lundi 21 février 2011

Dogen Zenji, Eihei Dogen ou Dogen Kigen


Eihei Dōgen, Dōgen Kigen ou maître zen Dōgen (19 janvier 1200 - 22 septembre 1253) est le plus grand maître de l'école Sōtō du bouddhisme zen, qu'il introduisit au Japon depuis la Chine.

Dōgen est né en 1200 à Uji, près de Kyōto. Son père Michichika appartenait au clan des Minamoto et était descendant de l'empereur Murakami (947-967). À cette époque, le Japon traverse une période de troubles. Le pays est soumis depuis peu à un double pouvoir : celui de l'empereur et de sa cour installée à Kyōto, capitale traditionnelle, et celui des shoguns, sorte de général suprême qui détient le pouvoir militaire, établi à Kamakura. Dans cette société féodale les grandes familles se disputent le pouvoir. Les plus illustres sont les Fujiwara et les Minamoto. Sa mère était la fille de Fujiwara Motofusa, autre personnalité importante de la cour impériale. Dōgen vit donc le jour au sein d'une famille aristocratique bien en place et influente. Mais son père mourut alors que lui-même était âgé de deux ans et sa mère lorsqu'il avait huit ans. Le jeune Dōgen reçut l'éducation appropriée à une telle famille et dès l'âge de quatre ans il pouvait lire des poèmes en chinois. Malgré cela, il passa une enfance malheureuse et solitaire, regardant le caractère illusoire de la lutte pour le pouvoir dans un monde de chagrin et d'impermanence. Juste avant de mourir, sa mère lui recommanda de devenir moine afin d'aider au salut de tous les êtres. Très tôt cet enfant, confronté à de tels phénomènes, réalisa la nécessité de chercher la vérité au-delà du monde des apparences. Orphelin, Dōgen fut accueilli par un de ses oncles, Minamoto Michitomo, un illustre poète qui lui fit découvrir la poésie, ce qui imprègnera fortement toutes ses œuvres futures. (...)


Un jour, au cours d'une sesshin, Dōgen reçut un grand choc. Alors qu'il était assis en zazen, son voisin s'endormit sur son zafu. Nyojo d'une voix forte s'écria : « Shin jin datsu raku ! Rejetez le corps et l'esprit! » Et il frappa fortement le moine avec sa sandale, le faisant tomber de son siège. En entendant ces paroles, l'esprit de Dōgen subit une révolution intérieure. Après le zazen, il rendit visite à son maître dans sa chambre. Il lui dit : «Shin jin datsu raku (j'ai abandonné le corps et l'esprit) ». Nyojo lui répondit : « Datsu raku shin jin (abandonne de nouveau le corps et l'esprit) ».
Dōgen resta encore deux ans auprès de Nyojo, puis décida de retourner au Japon. Son maître lui confirma qu'il était alors temps de transmettre à son tour I'enseignement du bouddhisme en aidant les autres à s'éveiller à la vérité universelle.

De Chine, Dōgen ne ramena rien d'autre que la pratique du zazen, shikantaza, telle que la lui avait enseignée son maître. On lui demanda : « Qu'avez-vous rapporté ? » Dōgen répondit : « Je suis revenu les mains vides. » Dans son recueil Eihei Koroku, il écrira plus tard : « Ayant seulement étudié avec mon maître Nyojo et ayant pleinement réalisé que les yeux sont horizontaux et le nez vertical, je reviens chez moi les mains vides... Matin après matin, le soleil se lève à l'Est ; nuit après nuit, la lune s'enfonce à l'Ouest. Les nuages disparaissent et les montagnes manifestent leur réalité, la pluie cesse de tomber et les Quatre Montagnes (la naissance, la vieillesse, la maladie et la mort) s'aplanissent. » Dōgen s'installa d'abord à Kennin-ji, temple de Myozen, son premier maître avec lequel il était parti en Chine et qui était mort pendant le voyage. C'est dans ce temple qu'il écrit son premier recueil : le Fukanzazengi, les règles universelles pour la pratique du zazen. C'est le point essentiel de son enseignement : seulement s'asseoir dans une posture exacte sans rechercher quoi que ce soit, en laissant passer les pensées comme des nuages dans le ciel.
Source du texte : wikipedia


