samedi 22 avril 2017

Les prédateurs au pouvoir

MAJ de la page : M. Pincon-Charlot / Emmanuel Macron



Monique et Michel Pinçon-Charlot, sociologues de la bourgeoisie (avril 2017)

A propos de leur dernier livre : Les prédateurs au pouvoir : Main basse sur notre avenir, Ed. Textuel, 2017

La colère sociologique des Pinçon-Charlot est plus vive que jamais : plus de droite ni de gauche, tous réunis autour du veau d'or. Cynisme et déni de la règle sont devenus le mode de fonctionnement "normal" des dominants. C'est en toute impunité que s'organise la corruption au profit d'une petite caste affamée d'argent sous l'oeil bienveillant des gouvernements. Il y a bien sûr Donald, François, Marine et les autres, sur lesquels les Pinçon-Charlot alignent chiffres et faits irréfutables. Ils jettent aussi leur lumière crue sur des pratiques d'une extrême violence : celles de la financiarisation des services à la personne ou la mondialisation du droit à polluer avec le juteux trafic des "crédits carbone". C'est une guerre que le couple mythique dénonce ici, avec l'argent comme arme de destruction massive. Une guerre de classe qui menace l'avenir de l'humanité.
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Eric Brunet, journaliste : Macron et l'argent (avril 2017)

"Alors que Macron est ministre de l'économie, au sein d'entreprise dont l'Etat à des participation ont lieu un certain nombre d'opérations financières engageant des sommes considérables (...) Et au milieu de ces opérations financières qui retrouve-t-on ? Une entreprise que connait bien Emmanuel Macron, une banque d'affaire dans laquelle il a travaillé et au sein de laquelle il garde d'excellent contact : la banque Rothschild. (...)
La déclaration fiscale de Macron pose d'avantage de questions qu'elle n'apporte de réponse. On aurait pu espérait qu'il y ait, concernant Emmanuel Macron et l'argent, une véritable enquête".
 

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Sans surprise, Macron est le candidat le plus concerné par les conflits d'intérêt selon le rapport de l'ONG Sum Of Us
Lire le rapport (format PDF) : 2017 La présidentielle des conflits d'intérêt 

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Macron : La fin du système des partis.
Par Jean-Claude Paye, le 19 avril 2017 - le Grand soir

La déclaration d’Emmanuel Macron, se présentant comme le candidat « anti-système », a surpris les Français, car il avait été nommé secrétaire général adjoint auprès du Président Hollande en 2012, puis ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique dans le gouvernement Manuel Valls II en 2014. Il n’a d’ailleurs démissionné de cette dernière fonction que pour avoir les mains libres, afin de se présenter à l’élection présidentielle. Cette auto-désignation nous dit cependant quelque chose d’important sur l’évolution de la structure politique. Que E. Macron se sépare du régime des partis politiques comme mode de gouvernance du pays est une évidence. Pourtant, cette prise de distance, vis à vis des partis constitués, ne fait pas de lui un candidat anti-système, car le « système » qui se met en place n’est plus celui des partis, mais bien celui d’une gouvernance politique directe des États nationaux par les acteurs économiques dominants et les structures politiques internationales.

D’ailleurs l’intervention de l’« anti-système » apparaît de plus en plus prégnante dans le déroulement des élections françaises. Le scénario initié par François Hollande se répète, une candidature qui apparaît d’abord comme prématurée, puis la liquidation inespérée de son concurrent, Dominique Strauss Khan, contre lequel il n’avait aucune chance. Cette fois, c’est le candidat de la droite François Fillon, grandissime favori de l’élection présidentielle, qui voit sa réussite subitement impactée par une affaire d’emploi fictif, existant depuis des dizaines d’années, mais que l’on vient inopinément de découvrir. Dans les deux cas, ces interventions providentielles, destinées à rétablir la morale ou les bonnes mœurs et incidemment à liquider le politique, remettent en selle des candidats qui n’ont aucune velléité de se démarquer, même d’un cheveu, de la politique impériale. Ce sont les candidats les plus malléables qui bénéficient de ces actions du destin. Dans le cas de Macron, on a même un candidat parfaitement « liquide », entièrement construit par l’anti-système et ses médias. Ainsi, « l’anti-système » se montre avant tout comme une restructuration, par le haut, de la représentation politique.

