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vendredi 8 mars 2013

Vous voulez comprendre quoi ?

MAJ de la page : U.G. Krishnamurti




Vous voulez comprendre quoi ?

Vous voulez comprendre quoi ? Je ne dis rien  de profond. Je répète la même chose tout le temps, jour après jour. Pour vous c'est rempli de contradictions. Je dis quelque chose - que vous ne comprenez pas - et puis je dis le contraire. Vous y voyez une contradiction. En fait, il n'y en a pas. Ce que j'ai dit en premier lieu n'a pas exprimé ce que je voulais dire, alors la deuxième affirmation est une négation de la première, et la troisième est une négation des deux premières, et la quatrième une négation des trois premières. Non que j'ai quelque chose à dire. Non que j'aie dans l'idée de vous communiquer quoi que ce soit. Il n'y a rien à transmettre. Seulement une suite de négations. Non qu'il y ait quelque chose à dénier. Vous voulez comprendre. Voyez-vous, vous voulez comprendre. Il n'y a rien à comprendre. Chaque fois que vous croyez y voir un sens quelconque, j'attire votre attention sur le fait que ça n'est pas ça. Ce n'est pas non plus la doctrine du neti-neti. 

Vous savez en Inde, ils ont mis au point cette approche négative. Mais cette soi-disant approche négative est en fait une approche positive, parce qu'ils ont quand même un but en tête. Ça n'a pas marché avec l'approche positive, alors ils ont inventé ce qu'on appelle l'approche négative. "Pas ceci, pas cela". On ne peut pas atteindre l'inconnaissable, voyez-vous, et on ne peut pas non plus en faire l'expérience par l'approche positive. Cette approche soi-disant négative ne l'est pas vraiment, parce qu'il y a toujours un but tangible - connaitre l'inconnaissable, ou le désir de faire l'expérience de quelque chose - et ce quelque chose est au-delà de l'expérience. C'est une pure supercherie - on s'amuse. Tant qu'il y a un but tangible, quel qu'il soit - et on peut appeler ça approche positive ou négative - c'est une approche positive.

D'accord, on s'amuse, c'est intéressant  mais soyons sérieux, l'au-delà", "l'inconnaissable", il n'y a rien de tel. Si vous acceptez l'idée d'un au-delà, vous allez chercher à le connaitre - à connaitre l'inconnaissable. Votre intérêt est de chercher à connaitre. Ce mouvement va persister tant qu'il y aura le désir de faire l'expérience de quelque chose qui n'est pas du domaine de l'expérience. Il n'y a pas d'au-delà, point final. Qu'est-ce qui me permet d'affirmer qu'il n'y a rien de tel ? Comment puis-je me permettre d'être aussi catégorique ? Vous comprendrez plus tard. Tant que vous êtes en quête de l'au-delà, ce mouvement persiste. C'est quelque chose qui est à votre portée, qui vous donne l'espoir que peut-être un jour par un heureux hasard vous allez avoir l’expérience de l'au-delà. Comment l'inconnaissable pourrait-il être du domaine du connu ? Vous pouvez toujours courir. Même si ce mouvement (pour connaitre l'inconnaissable) n'est pas là, vous ne saurez jamais ce qui est - vous ne pouvez pas savoir ce qui est, vous n'avez aucun moyen de le saisir, d'en faire l'expérience, aucun moyen de l'exprimer.

C'est pourquoi toutes ces histoires de félicité éternelle, d'amour éternel, c'est du pipi de chat.  Il est strictement impossible de saisir cette réalité, de la contenir, de l'exprimer. Un jour peut-être vous vous éveillerez au fait que cet instrument (la pensée) ne peut pas vous aider à comprendre quoi que ce soit, et qu'il n'y en pas d'autre. Il n'y a donc rien à comprendre. (...)

Extrait de :
U.G. Le dos au mur, Le mythe de la perfection (chap. Rien à faire), trad. et commentaire J.-M. Terdjam, Ed. Les Deux Océans, 1998.
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jeudi 7 mars 2013

Désespoir au chocolat


MAJ de la page : U.G. Krishnamurti




Ne plus fuir le désespoir.