Shobogenzo

Bibliographie :
- Polir la lune et labourer les nuages, trad. Jacques Brosse. Ed. Albin Michel, 1998
- Poèmes zen de Maître Dogen, trad. Jacques Brosse, Hachiro Kanno. Ed.Albin Michel, 2001
- La Vraie loi, trésor de l'oeil : texte choisis du Shobogenzo, trad. Yoko Orimo. Ed. Points, coll. Sagesse.
- Le Shôbôgenzô de Maître Dôgen, 5 tomes, trad. intégrale de Yolo Orimo, préface de Pierre Hadot. Ed. Sully, 2003.
- Le Shobogenzo dans, Le Bouddhisme japonais, textes fondamentaux, trad. G. Renondeau. Ed. Albin Michel
- Shobogenzo, enseignement du maitre Dogen, trad. Kengan-D. Robert. Ed. Sully, 2001.
- Chaque instant est un instant de plénitude. Ed. Les Belles Lettres, 2011.
- De la Bouddhéité, dans Dogen et les paradoxes de la Bouddhéité, trad. Pierre Nakimovitch. Ed. Droz, 1999. Extraits en ligne : Google books
- Le Gakudo yojin-shu, le Fukan zazen-gi dans Les Fleurs du vide, trad. E. Rommeluère. Ed. Grasset.
- Instruction au cuisinier zen, trad. Tenzo Kyokun. Ed. Gallimard, Le Promeneur, 1994.
- La Présence au monde, trad. Tenzo Kyokun. Ed. Gallimard, Le Promeneur.
- Corps et esprit, trad. Tenzo Kyokun. Ed. Gallimard, Le Promeneur.
- Zen, simple assise, le Fukanzazengi, trad. Philippe Coupey. Ed. DesIris.
- Mon corps de lune, poème de l'Eihei Koroku de Maitre Dogen, trad. Philippe Coupey. Ed. DesIris.
- Uji, être-temps, trad. Charles Vacher, Eido Shimano Roshi. Ed. Encre Marine, 1997.
- Seul Bouddha connait Bouddha. Ed. Encre Marine, 1999.
- In-mo, Shobogenzo. Ed. Encre Marine, 2005.

En ligne : 
Shinji Shobogenzo (extraits), trad. Eric Rommeluère, zen-occidental (PDF)
Etudes :
Répertoire de la bibliographie de Dôgen-Zenji, Eijin. Ed. Ono, 1978
Jacques Brosse, Maître Dogen : Moine zen, philosophe et poète, 1200-1253. Ed. Albin Michel.
Jacques Brosse, Les maitres zen (divers extraits). Ed. Bayard.
Bernard Faure, La Vision immédiate. Nature, Eveil et tradition selon le Shobogenzo. Ed. Le Mail, 1987.
T.B. Hoang, Etudes et traduction du Gakudoyojin-shu. Recueil de l'application de l'esprit à l'étude de la voie. Ed. Droz, Paris, Genève, 1973.
Yves Leclair, "Dôgen, caillou, bambou, zen", La Nouvelle Revue Française, n°553. Ed.Gallimard, 2000.
Taisen Deshimaru, Le Trésor du zen (textes de Dogen commentés par Taisen Deshimaru). Ed. Albin Michel
Ishigami Iagolnitzer, Saint Francois d'Assise et Maitre Dogen. Extraits en ligne : Google books
En ligne :
Thanh Thien Nguyen, Voyage intérieur avec maitre Dogen : Ki-school
Etudes générales (zen) :
Collectif, Tch'an, zen, racine et floraisons. Ed. Hermès. 

Jacques Brosse, Les maitres zen. Ed. Bayard.
M. Shibata, Les maitres zen au Japon. Ed. Maisonneuve et Larose, Paris, 1995.
M. Shibata, Dans les monastères zen au Japon. Ed. Maisonneuve et Larose, Paris, 1997.

"Aimez la méditation assise comme si on éteignait les étincelles qui tombent sur la tête".


La Voie transmise à l'Ouest
Je l'ai transmise à l'Est
Pêchant la lune
Labourant les nuages,
J'ai recherché l'ancienne saveur.

La poussière du vulgaire
Ne peut pénétrer
A l'intérieur de l'ermitage
Par une nuit de neige
Au sein de la montagne profonde.
Extrait de Poème écrit dans ma chaumière, dans Les maitre zen de Jacques Brosse.


La Voie est fondamentalement parfaite. Elle pénètre l'univers entier.
Comment pourrait-elle dépendre de la pratique et de la réalisation ?
Le Véhicule du Dharma est libre de toute entrave.
En quoi l'effort assidu serait-il nécessaire ?