La liquidation programmée du PS.

Le positionnement du candidat Macron s’inscrit dans une tendance forte, particulièrement visible au sein du parti socialiste Français, celle de l’auto-implosion. Sa candidature posée en dehors du parti socialiste n’est que le dernier avatar d’une série d’événements qui montrent une volonté interne de liquidation du parti. François Hollande ne disait-il pas déjà en 2015 : ’Il faut un acte de liquidation. Il faut un hara-kiri. Il faut liquider le PS pour créer le parti du Progrès’ [1]. Le premier ministre Manuel Valls s’est également présenté comme partisan d’un « front républicain », pour une fusion des listes électorales au niveau des primaires dans les circonscriptions ou le front national risquerait de l’emporter [2]. On ne peut donc être étonné de sa dernière déclaration selon laquelle il voterait Emmanuel Macron, pour barrer la route à l’extrême droite.

Invité par Matteo Renzi à la fête de l’Unità, le premier ministre français avait aussi déclaré : « Il n’y a pas d’alternative à gauche, la seule autre donne c’est le Front National. C’est ça et rien d’autre qui doit occuper l’esprit de tous les socialistes. ». Ou encore, au micro de BFM-TV :« A chacun de se dire : est-ce qu’il y a une politique alternative à ce que nous faisons ? Oui, il y en a, il y a ce que propose l’extrême-droite . » [3]

L’organisation de la légitimation repose sur la diabolisation d’un parti politique, le Front National, devenu pourtant semblable aux autres, depuis son aggiornamento de parti fasciste en organe du meilleur des mondes. Le programme n’a plus d’importance, seule compte la capacité, auto-proclamée et authentifiée par les médias, d’empêcher le front national d’arriver au pouvoir. Macron s’inscrit dans cette ligne politique. Il en est son point d’aboutissement. Cette hypostase lui assure sa légitimité et enlève toute crédibilité à toute autre candidature.

La fin du système des partis.

La tendance à l’effacement du système des partis, particulièrement explicite en ce qui concerne le PS, se vérifie aussi au niveau du parti républicain, même si le processus de décomposition est moins avancé et a dû faire l’objet d’une aide extérieure par le biais de l’opportune affaire Fillon. Cependant, le processus était déjà bien engagé, comme nous le montre le système des « primaires ».

Le candidat d’un parti n’est plus désigné par ses militants, mais peut être élu par tout un chacun, et ainsi par les membres d’un parti concurrent. Le candidat n’est donc plus celui d’un parti, mais celui de l’ensemble des Français, même celui de ses opposants. Ce ne sont plus les organisations politiques qui s’affrontent, mais de simples personnalités, non plus porteuses d’un programme, mais d’une image façonnée par les médias. Du choc des idées, on passe à la concurrence des images.

Nous nous trouvons dans une nouvelle configuration de la « scène politique » [4], de l’espace de la représentation politique. Nous passons d’un système organisé autour d’un parti de masse dominant ou d’une structure binaire de deux organisations « alternatives », gauche et droite, à un mode de gouvernance qui abandonne le système des partis et qui, dans les faits et dans le langage, rejette le politique.

Une crise de représentation partisane n’est pas un phénomène unique dans le paysage politique français. Il existe plusieurs références historiques, dont celle du bonapartisme instaurant le second empire, ou, plus près de nous, l’instauration de la cinquième république en 1958 par le général de Gaule. Cependant, le phénomène actuel est autre. Les deux exemples relevés relèvent d’un coup de force extérieur face à l’appareil législatif. Aujourd’hui, nous assistons à un processus interne d’auto-démantèlement de l’ensemble de la structure d’État.

Si hier, la crise de représentation des partis a conduit à un renforcement effectif de l’exécutif, aujourd’hui, l’augmentation de ses prérogatives aboutit à un accroissement purement formel de son pouvoir, car il ne travaille pas pour son propre compte, mais pour celui d’organisations supra nationales, des structures intermédiaires de l’Empire, tels l’UE, le Conseil de l’Europe ou de l’OTAN. L’appareil exécutif national, dans son viol permanent du Parlement, apparaît comme un simple relais. Ainsi, parler de crise de représentation des partis politiques n’est pas suffisant. Il ne s’agit plus d’un fait lié à une conjoncture politique particulière, mais d’un événement d’ordre structurel .