Vous n'avez jamais regardé le vrai désespoir en face, il y a seulement le désir vague de vous sortir d'une mauvaise passe que vous appelez désespoir. Mais vous ne laissez pas ce désespoir suivre son cours. (Si c'était le cas) l'événement dont je vous ai parlé aurait lieu. Vous y pensez toujours, hein ? Montrez-moi ce désespoir ! Il n'est pas du domaine de l'intellect. Vous devriez le sentir, là, dans vos os. Qu'est-ce que c'est que ce désespoir dont vous me rabattez les oreilles ? Tant que vous fuyez aussi loin que possible de ce désespoir, il n'y a pas de vrai désespoir.

Vous n'avez qu'une idée en tête, c'est d'échapper à ce désespoir. La pensée vous en protège. Si c'était le vrai désespoir il serait tel qu'il devrait mettre fin à ce désir d'y échapper. Vous vous gardez bien de laisser à ce désespoir la possibilité d'agir. Tout ce que vous voulez, c'est trouver une solution, vous sortir de cette mauvaise passe, revenir à la normale et vous appelez ça votre "désespoir". Il n'y a pas de désespoir. Vous n'agissez pas comme un vrai désespéré. Vous en parlez seulement, vous parlez de désespoir, de vide, de néant. Mais ce n'est pas le vrai vide. Si c'était le vrai vide, alors il y aurait la vie pleine.

Alors bien sûr vous allez me demander . "Qu'est-ce que cette vie pleine ?". Si je vous en donne une définition, nous sommes perdus. (...)


Que va-t-il se passer ? Cette réalité ne va jamais être saisie dans le contexte de la pensée. Tout ce qui se passe en référence à la structure de pensée, ou qui est le produit de la pensée, va ajouter au désespoir, à coup sûr. Au mieux, tout ce que la conceptualisation de la crise peut faire pour vous est de vous donner une raison, ou ajouter à votre expérience, et évidemment vous allez vouloir encore plus, et c'est reparti. Le système se perpétue, et vous voilà plein d'espoir. 




La manière dont vous voyez les choses, il y a l'espoir d'un côté, le désespoir de l'autre. Vous voulez contrôler la situation, vois s'il n'y a pas moyen de rester du bon côté, de l'autre côté du désespoir  Vous ne laissez pas le désespoir être, et voir ce qui en résulte. Tout est bon pour vous mettre à l'abri du désespoir. 

Cela est vrai pour toutes les situations dans la vie. Vous êtes submergé de frustration, de désespoir, de quelque chose. Que faire ? La solution est là, en vous, elle ne viendra pas de l'extérieur. Si je vous propose une solution, elle s'ajoutera aux centaines d'autres qu'on vous a déjà proposées. Elle ne touchera pas à votre problème, elle le rendra encore plus entier. La seule vraie solution est de ne plus fuir le désespoir, qui est en vous, et de ne pus attendre d'aide de l'extérieur. Dans ce cas, une chose extraordinaire se passe.

Une fois que le problème du désespoir est résolu, tous les autres sont aussi résolus, parce qu'ils sont tous une variante du même problème. Voilà pourquoi vous ne voulez jamais résoudre votre problème. Vous ne voulez pas le résoudre, vous ne voulez que conceptualiser d'autres solutions. je répète la même chose sans arrêt, de dix manières différentes. (Mon vocabulaire n'est pas très riche, j'utilise les mêmes mots. On pourrait en trouver d'autres, forger de nouvelles expressions, mais à quoi bon ?).

L'instrument que vous utilisez - la pensée, l'intellect - ne peut pas admettre que ces problèmes puissent être résolus ici, maintenant, sur-le-champs, parce que vous êtes vous-mêmes le produit du temps et de l'effort. Le monde que vous connaissez est celui des expériences qui vous ont formés au cours des ans. Vous n'avez pas d'autre instrument, vous ne savez pas comment aborder ces problèmes autrement. Ce mécanisme ne peut pas concevoir qu'il soit possible de découvrir la solution ici, instantanément. Il veut toujours reculer la solution dans le futur, toujours plus loin, ça se fera dans le temps, mais pas maintenant.