En vérité, le Dharmakaya (nature de Bouddha) est hors de portée de la poussière du monde,
Qui pourrait croire qu'il y ait à l'épousseter ?
Il n'est jamais distinct de quiconque,
Toujours exactement là ou l'on est.

Cependant, qu'il existe un écart,
Aussi minime soit-il,
La Voie se trouve aussi éloignée que la terre du ciel.
S'il y a encore préférence ou rejet,
L'esprit se perd dans la confusion. (...)

En conséquence, abandonnez une pratique fondée
Sur la compréhension intellectuelle,
S'en tenant aux mots et à la lettre,
Apprenez le demi-tour
Qui dirige la lumière vers le dedans
Et illuminera votre véritable nature,
Le cors et l'âme d'eux-mêmes s'effaceront
Et apparaîtra votre visage originel.

Pour zazen, retirez-vous dans une pièce silencieuse,
Mangez et buvez sobrement.
Rejetez toute distraction, abandonnez tout souci.
Ne pensez pas : ceci est bien, cela est mal !
Ne prenez parti ni pour ni contre.
Arrêtez toute agitation du mental,
Ne jugez ni des pensées ni des perspectives;
N'ayez aucun désir de devenir un Bouddha.
Zazen ne dépend en aucune façon
De la position assise ou allongée
Extrait de Recommandation générale pour la pratique du zazen (Fukanzazengi) dans : Les maitres zen de Jacques Brosse.


Si vous doutez de la marche des montagnes, c'est que vous ne connaissez pas la marche du Soi qui est la vôtre. Cela ne veut pas dire que vous soyez dépourvu de la marche du Soi, mais celle-ci ne vous est pas encore connue, ni clarifiée. Ceux qui veulent connaitre la marche du Soi doivent justement connaitre aussi la marche des montagnes bleues. Les montagnes bleues ne sont déjà ni de l'ordre de l’animé ni de l'ordre de l'inanimé. Le Soi n'est déjà ni de l'ordre de l'animé ni de l'ordre de l'inanimé. Il est maintenant impossible de mettre en doute la marche des montagnes bleues. (...)


Ne les diffamez pas en disant que les montagnes bleues ne sauraient marcher et que la Montagne de l'est ne saurait aller sur l'eau. C'est à cause de son point de vue élevé et grossier que le commun des mortels met en doute la proposition Les montagnes bleues marchent. C'est à cause de ses petites connaissances bornées qu'il s'étonne du mot montagnes en écoulement. Bien que le terme eau en écoulement passe partout sans difficulté, le commun des mortels reste submergé dans la petitesse de ce qu'il voit et entend. (...)


Les propos impossibles à comprendre dont vous, les chauves, parlez, ne sont impossibles à comprendre que pour vous. Il en va tout autrement pour l'Eveillé et les patriarches. Sous prétexte que ces propos vous restent impossibles à comprendre, vous ne devriez pas refusez d'apprendre les chemins de la compréhension chez l'Eveillé et les patriarches. Si les propos en question s'avèrent finalement impossible à comprendre, la compréhension dont vous parlez maintenant ne saurait non plus être appropriée. (...)


Hokusai (1760-1849), Fuji bleu

Les montagnes sont la demeure des grands saints depuis le temps qui surpasse tous les passé et tous les présents. Les sages et les saints font des montagnes leur ermitage. Ils font des montagnes leurs corps et coeur. C'est grâce aux saints et aux sages que les montagnes se réalisent comme présence. Quoiqu'il nous paraisse qu'une multitude de grands saints et une multitude de grands sages se sont rassemblés dans les montagnes, une fois entré dans les montagnes, personne ne rencontre personne. C'est seulement l'activité quotidienne des montagnes qui se réalise comme présence. Il ne reste aucune trace de ceux qui sont entrés dans les montagnes. 
Extrait de : La vraie Loi, Trésor de l'Oeil.