Primauté de l’image.

Le phénomène de la candidature Macron révèle une mutation dans l’exercice du pouvoir d’État, à savoir la fin de toute médiation avec la société civile. Les différents lobby se substituent aux partis. Les grandes entreprises ont la capacité de défendre directement leurs intérêts, contre la grande majorité de la population, sans que la décision prise prenne la forme d’une défense de l’intérêt collectif.

Autrement dit, la classe, économiquement et politiquement dominante, devient également la classe régnante, celle qui occupe les devants de la « scène politique », de l’espace de la légitimation. La classe dominante gère directement ses intérêts et promotionne ouvertement ses candidats. Le processus de légitimation de cette procédure ne relève plus de la représentation, mais du marketing, la scène politique se confondant avec celle des médias.

La candidature Macron est ainsi le symptôme d’une société capitaliste avancée, dans laquelle les rapports sociaux sont complètement transformés en rapports entre choses, entre marchandises. Les divergences exprimées par les différents candidats se réduisent à la compétition des images, à la concurrence des marchandises. Ainsi, Macron se place hors langage. Chacun peut mettre ce qu’il veut entendre dans ce qui est dit. Il ne nous demande pas d’adhérer à un discours, mais de regarder son image et d’être en fusion avec elle.

Il n’y a plus de place pour la politique et la confrontation de points de vue divergents, mais à un abandon de sa vie privée et publique, afin de s’adapter aux changements permanents des rapports de production et à la fluidité renforcée des forces productives, c’est à dire aux exigences, constamment renforcées de la rentabilité du capital.

« En marche » vers une société « moderne-liquide ».

Comme un inventaire à la Prévert ne forme pas un programme, rien n’est déterminé. Au nom de la nécessaire adaptation à la « modernité », est promue la propension à tout accepter, à renoncer à tout acquis social. Ainsi, tous les espoirs sont permis pour ses commanditaires, aucune limite n’étant fixée à priori à leurs futures exigences.

Macron s’inscrit dans une idéologie de la « société moderne-liquide » [5], telle qu’elle a été saisie par le sociologue Zygmunt Bauman, celle du changement permanent en vue de s’adapter à la fluidité des choses. Alors, l’absence de cohérence interne du « programme » se présente positivement, comme une possibilité d’adaptabilité constante, comme une fluidité, à priori préexistante à la conscience des choses, permettant d’intégrer toute mutation. La réforme du code du travail [6] réalisée par le gouvernement Hollande, dans lequel il occupait un poste clé, en est une première étape. Casser le rapport de force et la capacité de résistance des travailleurs, est la condition préalable pour réaliser l’adaptabilité permanente des travailleurs aux exigences du patronat. Non seulement E. Macron s’inscrit dans la continuité de l’action du gouvernement sortant, mais il la magnifie, lui donnant sa véritable dimension, celle de la « société liquide ». Cette dernière se caractérise par l’absence de projet précis, sinon de gouverner pragmatiquement [7]. Ce type de gouvernementalité ne peut que donner une place encore accrue aux « experts », renforçant la tendance déjà bien affirmée de gestion de la chose publique par ordonnances, ainsi que par l’emploi de la procédure du 49/3 [8], déjà abondamment utilisée par le gouvernement sortant.

Ici, point d’alternative, le « hors-système » se résume à une capacité revendiquée d’adaptabilité à toute mutation sociale, quelle qu’elle soit. La fluidité exprimée se reflète dans le nom même de son mouvement « En marche », une injonction qui ne précise aucunement vers quoi elle se dirige, mais qui nous indique qu’il s’agit d’abandonner toute résistance à la machine économico-politique.


