mercredi 9 janvier 2013

Jeremy Narby


Jeremy Narby (1959-) a grandi au Canada et en Suisse (où il vit actuellement), il a étudié l'histoire à l'université de Canturbury et a reçu un doctorat en anthropologie à l'Université de Stanford (USA). Pour ses recherches il a séjourné plusieurs années en Amazonie péruvienne avec les Indiens Ashaninca. Depuis 1989 il est responsable de projet amazoniens pour l'organisation d'entraide "Nouvelle Planète" (basée à Assens, en Suisse), pour la préservation des territoires et connaissances des peuples indigènes.
Site : Association Nouvelle Planète


Bibliographie (en français) :
- Amazonie, l'espoir est indien, Ed. Favre, 1990.
- Le serpent cosmique, l'ADN et les origines du savoir, Ed. Georg, 1995.
- Anthologie du chamanisme, 500 ans sur la piste du savoir, avec Francis Huxley, Ed. Albin Michel, 2002
- Intelligence dans la nature, En quête du savoir, Ed. Buchet Chastel, 2005.
- Plantes et chamanisme, Conversations autour de l'Ayahusca et de l'Iboga, avec Jan Kounen et Vincent Ravalec, Ed. Mama, 2008
En ligne :
Article paru dans le Temps stratégique, 1996 : Sur la piste du serpent 
Interviews CLES : Chamanes au fil du tempsAux origines naturelles du savoir / La nature est intelligente, et nous ? 

Interview archipress : Serpent cosmique
Divers podcast INREES : mp3
Podcast RTS : Regards croisés sur l'Amazonie (2012)


Voir aussi la page : Ayahusca "Liane des morts" et Chacruna


Les choses avaient commencé onze ans plus tôt. Je venais d'arriver à Quirishari, dans la vallée du Pichis, en Amazonie péruvienne, dans l'intention d'étudier la manière dont les Indiens Ashaninca utilisent leurs ressources naturelles, une recherche de terrain qui devait durer deux ans et me conduire à un doctorat en anthropologie de l'Université de Stanford.

Pour me familiariser avec la vie des habitants du village, je me mis à les accompagner dans leurs activités, en forêt notamment. Au cours de ces balades sylvestres, je leur posais souvent des questions sur les plantes que nous rencontrions. Je me rendis compte très tôt qu'ils maîtrisaient un savoir botanique littéralement encyclopédique. Ils savaient tout des plantes qui accélèrent la cicatrisation, guérissent de la diarrhée, soignent le mal de dos, neutralisent le venin de tel ou tel serpent. Chaque fois que l'occasion s'en présentait, j'essayais moi-même ces remèdes, vérifiant empiriquement que ce que mes consultants indigènes disaient était exact. Inévitablement, j'en vins à leur demander comment ils avaient appris ce qu'ils savaient.
Ils me répondirent, d'une manière qui me parut fort énigmatique, que leur savoir leur venait des plantes elles-mêmes, que les chamanes, après avoir bu une mixture hallucinogène, parlaient, au sein de leurs visions, avec les essences animées ou esprits des plantes, qui sont les mêmes pour tous les êtres vivants, et en obtenaient de l'information.
Ils ajoutaient que la nature est intelligente et parle un langage visuel, non seulement au travers d'hallucinations et de rêves, mais aussi de signes concrets quotidiens. C'est ainsi, par exemple, disaient-ils, que la plante qui à la base de ses feuilles possède deux crochets blancs similaires à ceux du serpent "fer-de-lance", guérit de la morsure de ce dernier. "Regarde la forme, me disaient-ils. C'est le signe que la nature nous donne". Comme si une même intelligence animait le buisson et le reptile.

Il va sans dire que je me refusais à prendre leurs déclarations au pied de la lettre. J'avais une formation universitaire et m'estimais capable de distinguer ce qui est réel de ce qui ne l'est pas. Ces Indiens des forêts pouvaient me dire tout ce qu'ils voulaient, ils ne réussiraient pas à me convaincre qu'ils avaient appris la botanique en dialoguant, au cours de leurs hallucinations, avec je ne sais quelle intelligence cachée dans la nature. D'ailleurs, il ne pouvait y avoir aucune information vérifiable dans les hallucinations: après tout, confondre hallucinations et réalité s'appelle psychose...
En outre, mes recherches de doctorat sur l'utilisation que les Ashaninca font de leurs ressources naturelles n'étaient pas neutres. A cette époque en effet, c'était au début des années 1980, de grands organismes internationaux comme la Banque Mondiale rêvaient de "développer" l'Amazonie péruvienne à coups de centaines de millions de dollars. A cette fin, ils tentaient d'obtenir que les territoires des collectivités indigènes de la région soient juridiquement attribués à des colons individuels, venant de la partie non-amazonienne du pays, animés d'une mentalité de "marché", dans l'espoir qu'ils se mettraient alors à ,"développer la jungle", c'est-à-dire à la déboiser pour la transformer en pâturages pour le bétail. Une expropriation justifiée, affirmaient-ils, puisque les Indiens sont incapables d'utiliser rationnellement leurs ressources naturelles. Je voulais, à travers mes recherches, démontrer le contraire et avais donc le sentiment qu'en mettant en exergue l'origine prétendument hallucinatoire du savoir écologique des Ashaninca, j'affaiblirais mon argument.

