arrêté sa carrière publique à 32 ans, était une erreur. Pendant un récital, il y a la promesse d'un monde nouveau, que nous accomplissons ensemble. C'est toujours un moment magique.

Vous avez eu une enfance et une adolescence tumultueuses. Dans votre premier récit autobiographique, Variations sauvages, on perçoit une souffrance, une difficulté à vivre votre carrière de musicienne et de femme, qui se sont estompées avec le temps. Comment avez-vous résolu vos problèmes?
Apprend-on à vivre autrement que dans la douleur de l'expérience? La vie est le fruit d'un long processus d'apprentissage. Pour moi, elle a longtemps été le choc de grandes plaques tectoniques - vous ne pouvez même pas imaginer les secousses que cela a représenté ! J'étais suractive, très agitée. Aujourd'hui, je suis en paix avec moi-même et le monde. J'ai trouvé un équilibre entre la musique et mes autres vies, consacrées à la nature, à l'écriture, à la solitude. Chaque élément m'est nécessaire et l'ensemble forme un tout. Dans la pratique, cela se mérite, jour après jour. En fait, on risque facilement de tout perdre lorsqu'on a atteint un équilibre. Il ne faut jamais rien prendre pour acquis, surtout pas le bonheur.

Vous êtes devenue raisonnable, c'est ça ?
Oui, tout à fait, dans le sens où l'entendent les bouddhistes : faire un avec le monde, dans un souffle harmonieux. Pour réaliser cet idéal, il faut pouvoir vivre dans l'instant. Car être enrichi par la vie correspond à vivre pleinement ce que l'on fait au moment où on le fait, si insignifiante que puisse paraître la tâche. Je suis devenue non pas raisonnable, me semble-t-il, mais plus ouverte.

Est-ce aussi grâce à vos loups ?
Oui. Les loups, c'est la nature à l'état pur. Et c'est ce qui me retient le plus aux Etats-Unis, où j'habite et où j'ai créé ma fondation pour la préservation de l'espèce. Une de nos louves va être relâchée dans la nature cette année; une grande victoire pour nous.

N'êtes-vous jamais lassée, même en jouant le même concerto dix fois de suite ?
Sincèrement, non. Le pire pour un musicien est cette perte d'acuité sensorielle due à la fatigue ou à la routine. La musique n'a de sens que si elle donne l'impression d'être créée dans l'instant. Il faut être prêt à marcher le long du précipice, quitte à négliger certains aspects techniques - un concert n'est pas un disque! C'est comme dans la vie: sur scène, il faut savoir jusqu'où aller trop loin. (...)
Source : l'express



Hélène Grimaud, cet amour de la musique (2012)


Que représente Bach pour vous ?
Bach est la Bible - je le sais depuis l'enfance, quand j'ai commencé à le jouer chaque jour, comme tant de pianistes. Nul artiste - Shakespeare excepté - n'a su comme lui transmettre chaque éclat du monde en une émotion aussi profonde et intime. Bach nous donne à entendre quelque chose qui s'apparente à la révélation de la vie, comme si sa musique était la conscience de la musique elle-même, son assurance, sa promesse.

Quelles qualités faut-il pour bien jouer Bach au piano ?
Un pianiste n'est libre que s'il respecte à la lettre toutes les indications des partitions : cela donne la clef qui permet de passer au-delà. L'unique tradition, la seule démarche qui compte est donc celle de la probité intellectuelle et émotionnelle. Le reste n'est qu'anecdotique, car tout marche avec Bach, le staccato comme le rubato, les forte et les piano...

Comment procédez-vous ?
J'expérimente. Et je me souviens que Bach n'était sans doute pas vraiment le bon bourgeois discipliné décrit par le cliché. C'était une forte personnalité, un original, qui possédait un sens de l'exploration hors du commun. Il était sans cesse en prise avec la matière, retournait ses idées dans tous les sens : c'est cette démarche-là que les interprètes doivent retrouver.

La grandeur de Bach vous a-t-elle intimidée ?
Bach, ou le Grand Castrateur ! La seule idée de Bach a émasculé de nombreux musiciens. Le respect qu'il impose est tel qu'on ose à peine toucher sa musique... Bach est un compositeur messianique, il résume toute la musique, celle du passé et celle à venir. Comment l'évoquer sans sentir nos propres limites, sans percevoir d'abîme ?

Sa dimension spirituelle, si prégnante, peut-elle également être un frein ?
Non, au contraire, elle doit libérer. Bach suggère toujours plus qu'il n'affirme. Avec pudeur. On parle souvent de sa " joie " à nulle autre pareille. Il s'agit de la célébration, constante, toujours renouvelée, des traces de l'invisible. Il glorifie le sacré et s'en réjouit. Son art révèle une démarche profondément spirituelle ; il est l'un des derniers compositeurs à exprimer dans ses oeuvres une ferveur religieuse, qui allait être balayée par les Lumières.

Comment situer Bach dans l'histoire de la musique ?
On se trompe à vouloir ne faire de Bach qu'un homme de son temps témoignant uniquement pour celui-ci, car Bach est toujours à venir. C'est comme une île au milieu du fleuve, insubmersible au milieu des courants et contre-courants.
Source du texte : l'express




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