[1] ’Un président ne devrait pas dire ça...’ : François Hollande se confie, RTL.fr, http://www.rtl.fr/actu/politique/sarkozy-gayet-sans-dents-islam-les-confidences-choc-de-francois-hollande-7785236552
[2] « Valls prêt à liquider le PS pour ses ambitions », NPA.org, le 13 novembre 2015, https://npa2009.org/actualite/politique/valls-pret-liquider-le-ps-pour-ses-ambitions
[3] Julien Lacassagne, « L’obsolescence programmée du Parti Socialiste », Médiapart.fr, le 20 décembre 2015, https://blogs.mediapart.fr/julien-lacassagne/blog/201215/l-obsolescence-programmee-du-parti-socialiste
[4] Sur la notion de scène politique, lire Nicos Poulantzas, Pouvoir politique et classes sociales II, pp. 148-152, FM/ Petite collection Maspéro, Paris 1952.
[5] Lire : André Tosel, « La société liquéfiée du capitalisme global », l’Humanité, le 20 janvier 2006, http://www.humanite.fr/node/342856
[6]  Lucas Jakubowicz,« Loi Travail (Loi El Khomri) : ce qu’elle va changer pour vous », Journal du net, le 25/7/2016, http://www.journaldunet.com/management/ressources-humaines/1165976-loi-travail/
LOI n°2016-1088 du 8 août 2016 relative au travail, à la modernisation du dialogue social et à la sécurisation des parcours professionnels, http://ec.ccm2.net/droit-finances.commentcamarche.net/download/files/joe_20160809_0003-PDF.pdf
[7] Jean-Michel Servet, « Emmanuel Macron, l’homme de la société liquide », Le Temps, le 10 avril 2017, https://www.letemps.ch/economie/2017/04/10/emmanuel-macron-lhomme-societe-liquide
[8] L’article 49 alinéa 3, dit d’« engagement de responsabilité », permet au gouvernement de faire passer le texte qu’il présente, sans vote, en engageant sa responsabilité, sous couvert du rejet de la motion de censure que l’opposition se doit de déposer. Si celle-ci a lieu, la majorité fait bloc pour soutenir le gouvernement et le texte législatif est ainsi adopté sans vote des assemblées.

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Et cette fois encore, le piège du vote utile ?
Par Serge Halimi, avril 2017 - Le Monde diplomatique

Le premier tour de l’élection présidentielle, le 23 avril, opposera onze candidats aux opinions très diverses. Ce pluralisme a été en partie éclipsé par les affaires judiciaires et par la place que les médias ont consacrée au bal incessant des sondages. Néanmoins, la perception de la nature profondément antidémocratique des institutions françaises et européennes gagne les esprits. Mais la traduction en termes électoraux de cette conscience nouvelle risque d’être dévoyée par le piège d’un « vote utile » qui choisirait comme opposant à l’extrême droite un adorateur de la mondialisation.


  Théo Haggaï – de la série « Cailloux »
http://theo-haggai.tumblr.com/

Nous entrons dans une ère politique où bien des phrases qui commencent par « Ce serait la première fois que... » semblent annoncer la réalisation d’une éventualité jusqu’alors inconcevable. En ce printemps 2017, l’élection présidentielle française marque ainsi la première fois que l’on ne s’interroge plus sur la présence du Front national (FN) au second tour : on pose l’hypothèse, encore très improbable, de sa victoire. La première fois que nul ne défend le bilan d’un quinquennat alors même que deux anciens ministres du président sortant, MM. Benoît Hamon (Parti socialiste, PS) et Emmanuel Macron (En marche !), participent au scrutin. La première fois aussi que les candidats du PS et de la droite, qui ont gouverné la France sans discontinuer depuis le début de la Ve République, pourraient être conjointement éliminés dès le premier tour.

On chercherait également en vain des précédents à une campagne aussi parasitée par l’information continue, les affaires judiciaires, l’incapacité générale à fixer son attention plus de vingt-quatre heures sur une question essentielle. Et on ne trouve assurément aucun cas antérieur d’un postulant important à la magistrature suprême poursuivi pour détournement de fonds publics alors qu’il proclame depuis dix ans que la France est en faillite.