Cet instrument fonctionne dans le temps, et il ne peut concevoir la possibilité que quelque chose d'autre puisse arriver qui ne soit pas dans le temps, impossible de concevoir une action qui soit en dehors du temps. Ne croyez pas que je donne dans la métaphysique en ce moment.

La solution - si tant est qu'on puisse parler de solution - doit être ici et maintenant. S'il y a en vous cette aspiration, il faut la satisfaire. Une faim qui ne peut être assouvie vous dévore, vous réduit en cendres. La situation est angoissante, et un moyen d'y échapper est de vous contenter des miettes que vous pouvez ramasser ici et là, en attendant que quelqu'un vous donne le pain tout entier, ou qu'un faiseur de miracles multiplie les pains pour vous.
Voilà quelque chose qui n'arrivera pas. Le désir en vous n'est pas absolu. Vous ne voulez pas résoudre votre problème, parce qu'alors vous vous trouveriez sans problème. Votre force et votre énergie vous viennent du désir de résoudre le problème. Si jamais il était résolu, il ne resterait plus rien que le vide et la frustration. (...)

Extrait de :
U.G., Le dos au mur, Le mythe de la perfection (chap. Je ne peux rien faire pour vous), trad. et commenté par J.-M. Terdjiman, Ed. Les Deux Océans, 1998.
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"Je" est un pronom singulier à la première personne

Après celle de Jiddu Krishnamurti
MAJ de la page : U.G. Krishnamurti (homonyme mais sans lien de parenté avec le premier)




Quand vous dites " je ", quel concept avez-vous de vous-même ? À quoi ce " je " fait-il référence ?
U.G. : Pour moi, le " je " est un pronom singulier à la première personne. J'ai découvert cela étant très jeune. Ceci dit, je ne pense pas qu'il existe quelque " je ", ou Soi, ou n'importe quel autre terme pour désigner ça. Vous ne pouvez en aucune façon vous séparer de cet organisme vivant, sauf au travers des concepts ou des idées qui vous ont été inculquées. Le seul moyen que vous avez de vous séparer de quel que soit ce que vous l'appelez : le " je " ou le Soi ou l'Atman, c'est d'utiliser la connaissance. Sinon, vous n'avez aucun moyen pour vous séparer de ce que vous appelez " vous ", " je ". Bien sur, j'utilise " je ", j'utilise aussi " mon " parfois ; " ma " fille quand je la présente à quelqu'un, ou " ma " sœur. Ma femme est décédée il y a trente-cinq ans, donc il ne m'est plus d'aucune utilité d'en parler comme étant "ma" femme. Mais en réalité, je n'ai aucune relation que ce soit avec " ma " fille ou avec une personne que je présenterais comme " mon " ami. Je ne peux me séparer et me considérer que quand j'utilise la connaissance que j'ai du Soi, du " je ", ou de l'Atman, ou quel que soit ce qu'il est. Donc, cette connaissance a été rentrée là-dedans, dans l'ordinateur, la base de données ou base de mémoire, par la culture ou la société. Ceci dit, je ne pense pas, jamais avoir la moindre idée quant à ce que je pourrais bien être.

Il n'y a ni intérieur, ni extérieur. Je ne peux me distinguer de vous qu'à travers la connaissance que j'ai de vous. Je ne me dis jamais que vous portez des blue-jeans. Je sais que ce sont des blue-jeans. Dès que je dis : " Ce sont des blue-jeans ", la connaissance que j'ai des blue-jeans disparaît. Donc, je ne peux pas dire que je ne sais rien. Quand je dis que : " Je sais que ceci est bleu, et que le ciel est clair ", alors je me retrouve à nouveau dans la même situation qui est celle de ne vraiment pas savoir ce qu'est ce que je regarde. Je ne me dis jamais : " Le temps dehors est clair ". Jamais. Et, si vous me le demandiez, je répondrais : "Le temps est clair et ensoleillé, il fait très bon ". Votre question fait jaillir toutes les informations présentes là, à l'intérieur. Jamais je ne me dis : " Il fait beau " ou je ne me dis jamais : " Il fait nuit " non plus. Mais je ne suis pas du tout en train de dire que : " Je ne sais pas ". Je sais.