Zen, la vie de Dogen VOSTFR





Dôgen, un maître pour aujourd'hui (France 2, Sagesses bouddhistes, 22 janvier 2012) 





Yoko Orimo, Le shôbôgenzo de Maître Dôgen (France 2, Sagesses bouddhistes, 19 septembre 2009)


Roland Yuno Rech, Les vie et la mort selon Dogen (France 2, Sagesses bouddhistes, 19 octobre 2008)
   

dimanche 20 février 2011

Hsu Yun Dashi









Le 13 octobre 1959 mourait au monastère Yun-Ch'u, dans le Kiang-si, maitre Hsu Yun, âgé de cent vingt ans et moine depuis cent un ans. C'était le dernier grand représentant de la tradition tch'an. Ainsi qu'on le verra par le texte ci-dessous (le hua-t'ou et le doute) sa contribution à l'enseignement lui apportait encore une note originale et personnelle.
Source du texte : Les maitres zen, de Jacques Brosse. Ed. Bayard.


Bibliographie :
- Essentiel de l'entrainement Tch'an, trad. Lou Kouan You, dans Tch'an, zen, racine et floraisons. Ed. Hermès.
En ligne :
Poèmes de Hsu Yun : PDF
Les pré-requis de la pratique du Chan : Kalyanamitra
La pratique du Chan : Kalyanamitra



L'entrée dans la voie :
Tant de gens dans la salle de pratique.

Mais combien d'entre eux portent le sabre long
,
Le sabre du secours céleste ?
Tout doit être mis en pièce
Les saints, les démons, tout !
Le sang doit gicler dans toutes les directions du ciel.
Tel est l’enseignement sans détour !

Déverrouillez les portes d'or qui mènent à l’abysse
Ce sont elles qui gardent l'entrée de la Voie.
 

Assis, soyez impitoyables !
Faites de votre assise une lame qui tranche les lianes de l’ignorance.
Que votre œil transperce le vide ! 

Mettez à nu votre vrai visage,
Celui que vous aviez avant que votre mère ne vous donne naissance.
Source du texte : Kalyanamitra



Ou encore, quand, dans un ciel clair, le soleil se lève et que sa lumière entre (dans la maison) par une ouverture, on voit la poussière voler dans le rayon, alors que l'espace vide est immobile. Ainsi ce qui est immobile est le vide et ce qui bouge est la poussière. (...)
Par la poussière qui vole d'elle-même et ne dérange pas le vide qui demeure immobile, on entend que la pensée erronée afflue et reflue d'elle-même et ne gêne pas la nature du Moi qui est immuable dans sa condition de bhutatathata (réalité).
- Essentiel de l'entrainement Tch'an, trad. Lou Kouan You, dans Tch'an, zen, racine et floraisons. Ed. Hermès.


Qu'est-ce que le hua-t'ou ("mots-tête") ? Le mot est le mot prononcé et la tête, ce qui précède le mot. Par exemple lorsque quelqu'un dit "Amitabha Bouddha" c'est un mot. Avant qu'il ne soit prononcé c'est un hua-t'ou (un "pré-mot"). Ce que l'on appelle hua-t'ou est le moment qui précède la venue de la pensée accompagnée du mot qui la porte. Aussitôt celle-ci venue est devient un hua-wei ("mot-queue"). Le moment qui précède l'apparition d'une pensée s'appelle le "non-né". Le vide qui n'est ni troublé ni mort, ni immobile ou partiel, s'appelle "l'infini". L'action de tourner sans relâche la  lumière vers l'intérieur, à l'exclusion de toute autre chose, s'appelle l'examen du hua-t'ou.
Quand on examine un hua-t'ou la chose la plus importante et de faire naître un doute. Le doute est la béquille du hua-t'ou. Par exemple, quand on demande : "Qui répète le nom du Bouddha ?", un léger sentiment de doute apparaît à propos de ce "qui". Ce doute ne doit pas être rudimentaire, plus il est affiné, mieux cela vaut.
En tout temps, en tout lieu on doit considérer sans relâche ce doute seul, comme une rivière dont le cours n'est pas interrompu, sans laisser naître une seconde pensée. Dans "Qui répète le nom du Bouddha ?", l'important est le mot "Qui" et rien d'autre. Le "Qui ?" du hua-t'ou est une pratique merveilleuse dans l'entrainement du tch'an.
D'ordinaire le doute que font naître les débutant est très élémentaire, il peut s’arrêter brusquement, pour reprendre ensuite, il parait tantôt familier tantôt étrange. Il ne s'agit pas alors du vrai doute, mais de leur processus de pensée. Quand l'esprit fou aura été graduellement maîtrisé, on sera enfin en état de mettre un frein au processus de pensée, seulement alors on pourra parler de l'examen du hua-t'ou. Peu à peu, on aura plus besoin de faire naitre le doute, il naitra de lui-même. On a alors atteint une porte stratégique par laquelle il est aisé de s'écarter du droit chemin.
Tout d'abord, viendra un moment ou l'on époruvera une complète pureté et un bien être sans bornes. Si l'on manque d'être sur ces gardes et d'examiner les choses de près, on tombera dans un état de torpeur. Si un maitre est là, il le percevra immédiatement et il frappera l'étudiant avec le bâton. Un grand nombre de disciples sont à ce moment là éveillés à la vérité.
Deuxièmement, quand apparaît l'état de pureté et de vide, si le doute cesse d'exister, c'est là un état que nul ne peut décrire, dans lequel celui qui médite est semblable à un homme assis sur un arbre desséché dans une grotte, ou sur des pierres au milieu de l'eau. Quand a atteint cet état, il faut réveiller le doute qui sera suivi de la conscience et de la contemplation de cet état. La conscience (de cet état) est affranchissement de l'illusion, c'est la sagesse. La contemplation (de cet état) efface toute confusion; c'est l'équanimité. Cette réunification de l'esprit sera parfaitement tranquille et brillante dans son équanimité absolue, sa lucidité spirituelle, son entendement total, telle une fumée qui s'élève d'un lieu solitaire. Quand on a atteint cet état, on devrait posséder l'Oeil de Diamant, et se retenir de donner naissance à toute autre chose, car ce ne serait qu'ajouter une autre tête sur sa propre tête.
Extrait de : Le hua-t'ou et le doute, dans les maîtres zen de Jacques Brosse. Ed. Fayard.