Le renoncement du président sortant à briguer un second mandat risque de dissimuler le point de départ de tous ces dérèglements. Le quinquennat qui s’achève a vu M. François Hollande devenir le chef d’État le plus impopulaire de la Ve République, et ce juste après que son prédécesseur, M. Nicolas Sarkozy, eut déjà été répudié. Or, le président socialiste l’a admis lui-même, il a « vécu cinq ans de pouvoir relativement absolu (1)  ». En juin 2012, pour la première fois de son histoire, le PS contrôlait en effet la présidence de la République, le gouvernement, l’Assemblée nationale, le Sénat, 21 des 22 régions métropolitaines, 56 des 96 départements et 27 des 39 villes de plus de 100 000 habitants.

De ce pouvoir M. Hollande a fait un usage discrétionnaire autant que solitaire. C’est lui qui a décidé l’état d’urgence, engagé la France dans plusieurs conflits extérieurs, autorisé l’assassinat de simples suspects par voie de drone. Lui, aussi, qui a fait modifier le code du travail, contraignant sa majorité parlementaire à une réforme qu’elle refusait d’endosser (recours à l’article 49-3 de la Constitution) et pour laquelle ni elle ni lui n’avaient reçu mandat du peuple. Sans oublier la refonte de la carte des régions françaises, que le chef de l’État a redessinée de son bureau de l’Élysée.

Voilà qui pose avec acuité la question des institutions de la Ve République, que M. Hamon et M. Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) se sont engagés à remettre en cause, mais dont M. François Fillon (Les Républicains) et M. Macron s’accommodent, tout comme Mme Marine Le Pen. Aucune autre démocratie occidentale ne connaît une telle concentration du pouvoir entre les mains d’un seul. Au-delà du danger, bien réel, de voir un jour en disposer un chef de l’État moins débonnaire que celui qui achève son mandat, les proclamations ronflantes sur la démocratie française, la République, butent sur un constat que la présidence de M. Hollande a rendu aveuglant : l’exercice solitaire du pouvoir conforte la faculté illimitée de piétiner les engagements d’une campagne qui pourtant devrait fonder le mandat du peuple souverain.

M. Hollande s’engageait à défendre la sidérurgie française, il a entériné la fermeture du site de Florange ; il devait renégocier le pacte de stabilité européen, il y a renoncé dès le premier jour de son mandat ; il promettait d’« inverser la courbe du chômage » avant la fin de l’année 2013, elle a poursuivi son envol trois ans de plus. Toutefois, si un sentiment de trahison s’est ancré aussitôt dans les esprits, c’est sans doute en raison d’une phrase qui a marqué sa campagne de 2012 et que chacun a réentendue cent fois depuis : « Mon seul adversaire, c’est le monde de la finance. » Or M. Hollande a pris sitôt élu un ancien banquier de Rothschild pour conseiller à l’Élysée, avant de lui confier les clés du ministère de l’économie.

L’actuelle faveur dont semble bénéficier M. Macron dans l’opinion est d’autant plus déconcertante qu’elle risque de propulser vers le pouvoir suprême le digne héritier, fût-il parricide, de ce président sortant à l’impopularité inégalée. « Emmanuel Macron, c’est moi, a lâché un jour M. Hollande, il sait ce qu’il me doit. » Assurément, M. Macron n’est pas socialiste, mais M. Hollande non plus. L’un le proclame, l’autre biaise. Les propos du premier tournent le dos à une tradition de gauche qui pourfendait « l’argent » ou « la finance », mais cela correspond aux convictions que le second exprimait dès 1985 dans un ouvrage, La gauche bouge, qui avait également pour auteurs l’actuel ministre de la défense et le secrétaire général de l’Élysée (2).

Dans ce livre, on trouvait déjà l’idée chère à M. Macron, même si elle est chez lui ensevelie sous des amas de mots cotonneux et creux, d’une nouvelle alliance sociale entre les classes moyennes cultivées et le patronat libéral, soudés par la volonté conjointe de se déployer dans un marché mondial. « Entrepreneuriat » plutôt qu’« assistanat », profit plutôt que rente, réformistes et modernistes contre extrémistes et passéistes, refus de la nostalgie « des chameliers et des porteurs d’eau » : entendre M. Macron, c’est réécouter ce que proclamaient M. William Clinton dès 1990, MM. Anthony Blair et Gerhard Schröder quelques années plus tard (3). Et le suivre reviendrait à s’engager plus hardiment encore que M. Hollande dans la « troisième voie » du progressisme néolibéral. Celle qui a enjôlé le Parti démocrate américain et la social-démocratie européenne, les laissant dans le ravin où ils gisent en ce moment.