Donc, je ne peux absolument pas me séparer de ce qui se passe là dehors, ni de ce qui se passe dedans. S'il n'y a pas de séparation de ce que vous êtes en train de regarder, vous ne pouvez distinguer ce qui se déroule dehors de ce qui se déroule dedans. Il n'y a ni intérieur, ni extérieur ici. L'œil physique ne regarde pas cela comme étant " blanc ", ni jamais il dit " c'est foncé ". Les perceptions sensorielles ne traduisent absolument rien au sujet de ce qui se déroule là dehors ou ici en moi. Donc, je ne peux en aucune façon me séparer de ce que j'observe là dehors ou là dedans, en moi. Je peux dire : " Ceci est moi ", " Cela n'est pas moi " ; " Je suis heureux ", " Je suis malheureux " ; " Je suis avare ", " Je ne suis pas avare " ; " Je suis jaloux ", " Je ne suis pas jaloux ". Ils ne représentent rien pour moi.

Question : Alors, n'avez-vous aucune identification avec ce qui se passe dans votre vie de tous les jours ?
U.G. : Non, je n'aime pas utiliser le mot identification. Je ne traduis jamais ce qui se passe afin de cadrer avec ce que je sais. Le besoin ne se présente que lorsqu'une demande survient du dehors. Les actions ne surviennent jamais d'elles-mêmes. C'est quelque chose d'automatique. Pour une raison ou une autre, dans la relation de cause à effet, l'espace entre les deux n'opère pas tout le temps. Ainsi, lorsqu'une demande se présente, je peux ensuite dire que cela est vraisemblablement la cause de ceci, et que ceci est le résultat de cela, mais en réalité, il n'y a aucun espace entre cause et effet. Donc, l'instrument que nous utilisons, qui est la pensée, ou même différentes pensées, naît de la relation de cause à effet, et il vous est impossible de comprendre quoi que ce soit sans créer l'espace entre la cause et l'effet.

Par exemple, la mort n'est qu'en soi un concept. Le corps ne sait pas qu'il est en vie en ce moment et vous ne serez pas là pour présider votre propre mort. Donc, concrètement parlant, je ne peux en aucune façon me dire que je suis en vie, ni savoir que je suis vivant. Si vous me demandez : " Êtes-vous vivant ou mort ? " Je répondrai certainement par : " Je suis vivant. " Pourquoi dirais-je cela ? Je dis que je suis vivant en raison de ce que les physiologues m'ont appris et de ce que les docteurs nous disent. Comme je suis capable de parler et de réagir, ils en concluent que je suis un être vivant. Cela constitue le savoir commun transmis à chacun de nous, mais en aucune façon je peux faire l'expérience du fait que ceci est un organisme vivant. Impossible. Ainsi, lorsqu'il sera mort, il en sera fini de notre connaissance accumulée.

Nous ne nous intéressons qu'à une seule chose : " Comment ? " Tout le monde demande : " Comment ? ". " Comment " devrait être supprimé de toutes les langues ! " Comment ? " signifie que vous voulez savoir. En sachant de plus en plus de choses, vous maintenez la continuité de ce savoir. Par conséquent, vous refusez qu'il prenne fin, voyez-vous. Nous en savons beaucoup, pourtant nous posons tous constamment cette question " Comment ? "
Source (et suite) du texte : Inner-quest
 