Dans l'entrainement Tch'an, il faut que le désir de quitter le royaume de la naissance-et-la-mort sois sérieux et que l'on développe un esprit de longue patience (dans l'effort). Si l'esprit n'est pas sérieux, il sera impossible de faire naître le doute, et l'effort sera vain. L'absence d'un esprit de longue patience aboutira à la paresse, et l'entrainement ne sera pas continu. Développez seulement cet esprit de longue patience, et le doute naîtra de lui-même. Quand le doute s'élève, les difficultés prendront fin d'elles-mêmes. Quand le moment de la maturité apparaîtra, (ce sera comme) de l'eau courante formant un chenal.
Chers amis, le démons meurtrier de l'impermanence guette constamment notre vie et il ne consentira jamais de conclure la paix avec nous ! Développons vivement un esprit de longue patience pour nous sortir de la naissance-et-mort.
- Essentiel de l'entrainement Tch'an, trad. Lou Kouan You, dans Tch'an, zen, racine et floraisons. Ed. Hermès.


En quoi réside l’aisance des vieux pratiquants ? Uniquement dans l’absence de complaisance envers soi-même et dans une pratique minutieuse et assidue ; la minutie doit être toujours plus minutieuse, l’assiduité plus assidue, la subtilité toujours plus subtile. Quand vient la maturité, le fond du tonneau se détache de lui-même ; en d’autres mots, adressez vous à des maîtres expérimentés : ils vous aideront à extraire le dernier tasseau (de l’obstruction).
Ainsi que le dit la chanson du maître Han Shan :
Sur la haute cime d’une montagne
Ne se voit que l’espace infini.
Comment s’établir dans la méditation, nul ne le sait.
La lune solitaire luit sur la mare glacée,
Mais dans la mare il n’y a point de lune ;
La lune est dans le ciel bleu de la nuit.
Cette chanson est à présent chantée,
(Mais) il n’y a pas de Ch’an.
Les deux premiers vers indiquent que ce qui est vraiment éternel est solitaire, ne relève de rien d’autre, et luit avec éclat sur le monde sans rencontrer d’obstruction, aucune. Le troisième vers explique que le corps merveilleux du Bhûthatatâ ne peut être localisé ni par les mondains ni par les bouddhas des trois époques : « nul ne le sait ». Les trois vers suivants (4ème, 5ème et 6ème) constituent l’interprétation expédiente de cet état par le vieux maître. Les deux derniers vers (7ème et 8ème) nous avertissent, de crainte que nous ne confondions le doigt et la lune, qu’aucun de ces mots n’est du Ch’an.
Ma causerie ressemble à une accumulation de choses ; elle est comme l’entrave de plantes rampantes et une rupture importune, car mots et paroles ne peuvent exprimer l’inexprimable. Quand les maîtres anciens recevaient leurs étudiants, ils se servaient de leur bâton ou criaient pour les éveiller : on ne s’embarrassait pas de tant de sophistication. On ne peut toutefois comparer présent et passé, il est donc impératif de pointer un doigt vers la lune.
Chers amis, réfléchissez à tout cela je vous prie ; après tout qui pointe le doigt et qui cherche la lune ?
Extrait de : Facilité pour les vieux pratiquants : une pratique minutieuse et assidue., dans les maîtres zen de Jacques Brosse. Ed. Fayard.