« Le projet d’Emmanuel Macron, c’est le marchepied du Front national »

« Mondialistes » et « parti de Bruxelles » contre « patriotes » : Mme Le Pen se réjouirait que l’affrontement politique se résume à cette dialectique. Député PS et pilier de la campagne de M. Macron, M. Richard Ferrand semble devancer ses désirs : « Il y a, estime-t-il, d’une part, les néonationalistes réactionnaires et identitaires ; et, de l’autre, les progressistes qui pensent que l’Europe est nécessaire (4).  » Une telle structuration du débat idéologique n’est pas innocente. Il s’agit, de part et d’autre, de submerger la question des intérêts de classe en alimentant pour les uns des terreurs « identitaires », en vitupérant pour les autres des pulsions « réactionnaires ».

Mais, n’en déplaise à tous les progressistes de marché, ceux « qui pensent que l’Europe est nécessaire » sont situés socialement. Les « travailleurs détachés » qu’une directive bruxelloise de 1996 a enfantés, et dont le nombre a décuplé ces dix dernières années, sont plus souvent ouvriers du bâtiment ou salariés agricoles que chirurgiens ou antiquaires. Or ce que « pensent » les victimes de ce dispositif est aussi et d’abord le produit de ce qu’ils appréhendent, c’est-à-dire un dumping salarial qui menace leurs conditions d’existence. Pour eux, l’Europe ne se résume pas au programme Erasmus et à l’Ode à la joie.

Stratège politique de M. Donald Trump, M. Stephen Bannon a compris le parti que la droite nationaliste pouvait tirer du déclassement social qui accompagne presque toujours les célébrations du village global. « Le cœur de ce que nous croyons, explique-t-il, c’est que nous sommes une nation avec une économie, et pas une économie dans je ne sais quel marché mondial aux frontières ouvertes. Les travailleurs du monde en ont assez d’être soumis au parti de Davos. Des New-Yorkais se sentent désormais plus proches des habitants de Londres ou de Berlin que de ceux du Kansas ou du Colorado, et ils partagent avec les premiers la mentalité d’une élite qui entend dicter à tous la façon dont le monde sera gouverné (5).  » Quand, dans ses réunions publiques constellées de drapeaux européens, M. Macron exalte la mobilité, réclame la « relance par les marges des entreprises » et s’engage à supprimer les indemnités de chômage après le deuxième refus d’une « offre d’emploi décente (6)  », comment distinguer ses propositions des intérêts des oligarques de l’argent et du savoir qui composent le « parti de Davos » ? On imagine les dégâts démocratiques qui découleraient d’un éventuel face-à-face entre lui et Mme Le Pen, celui-là même que les médias s’emploient à installer.

Depuis plus de vingt ans, prôner le « vote utile » revient à présenter les deux partis dominants en remparts contre une extrême droite dont leurs choix successifs et concordants ont favorisé l’envol. « Aujourd’hui, estime M. Hamon, le projet d’Emmanuel Macron, c’est le marchepied du Front national (7).  » Mais, réciproquement, la puissance du FN a affermi le monopole du pouvoir de ses adversaires, socialistes compris (8). Dès 1981, François Mitterrand calculait qu’une extrême droite puissante obligerait la droite à faire alliance avec elle, au risque de devenir ainsi inéligible (9). La manœuvre s’est renversée en avril 2002, quand M. Jean-Marie Le Pen a affronté M. Jacques Chirac lors du second tour de l’élection présidentielle. Depuis, la droite n’a plus qu’à devancer le PS dans n’importe quel scrutin, national ou local, pour devenir aussitôt aux yeux de presque toute la gauche l’archange de la démocratie, de la culture, de la République.

Des institutions monarchiques qui permettent toutes les roueries, tous les reniements ; une vie politique verrouillée par la peur du pire ; des médias qui s’accommodent des unes tout en se repaissant de l’autre ; et puis, il y a… l’Europe. La plupart des politiques économiques et financières de la France y sont étroitement subordonnées, ce qui n’empêche pas l’essentiel de la campagne de s’être déroulée comme si le prochain président allait pouvoir agir en toute liberté.

