mercredi 1 novembre 2017

"J'ai avalé [la pierre philosophale]"


MAJ de la page : Patrick Burensteinas

On peut dire que non seulement faire de l'or n'est pas l'objectif de l'alchimiste, mais que c'est même exactement le contraire. Faire de l'or alchimique, c'est piéger de la lumière dans la matière. Et l'objectif de l’alchimiste, c'est de dissoudre la matière dans la lumière. Un contresens absolu.
J'en ai fait l'expérience, bien sûr, pour vérifier que ma pierre "marchait". Mais avec pour unique but de l'ingérer moi-même. (...)
  
J'ai avalé, j'ai risqué ma vie, et il ne se passe rien. Cinq minutes, dix minutes, un quart d'heure. (...) Je suis assis dans mon fauteuil et je ne sens rien, à part une émotion bien familière, une émotion qu'il n'est pas besoin d'être alchimiste pour la sentir vous envahir : une immense colère. Un dépit colossal. Plus que ça : un désespoir absolu. Une rage devant ce gâchis, l'envie d'y mettre le feu. Tous des fumistes ! Quinze ans de ma vie pour rien ! (...) 
Alors, puisque la messe est dite, je me lève de mon fauteuil... et c'est là que tout arrive. Je me lève et je tombe. (...) Non seulement je tombe par terre, mais je tombe beaucoup plus bas que le sol. Je tombe, je tombe, je tombe... Je tombe dans le noir, dans un noir cotonneux, puis dans un noir tout court, vu que je perds les sensations physiques. Je suis dans un espace immense, je ne sens rien et pourtant, s'il faut mettre des mots, c'est comme si je flottais dans du velours. Je n'ai plus de densité, j'éprouve une expansion infinie. Je gonfle, je gonfle à perte de vue et même au-delà, jusqu'à exploser, d'une explosion silencieuse et lumineuse qui part de derrière les yeux, dans un grand flash blanc, mais sans en être ébloui. 
Il est difficile de trouver les mots exacts, cas c'est bien sûr au-delà des mots. (...) Après l'explosion silencieuse, je ne vois plus rien. Je suis dans une plénitude absolue. Je suis aux quatre coins de l'univers. Je suis dans chaque chose, je suis en tout, je n'ai pas d'attente. Je ne peux même pas dire que j'ai la sensation d'exister. Ou alors si, intensément : je suis. Sans contours, sans identité. Dissous. 
Et là, il se passe une éternité. Ça ne veut pas dire que c'est long, je n'en sais rien, ça veut dire que le temps n'existe plus. 
Ensuite, de partout, arrivent des petits points lumineux. Ils se rassemblent les uns vers les autres. Comme une pelote d'épingles qui aurait été éclatée et qui se reconstitue. Le film d'une explosion qu'on passerait à l'envers. Ça revient vers moi, c'est douloureux. 
Peu à peu, une densification. Tout le contraire de l'expansion en apesanteur que j'avais éprouvée. Le contraire de la plénitude sans contours : des trucs qui arrivent de partout et qui reconstituent un corps, mais un corps recouvert d'épingles. (...) A mesure que la densité revient, la douleur augmente (...) 
En gros je suis en train de réintégrer mon corps, et c'est une sensation extrêmement désagréable. Comme si je devais rentrer dans des habits mouillés, collants, lourds, raides, impossibles à manœuvrer. Bouger, ne serait-ce qu'un tout petit peu, me demande un effort colossal. 
Et soudain, je me rends compte que je ne respire pas. Comme si je devais réapprendre à respirer. Je me sens comme un très vieux sac d'aspirateur rempli de poussière, et c'est à travers ça que je dois respirer. (...) Respirer devient vital. Aussitôt supplanté par un autre besoin vital : boire. (...)
Je me lève, je marche avec peine, j'ouvre la porte du laboratoire et là... rien ne ressemble à ce que je connaissais. (...) 
D'abord un fouillis total. Un éblouissement, avec des couleurs et des formes, des choses incompréhensibles. Je vois passer un chat, ce n'est pas un chat, c'est une spirale qui bouge. Comme si chaque chose était matérialisée par une forme géométrique, une couleur, une ondulation. Puis, petit à petit, au bout de quelques jours, ça se superpose, comme une mise au point : je me rends compte que chaque chose correspond à une forme. (...)
Ensuite ma vision devient nette pour ce qui est des choses que je connaissais : un chat redevient un chat. Mais toujours avec un petit plus. La luminosité reste néanmoins différente, la texture aussi. J'ai l'impression que les choses sont tissées avec des points granuleux et lumineux, comme si on voyait des fibres optiques qui bougent à l'intérieur, dans tous les sens. 
Je vois aussi des choses aux endroits où il n'y a rien, comme une sorte de tissage. Tout est relié à tout. Des ondes, des tas de choses en plus, dans des couleurs que je ne peux pas expliquer, dans une intensité à la fois éblouissante et qui n'éblouit pas. (...)
En outre, entre les formes je vois des choses qui passent : non seulement des fils qui tissent des liens, mais aussi des trucs qui bougent en permanence, qui circulent entre les forces et les formes. J'ai l'impression de distinguer en tout une trame comme celle d'un tapis, avec des choses dessus, et que les choses se déplacent sur cette trame sans jamais en être coupées. Je sens que toutes sortes d'information circulent sur cette trame en permanence. (...)
Quand je suis revenu dans le monde, j'ai appris que j'étais resté enfermé dans mon laboratoire pendant trois semaines. Sans boire et sans manger, dans cet étrange coma hallucinatoire. (...)
Si je devais n'en garder qu'un seul [de mot] pour décrire cette expérience indescriptible, je choisirais celui-ci : une renaissance. (...)

Extrait de : Patrick Burensteinas, Un alchimiste raconte, Ed. Massot, 2017
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Stravinsky Firebird (1919 Version)
Myung-Whun Chung, conductor, Orchestre Philharmonique de Radio France (October 5, 2013)

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