vendredi 29 juillet 2011

Ajja ou Ramachandra Bhat

Ajja ou « grand père », comme il est tendrement appelé par tous ceux qui le connaissent, est un exemple vivant de l’extraordinaire héritage spirituel de l’Inde, et son histoire personnelle est aussi étrange et mystérieuse qu’elle est miraculeuse. Né en 1916 (et mort en 2007), Ramachandra était un riche propriétaire fermier qui, tout en n’exprimant aucun intérêt particulier pour les questions spirituelles, avait la réputation d’être naturellement doué d’une inhabituelle pureté de cœur et d’une rare simplicité d’être. Un jour, à l’âge de trente six ans, sans aucune raison apparente, Ramachandra fut frappé d’une terrible douleur dans le cœur, qui se répandit progressivement dans tout son corps. Durant six mois, il supporta ce qu’il décrit comme une douleur physique atroce, et pendant tout ce temps sa famille essaya désespérément de découvrir ce qui le faisait tant souffrir. Leurs efforts s’avérèrent infructueux, car personne ne pouvait trouver la cause de son tourment. Puis, aussi soudainement qu’elle était apparue, la douleur disparut, sans laisser de trace. Alors qu’auparavant il n’était pas homme à réfléchir en profondeur, cette expérience provoqua chez lui une intense investigation qui dura, m’at-on dit, plusieurs mois. « Quelle est cette douleur qui a torturé mon corps ? » se demanda-t-il. « Qu’est ce que la servitude ? Qu’est ce que la libération ? » Grâce à sa simplicité et à la pureté de son esprit, il fut capable d’aller jusqu’à la racine profonde de ces questions en un instant. Ce qu’il découvrit dans son investigation est que toute douleur est servitude, et que la cause profonde de toute servitude est le karma. Il réalisa que le karma est créé par l’esprit, l’esprit étant toutes les pensées qui sont obnubilées par le petit soi. Lors de la dernière nuit de son investigation intérieure, il se demanda : « Quelle est la racine des biens terrestres ? de l’argent ? » L’argent, conclut-il, est la chose la plus importante dans ce monde, et toutes les peurs, les insécurités prennent leurs racines dans l’attachement à cela.



A cet instant, il eut une vision puissante, à la fois glorieuse et terrifiante. Devant lui apparut une femme extrêmement belle dont le corps entier était rouge, et il vit, avec horreur, que du sang coulait à flots de sa bouche. Il la reconnut comme étant la mort incarnée. Puis, alors qu’il la contemplait un long moment, il eut une puissante révélation. Il réalisa que la possession est la racine de l’argent. Et que la possession c’est la mort. Alors, la figure féminine s’évanouit, une porte apparut, et à ce moment une investigation ultime se déclencha en lui. « Qui suis-je ? » se demandat-il. La porte s’ouvrit alors, et il quitta son corps par le sommet de sa tête. Des « entités divines » l’accueillirent et le guidèrent plus loin vers ce qu’il appela le « troisième niveau ». Pendant tout ce processus, qui se déroula au milieu de la nuit, il était allongé sur le sol de sa chambre, en toute apparence mort physiquement. Pendant ce temps, Ishmael, un fermier musulman, destiné à devenir plus tard son plus proche disciple, était assis à ses côtés surveillant son corps, m’a-t-on dit, sur les ordres de l’inconnu. Puis, une boule de lumière apparut, plana près de sa forme inerte – puis y entra. Dès que la lumière pénétra dans le corps d’Ajja, il ouvrit les yeux. Les premiers mots qu’il prononça furent : « Celui qui était ici est parti – quelqu’un d’autre est venu. » Il poursuivit : « Je ne suis pas le corps, je n’ai pas de mère, je n’ai pas de père. Je suis cette clarté. »

Pendant les trois mois suivants, Ajja resta assis tranquillement chez lui tandis qu’un profond silence intérieur grandissait en intensité. Alors que son esprit s’ajustait progressivement à sa nouvelle condition, il devint si sensible que même le son le plus léger lui était complètement insupportable.

A la fin de cette période, il sortit de chez lui, totalement transformé. Tel un homme complètement ivre, il errait nu, parfois dansant et chantant sous la pluie pendant des heures, parfois regardant fixement et sans fin le soleil. Il dormait sur les rochers et sous les arbres. Sa famille pensa qu’il était devenu fou et finit par l’enfermer dans un asile. Quand les docteurs lui demandèrent son nom, il répondit « Je n’ai pas de nom». Quand ils lui demandèrent où il vivait, il répondit « Partout ». Au bout de deux mois, les docteurs conclurent qu’il n’était pas fou et le renvoyèrent chez lui.