Une victoire de Mme Le Pen pourrait signer la fin de l’Union européenne — elle a prévenu : « Je ne serai pas la vice-chancelière de Mme Merkel. » Dans l’hypothèse où l’un des favoris du scrutin — et de Mme Angela Merkel —, c’est-à-dire M. Fillon ou M. Macron, s’installait à l’élysée, la continuité avec les présidents qu’ils ont servis respectivement serait en revanche assurée, la cohérence avec les orientations de la Commission européenne préservée et l’hégémonie allemande et l’ordolibéralisme confirmés, l’une faisant office de gardienne sourcilleuse de l’autre. La question se poserait différemment pour M. Hamon ou pour M. Mélenchon. Mis à part les tentations fédéralistes du premier et son appui à l’idée d’une défense européenne, leurs objectifs peuvent paraître proches. Mais leurs moyens de les atteindre diffèrent du tout au tout, au point que leurs deux candidatures se concurrencent et font courir à chacun le risque de l’élimination.

Avec M. Hamon, difficile d’échapper à un sentiment de déjà-vu. Cherchant à concilier son attachement à l’Union européenne et son désir de la voir rompre avec l’austérité pour conduire une politique plus favorable à l’emploi et à l’environnement et moins impitoyable envers des États comme la Grèce que leur endettement accable, le candidat socialiste doit se persuader que la réorientation à laquelle il aspire est possible, y compris dans le cadre des institutions actuelles ; qu’il est concevable d’« atteindre des résultats tangibles sans se mettre à dos toute l’Europe ». Et il fonde son espérance sur un regain d’influence de la gauche européenne, allemande en particulier.

Or c’est presque exactement l’hypothèse qu’avait laissée miroiter M. Hollande il y a cinq ans. Le 12 mars 2012, s’engageant « solennellement » devant ses camarades européens réunis à Paris à « renégocier le traité budgétaire » qu’avaient conclu Mme Merkel et M. Sarkozy, il précisait : « Je ne suis pas seul parce qu’il y a le mouvement progressiste en Europe. Je ne serai pas seul parce qu’il y aura le vote du peuple français qui me donnera mandat » (lire « L’engagement trahi »).

Mme Cécile Duflot, qui devint sa ministre du logement, nous rappelle la suite : « Tout le monde attendait que [M. Hollande] engage le bras de fer avec Angela Merkel. (…) Nous allions enfin tourner le dos au Merkozy. (...) Tout libéral et rigide qu’il est, l’Italien Mario Monti comptait sur la France pour inverser la tendance. Le très conservateur Mariano Rajoy voyait dans l’élection de François Hollande la possibilité de desserrer l’étau qui étreignait l’Espagne. Quant à la Grèce et au Portugal, ils étaient prêts à suivre n’importe quel sauveur pour éviter la ruine (10).  » On sait ce qu’il advint.

Une Union européenne fébrile à chaque scrutin national

Rien d’autre au fond que ce qui s’était déjà produit quinze ans plus tôt (11). À l’époque, M. Hollande dirigeait le PS et M. Lionel Jospin le gouvernement. En guise de prélude à la monnaie unique, un « pacte de stabilité et de croissance » venait d’être négocié qui prévoyait un ensemble de disciplines budgétaires, dont des amendes en cas de déficits excessifs. Chef de l’opposition, M. Jospin n’avait pas manqué de dénoncer dans le pacte un « super-Maastricht », « absurdement concédé aux Allemands ». Devenu premier ministre en juin 1997, il en accepta néanmoins tous les termes au Conseil européen d’Amsterdam, quelques jours plus tard. Pour prix de son consentement, prétendit M. Pierre Moscovici, alors ministre des affaires européennes, il aurait arraché « la première résolution d’un Conseil européen consacrée à la croissance et à l’emploi ». Une résolution à l’impact foudroyant, comme chacun a pu en témoigner depuis.