Un soir, pourtant, après quatre mois de terrain, alors que je discutais avec quelques Indiens devant le maison en buvant de la bière de manioc, que je faisais l'éloge de leur savoir botanique et leur posais une fois de plus la question: "Mais comment avez-vous appris tout cela ?", Ruperto me répondit : "Vous savez, frère Jeremy, si vous voulez vraiment le comprendre, vous devez boire de l'ayahuasca" - une mixture hallucinogène, qu'il compara à une "télévision de la forêt", ajoutant : "Si vous voulez, je peux vous montrer ça, à l'occasion". La curiosité me poussa à accepter, d'autant plus volontiers d'ailleurs que Ruperto avait suivi une formation complète d'ayahuasquero et semblait connaître son sujet.





Pablo Amaringo, Les Ondes de l'Ayahusca



Une nuit, plusieurs semaines plus tard, nous nous sommes donc retrouvés pour boire à quelques-uns de l'ayahuasca, assis sur la plate-forme d'une maison tranquille. L'expérience qui s'en suivit ébranla ma vision de la réalité.
J'avalai le liquide amer, et presque aussitôt fus pris de nausées. Ruperto se mit alors à chanter des mélodies d'une beauté saisissante. Des images commencèrent à inonder ma tête. Je me retrouvai entouré de serpents énormes, aux couleurs vives et fluorescentes. J'étais terrifié. Les serpents, qui paraissaient plus vrais que nature, m'expliquèrent sans mots que je n'étais qu'un être humain. Je me rendis compte qu'ils disaient profondément vrai, et que ma compréhension habituelle et rationnelle de la réalité avait des limites -à preuve l'incapacité dans laquelle je me trouvais de saisir ce que mes yeux étaient en train de voir. Je m'étais toujours considéré capable de tout comprendre, mais, là, tout à coup, l'arrogance de cette prétention me submergea. Puis je me mis à vomir des couleurs et quittai mon corps pour voler au-dessus de la Terre. Je vis également des images défiler à une vitesse ahurissante, par exemple les nervures d'une main humaine alternant avec les nervures d'une feuille végétale. Les visions défilaient sans relâche, je ne pouvais les retenir toutes. Peu après minuit, elles s'estompèrent, et je m'endormis.

Le lendemain, j'eus, pour la première fois de ma vie, le sentiment d'appartenir intégralement à la nature. J'allai me promener au bord de la rivière. La végétation scintillait au soleil. Je regardai les veines de ma main et vis qu'elles étaient aussi belles que celles d'une feuille.
L'expérience était troublante, parce qu'elle confirmait les dires des Ashaninca, à savoir qu'il est possible d'apprendre des choses dans la sphère hallucinatoire des ayahuasqueros. Et puis, qui étaient ces serpents qui semblaient si bien connaître les humains ?

J'étais jeune alors et craignis que mes collègues ne me prennent point au sérieux. Je renonçai donc à creuser la question et évitai soigneusement de la mentionner dans mes recherches . Fin 1986, je regagnai la Suisse pour rédiger ma thèse; deux ans plus tard, j'obtenais le titre de docteur en anthropologie.
En 1989, je commençai à travailler pour Nouvelle Planète, une organisation non-gouvernementale qui s'efforce d'aider les populations locales sur le terrain. Je me mis à sillonner le bassin amazonien afin d'enregistrer les projets d'organisations indigènes anxieuses de démarquer et de titulariser leurs territoires, et à parcourir l'Europe afin de récolter des fonds pour les y aider. Ce travail m'occupa à plein pendant quatre années. J'étais heureux que ma formation d'anthropologue puisse être utile à ceux qui m'avaient servi de sujets d'étude. Je donnais des conférences pour expliquer qu'il est écologiquement sensé de démarquer les territoires des peuples indigènes de la forêt amazonienne, et que leurs techniques agricoles, fondées sur la polyculture et le déboisement de petites surfaces, sont parfaitement rationnelles.
Mais plus je discourais, et plus j'étais conscient de taire certaines choses, en particulier que les Indiens affirment tenir leur savoir botanique d'hallucinations provoquées par l'ingestion d'une décoction de plantes. (...)
Extrait de l'article : Sur la piste du serpent (1996)
Source (et suite) du texte : archipress

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