Il passa les vingt années suivantes à être un avadhuta [celui qui est délivré de tout soucis] itinérant, semblant presque toujours inconscient du monde alentour tant il était immergé dans la conscience du SOI. Ishmael, devenu son compagnon permanent, s’occupait de ses besoins essentiels. Puis, en 1961, alors qu’il était à Rishikesh, dans le nord-est de l’Inde, il entendit une voix l’appeler : « Viens à moi. Toi viens à moi. Je suis ici à Ganeshpuri. » Répondant immédiatement, il se rendit à Ganeshpuri et vit le légendaire Swami Nitiyananda, avec lequel il eut un entretien de cinq minutes seulement. Aucun mot ne fut prononcé alors qu’ils se regardaient fixement dans les yeux. Cette rencontre permit à Ajja de « revenir sur terre » et, peu après, il recommença à porter des vêtements et à parler à nouveau.
Source du texte : enlightennext



Ajja et U.G.


Andrew Cohen : Je comprends que lorsque l'esprit est silencieux, il n'y a pas de problème et par conséquent aucun besoin de trouver une solution. Cependant, j'ai quelques questions que j'aimerais vous poser de toutes façons, pour les nombreuses personnes qui liront cet entretien.

Ajja :Quelle que soit votre question, la réponse qui sort d'ici est : "faites silence dans votre esprit". Vous devez d'abord concentrer l’esprit sur lui-même. Si, après cela, vous avez toujours besoin d'une réponse parfaite, ma vie elle-même est la réponse. En voyant mon action, vous pouvez comprendre, vous pouvez réaliser Cela. Voilà mon message. Voilà ma réponse.

AC: Puis-je vous poser une question tout de même ? C’est une bonne question.

Ajja :Si je réponds quelque chose, cela devra être utile. Ce qui importe c’est l’action. Lorsque le message sera donné, le mettront-ils en pratique ?

AC: C’est ce que je voulais vous demander. Quelle est la relation entre la non-existence et l’action dans l’espace et le temps ?

Ajja :L’homme perd son existence à travers la connaissance et l’action. A travers elles, il devient libre. Alors il est lui-même un jivan mukta [personne libérée]. Mais quand ce “je“ est parti, que restet-il ? Où alors est la question ?

AC: Bien qu’il soit libre, le jnani [individu ayant réalisé le Soi], le jivan mukta, ne continue-t-il pas à exprimer quelque chose à travers ses actions ?

Ajja :Je n’ai pas la conscience que « je suis un jnani » ou « je suis un jivan mukta ». Je n’ai rien. Quand le “je“ est parti, la conscience n’évoque même pas le sentiment du “je“. C’est complètement parti. Donc pour un jnani, cette question ne se pose même pas. Nos pensées sont transformées en contemplation. Alors nos interactions de routine quotidienne deviennent spirituelles. En cela, la routine habituelle elle-même devient une vie spirituelle. C’est cela même la vie d’un yogi. C’est cela même la vie divine.
(...)


Pour tout cela, la méditation est le point de départ. Au début, il faut se mettre en position de méditation. On a besoin de cette préparation intérieure. On a besoin de se discipliner. Mais ce n’est pas suffisant de seulement s’asseoir. Ce n’est pas seulement le corps qui doit s’asseoir ; l’esprit aussi doit s’asseoir. L’esprit ne doit pas vagabonder. A moins que l’esprit soit contrôlé, il n’y a pas méditation. Le vagabondage de l’esprit lui-même est le monde.

(...)

Extrait d'une interview par André Cohen.
Source du texte : enlightenext
Site consacré à Ajja : myajja / vidéo





mercredi 14 juillet 2010

U.G. Krishnamurti



Les autobiographies ne sont que mensonges, dit U.G. (Uppaluri Gopala Krishnamurti, 9 juillet 1918 - 22 mars 2007). Les biographies sont doublement mensongères, parce que la biographie et son auteur mentent tous les deux. Tout ce que je pourrais dire sur ma vie passée est forcément déformé par ma condition présente. Ceci dit, je suis un analphabète qui ne sait ni lire ni écrire.
Source : Les deux océans.


