La Fabrique de l'Histoire par Emmanuel Laurentin
Histoire des Anarchies (28-31 aout 2017)
(1/4) Naissance du mouvement anarchiste
(2/4) « Ce n’est pas rien de tuer un homme » ou le crime politique de Germaine Berton
(3/4) Les anarchistes espagnols
(4/4) Y a-t-il eu une internationale anarchiste ?
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Une utopie réaliséeQuand l’Espagne révolutionnaire vivait en anarchie
Par Frédéric Goldbronn & Frank Mintz, décembre 2000 - Le Monde diplomatique
Pour défendre l’ordre des choses, il suffit souvent de prétendre que toute tentative de s’en éloigner aurait débouché sur la tyrannie ou sur le chaos. L’histoire est riche d’exemples contraires, qui ont établi le caractère éternel de la révolte, de l’aspiration à la démocratie et à la solidarité. Pendant quelques mois, au moment de la guerre civile espagnole, certaines régions du pays défendirent ainsi un mode de gouvernement inédit, qui remettait à la fois en cause le pouvoir des possédants, des notables et des bureaucrates. Des historiens et des réalisateurs nous rappellent cette parenthèse livrée à l’utopie.
A l’heure où les apôtres du Saint Bénéfice se parfument volontiers d’un soupçon d’« Anarchiste (1) », il est difficile d’imaginer l’ampleur de la révolution libertaire conduite par les travailleurs espagnols dans les zones où ils mirent en échec le pronunciamiento des généraux contre la République en 1936. « Nous, les anarchistes, n’étions pas partis faire la guerre pour le plaisir de défendre la république bourgeoise (...). Non, si nous avions pris les armes, c’était pour mettre en pratique la révolution sociale (2) », rappelle un ancien milicien de la Colonne de fer (3).
La collectivisation de très larges secteurs de l’industrie, des services et de l’agriculture constitua en effet l’un des traits les plus saillants de cette révolution. Ce choix prenait racine dans la forte politisation de la classe ouvrière, organisée principalement au sein de la Confédération nationale du travail (CNT, anarcho-syndicaliste) et de l’Union générale des travailleurs (UGT, socialiste).
Dans une Espagne qui comptait alors vingt-quatre millions d’habitants, le syndicat anarchiste avait plus d’un million d’adhérents et - fait unique dans l’histoire du syndicalisme - un seul permanent rémunéré au plan national. Quelques mois avant le coup d’Etat militaire du 18 1936, le congrès de Saragosse (mai 1936) de la CNT avait adopté une motion ne laissant aucun doute sur sa conception de l’action syndicale : « Une fois conclue la phase violente de la révolution, seront déclarés abolis la propriété privée, l’Etat, le principe d’autorité et par conséquent les classes qui divisent les hommes en exploiteurs et exploités, oppresseurs et opprimés. Une fois la richesse socialisée, les organisations de producteurs enfin libres se chargeront de l’administration directe de la production et de la consommation (4). »
Un tel programme fut mis en oeuvre par les travailleurs eux-mêmes, sans attendre aucune sorte de commandement de leurs « chefs ». La chronologie des événements en Catalogne en offre un bon exemple. A Barcelone, les comités dirigeants de la CNT avaient lancé l’appel à la grève générale le 18 juillet 1936, mais sans donner la consigne de collectivisation. Or, dès le 21 juillet, les cheminots catalans collectivisaient les chemins de fer. Le 25, ce fut le tour des transports urbains - tramways, métro et autobus - puis, le 26, celui de l’électricité et, le 27, des agences maritimes. L’industrie métallurgique fut immédiatement reconvertie dans la fabrication de véhicules blindés et de grenades pour les milices qui partaient combattre sur le front d’Aragon. Bref, en quelques jours, 70 % des entreprises industrielles et commerciales étaient devenues la propriété des travailleurs, dans cette Catalogne qui concentrait à elle seule les deux tiers de l’industrie du pays (5).
George Orwell, dans son fameux Hommage à la Catalogne, a décrit cette liesse révolutionnaire : « L’aspect saisissant de Barcelone dépassait toute attente. C’était bien la première fois dans ma vie que je me trouvais dans une ville où la classe ouvrière avait pris le dessus. A peu près tous les immeubles de quelque importance avaient été saisis par les ouvriers et sur tous flottaient des drapeaux rouges ou les drapeaux rouge et noir des anarchistes. (...) Tout magasin, tout café portait une inscription vous informant de sa collectivisation ; jusqu’aux caisses des cireurs de bottes qui avaient été collectivisées et peintes en rouge et noir ! (...) Tout cela était étrange et émouvant. Une bonne part m’en demeurait incompréhensible et même, en un sens, ne me plaisait pas : mais il y avait là un état de choses qui m’apparut sur-le-champ comme valant la peine qu’on se battît pour lui (6). »