MM. Hamon et Mélenchon entendent à leur tour renégocier les traités européens. Cette fois, s’en donnent-ils les moyens ? M. Hamon ne remet pas en question l’indépendance de la Banque centrale européenne, mais il espère « faire évoluer ses statuts ». Il consent à la règle des 3 % de déficit public, mais « souhaite des politiques de relance » compatibles avec ses ambitions écologistes. Il propose « la constitution d’une assemblée démocratique de la zone euro », mais il précise aussitôt : « J’accepterai qu’on en discute, évidemment. Je n’irai pas à Berlin ou ailleurs en disant : “C’est cela ou rien”, ça n’a pas de sens. »

Certaines de ces réformes exigent l’accord unanime des membres de l’Union et aucune d’elles ne peut aujourd’hui se prévaloir de l’aval de Berlin. M. Hamon espère par conséquent modifier la donne grâce à un « arc d’alliance des gauches européennes ». Et il récuse le précédent peu encourageant de 2012 : « Je crois que les Allemands sont plus ouverts aujourd’hui qu’ils ne l’étaient quand M. Hollande est arrivé au pouvoir. » La crainte d’une dislocation de l’Union européenne d’une part, la perspective d’une alternance politique en Allemagne de l’autre auraient rebattu les cartes à son profit. « Je suis du parti de l’espérance », admet-il néanmoins.

L’espérance de M. Mélenchon, elle, a changé depuis 2012. Puisque « aucune politique progressiste n’est possible » dans l’Union telle qu’elle existe, à défaut d’une « sortie concertée des traités européens » ou de leur refonte (plan A) il n’exclut plus une « sortie unilatérale » (plan B). Comme il ne croit pas trop à une poussée prochaine et simultanée des forces de gauche, lesquelles auraient plutôt tendance à refluer ces dernières années, la France, deuxième puissance de l’Union, devient à ses yeux le « levier de la bataille européenne ». Codirecteur de la rédaction de son programme présidentiel, Jacques Généreux résume ainsi l’équation : « La sortie contrainte de la France signifierait la fin de l’euro et la fin de l’Union européenne, tout simplement. Personne n’a intérêt à prendre ce risque. Surtout pas l’Allemagne. » Par conséquent, tout en refusant de se plier aux règles européennes qui contraignent ses priorités économiques, « la France peut sans crainte, et si elle le souhaite, rester dans l’euro aussi longtemps qu’elle veut (12)  ».

L’Union européenne était devenue indifférente aux choix démocratiques de ses peuples, assurée que les orientations fondamentales des États membres étaient verrouillées par des traités. Depuis le vote du « Brexit » et la victoire de M. Trump, la politique prend sa revanche. Une Union désormais fébrile observe chaque scrutin national comme si elle y jouait sa peau. Même la victoire d’un des candidats français qu’elle a adoubés ne la rassurerait pas longtemps.

(1) Gérard Davet et Fabrice Lhomme, « Un président ne devrait pas dire ça… ». Les secrets d’un quinquennat, Stock, Paris, 2016.

(2) Un collectif masqué sous le pseudonyme de Jean-François Trans. Lire Pierre Rimbert, « Toupie ou tout droit ? », Le Monde diplomatique, septembre 2014.

(3) Cf. Le Grand Bond en arrière. Comment l’ordre libéral s’est imposé au monde, Agone, Marseille, 2012.

(4) Le Journal du dimanche, Paris, 12 mars 2017.

(5) Cité par William Galston, « Steve Bannon and the “Global Tea Party” », The Wall Street Journal, New York, 1er mars 2017.

(6) C’est-à-dire pour un salaire qui ne serait « pas inférieur de plus de 20 %-25 % » à celui de l’ancien poste.

(7) France 2, 9 mars 2017.

(8) Lire « Le Front national verrouille l’ordre social », Le Monde diplomatique, janvier 2016.

(9) Cf. Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez, La Main droite de Dieu. Enquête sur François Mitterrand et l’extrême droite, Seuil, Paris, 1994.

(10) Cécile Duflot, De l’intérieur. Voyage au pays de la désillusion, Fayard, Paris, 2014.

(11) Lire « Quand la gauche renonçait au nom de l’Europe » et « L’audace ou l’enlisement », Le Monde diplomatique, respectivement juin 2005 et avril 2012.

(12) Jacques Généreux, Les Bonnes Raisons de voter Mélenchon, Les Liens qui libèrent, Paris, 2017.

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