Bibliographie en français (transcription d'entretiens) :

 - Rencontre avec un éveillé contestataire, Ed. Les deux océans, Paris, 1986.
 - Le mental est un mythe. Ed. Les deux océans, Paris, 1988.
 - La pensée est votre ennemie. Ed Les deux océans, Paris, 1990.
 - Le dos au mur. Ed Les deux océans, Paris, 1998.
 - Coloquintessence. Ed. Les deux océans, Paris, 1993.
 - Impertinentes pertinences, par Charles Antoni. Ed. Originel, Paris, 1999.
Sites (ou pages) dédiés :
Eloge de l'état naturelInner-quest, entretiens, hommage / Originel (hommage)
En anglais : 
U.G.Krishnamurti / The essential U.G. / U-G-K. / Travels with UG / Remembering UG

Voir aussi les pages :
"Je" est un pronom singulier à la première personne / 
Désespoir en chocolat / Vous voulez comprendre quoi ? 



La "calamité" de U.G. :


Comme un feu qui couve, je portais en moi cette question toujours renouvelée : « Quel est cet état ? Je le veux. C’est fini, pourtant
 Krishnamurti m’a dit : « Vous n’avez aucun moyen de le savoir…». Malgré tout je veux absolument savoir quel est cet état, celui dans lequel vivait Bouddha, Sankara et bien d’autres instructeurs. »

Puis en juillet 1967, j’ai traversé une nouvelle phase. De retour à Saanen,
 (Jidddu) Krishnamurti donnait ses conférences. Mes amis m’y entraînèrent : « Cette fois au moins c’est gratuit ! Pourquoi ne viendrais-tu pas l’écouter ? » « D’accord, j’irai. » Et tandis qu’effectivement je l’écoutais, il se produisit une drôle de chose — l’impression curieuse qu’il décrivait mon état et non le sien. (Pourquoi du reste aurais-je voulu connaître son état ?) Il décrivait certains mouvements, une certaine qualité de conscience et de silence. Il disait : « Dans ce silence, il n’y a pas de mental, il y a action », et ainsi de suite. « Mais, me dis-je, je suis dans cet état ! A quoi ai-je passé mon temps durant ces trente ou quarante années ? A écouter tous ces gens, à me mettre moi-même au défi, à vouloir à tout prix comprendre, son état et celui des autres, Bouddha ou Jésus ! Je suis dans cet état. A l’instant même, je suis dans cet état. » Aussitôt je quittai la tente sans plus jamais revenir en arrière.

Alors, très curieusement, la question « Quel est cet état ? » se mua en une autre : « Comment sais-je que je me trouve dans cet état, l’état de Bouddha, l’état que j’ai tant souhaité et que j’ai recherché un peu partout ? Je me trouve dans cet état, comment se fait-il que je le sais ? »


Le jour suivant (jour de mon 49e anniversaire), j’étais assis sur un banc à l’abri d’un arbre, devant l’un des plus beaux paysages qui soit au monde : les sept collines et les sept vallées de la région de Saanen. J’étais assis là. Ce n’est pas que la question était présente, mon être entier était la question. Je m’observais moi-même et je me disais : « Comment sais-je que je suis dans cet état ? En quelque sorte, je me divise intérieurement ; il y a en moi quelqu’un qui sait que je suis dans cet état. La connaissance de cet état – à savoir, ce que j’ai lu, ce que j’ai expérimenté, ce dont on m’a parlé –, c’est cette connaissance elle-même qui observe cet état, et c’est donc elle qui l’a projeté. Alors je me dis : « Trêve de plaisanteries, mon vieux ! Depuis quarante ans tu n’as pas avancé, tu n’as pas quitté la case de départ. La question qui te préoccupe relève encore et toujours du jeu des projections du mental. Ta position n’a pas changé et la question “Comment sais-je…?” participe du même jeu. Car c’est le mental, la description fournie de l’extérieur par toute une horde de gens, qui crée cet état de toutes pièces. Tu te fais des illusions. Tu es un beau crétin. » En un sens, je n’avais pas avancé d’un pouce, mais je gardais le sentiment étrange que c’était bien cet état.


La question me harcelait sans cesse. Puis, soudain, elle disparut. Il ne se produisit rien de spécial : la question disparut, tout simplement. Je ne me suis pas dit : « Oh ! Mon Dieu ! Cette fois je tiens la réponse ». L’état lui-même disparut – l’état où je croyais être, l’état de Bouddha, de Jésus… Même cet état avait disparu. La question ne se posait plus. J’en ai fini avec tout cela. Fini, terminé ! Depuis lors, il ne m’est plus jamais arrivé de me dire : « Désormais j’ai la réponse à toutes ces questions ». L’état, qui avait suscité la pensée : « Tiens ! Voilà cet état » – cet état avait disparu. La question avait disparu. C’en était fini, voyez-vous. Il ne s’agit pas de vacuité, pas de néant, pas de vide. Rien de cet acabit. Tout d’un coup, la question n’avait plus eu cours. Point final.


Alors la pensée ne peut plus établir de liaisons. L’enchaînement est rompu et la rupture est définitive. L’explosion de la pensée ne se produit pas une seule et unique fois. Chaque fois qu’une pensée surgit, elle se disloque. Ainsi la continuité prend fin et la pensée retombe dans son rythme naturel.


[…]



Ma tête, me semblait-il, était devenue si compacte qu’elle n’offrait plus aucune place aux interrogations superflues. Pour la première fois je prenais conscience de mon crâne comme d’une boîte close. Sans doute, certaines résurgences du passé (des “vasanas”… mais le mot utilisé importe peu) essayent bien parfois de montrer le bout du nez, mais le cerveau est si dense et compact qu’il ne laisse plus de place aux divagations. La division ne peut plus s’installer : c’est une impossibilité physique à laquelle vous ne pouvez rien changer. C’est pourquoi je dis que lorsque cette « explosion » se produit (j’emploie ce mot parce qu’il s’agit d’une sorte d’explosion nucléaire), elle laisse derrière elle des réactions en chaîne. Dans chacune des cellules de votre corps, jusqu’à la moelle des os, vous êtes atteint par ce « changement ». Je n’aime pas utiliser ce mot, et pourtant il s’agit bien d’un changement, et d’un changement irréversible. Impossible de revenir en arrière. Pour l’homme qui est passé par là, il n’est pas de « rechute » possible ; c’est irréversible : il s’est accompli une sorte de processus alchimique.


Je le répète : on dirait une explosion atomique, et tout votre corps vole en éclats. Ce moment est bien difficile à vivre, et c’est la fin de l’être humain. Une telle déflagration réduit le corps à néant, jusqu’à la dernière cellule, jusqu’au dernier nerf. J’ai subi alors de terribles tortures physiques. En fait, vous ne pouvez pas faire l’expérience de l’explosion, elle-même, mais seulement de ses ondes de choc secondaires, des « retombées ». Toute la chimie de votre corps s’en trouve modifiée.


Vous venez de dire que des modifications chimiques s’étaient produites en vous. Comment le savez-vous ? Avez-vous jamais été examiné ou bien s’agit-il d’une déduction ?

Il y a les effets de l’explosion, la manière dont mes sens fonctionnent maintenant, en l’absence d’élément coordinateur, sans raccord central. C’est tout ce que je peux vous dire. Une chose encore : la chimie de l’organisme a changé. Qu’est-ce qui permet de l’affirmer ? En l’absence d’une telle alchimie ou révolution physiologique, il n’y a aucun moyen de libérer l’organisme de la pensée et de sa continuité. Cette continuité n’existant plus, vous êtes en droit d’affirmer qu’il s’est produit quelque chose. Mais quoi, au juste ? Et comment exprimer ce qui échappe à l’expérience ?
Source du texte : 3e millénaire




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