A la recherche de la vérité (5) :
Fais l'expérience du Chan ! Il ne peut être décrit.
Si tu le décris, tu en perds le sens.
Lorsque tu découvres que tes preuves sont sans substances,
Tu réalises alors que tes mots ne sont que poussière. 
Source du texte (divers poèmes de Hsu Yun) : PDF


samedi 19 février 2011

Lin Tsi ou Linji Lu



Dans la succession du sixième patriarche, Lin-tsi (mort en 866 ou 867) occupe, à la cinquième génération, une place unique et centrale. Avec lui, s'instaure une méthode non tant d'enseignement de la Voie que de provocation à l'Eveil. Sans doute, la tenait-il de son maître Houang-po et avait-elle déjà été esquissée par Ma-tsou, mais, autorisé par leur exemple, Lin-tsi va plus loin dans l’iconoclasme, le sarcasme, le blasphème. Il en fait les préalables nécessaires à l'Eveil, une façon de se débarrasser d'un coup de tout l'acquis antérieur qui fait obstacle entre le pratiquant et la Voie. Pour guider l'apprenti plus sûrement que par des mots, il met au point tout un système de signes des plus concrets puisqu'il s'exprime non plus par le mental, mais directement par le corps : coups de bâton donnés ou reçus, clins d'yeux, gestes incompréhensibles, qui sont autant de koans, éructations sonores, propres à déconcerter le novice, à le faire vaciller sur ses bases, et, lui faisant perdre l'équilibre, à le précipiter tête la première dans l'Eveil comme dans l'abîme au bord duquel il tremblait.
(...)
Ainsi, nous savons par lui-même que pendant trois ans, il n'osa pas poser de questions au maître, jusqu'au jour où le doyen des moines, Mou-tcheou, qui l'avait remarqué, disant "Bien qu'il soit le plus jeune, il se distingue de tous", lui suggéra de le faire. Mais Lin-tsi ne savait que demander. Mou-tcheou lui recommanda de poser la question traditionnelle . "Quel est le sens de la venue de l'Ouest du Bodhidharma ?" Ainsi fit-il. Mais, en réponse, il ne reçut qu'une volée de coups de bâton. A son retour, le doyen lui demanda comment s'était passé l'entrevue. "Je n'avais pas seulement fini de parler que le Révérend m'a battu. Je ne comprends pas." Le doyen le persuada de retourner voir Houang-po. De nouveau, Lin-ti fut battu. Il y revint encore. Mais "trois questions, trois bastonnades".
Source du texte : Les maîtres zen de Jacques Brosse. Ed. Bayard.


Bibliographie :
- Entretiens de Lin-tsi, trad. Paul Demieville, Ed. Fayard, 1972.
- Les Entretiens de Lin-Tsi, trad. Pail Demieville, dans Tch'an, zen, racine et floraisons. Ed. Hermès.
Etudes générales : 
voir sous Bibliographie Bodhidharma.





Maintes fois citées sont les célèbres imprécations blasphématoires de Lin-tsi : "Adeptes, voulez-vous voir les choses conformément à la Loi (au Dharma) ? Gardez-vous seulement de vous laisser égarer par les autres. Tout ce que vous rencontrez au-dehors, comme au-dedans de vous-mêmes, tuez-le. Si vous rencontrez le Bouddha, tuez le Bouddha ! Si vous rencontrez un patriarche, tuez le patriarche ! Si vous rencontrez un Arhat, tuez l'Arhat ! Si vous rencontrez vos père et mère, tuez vos père et mère ! ... C'est là le moyen de vous délivrez, d'échapper à l'esclavage; c'est là l'évasion, c'est là, l'indépendance". 
Entretiens, 20b
Source du texte : Les maîtres zen de Jacques Brosse. 


Instructions collective, chap. 17
a) "On dit de toutes parts, adeptes, qu'il y a une Voie à cultiver, une Loi à éprouver. Dites-moi donc quelle Loi à éprouver, quelle Loi à cultiver ? Qu'est-ce qui vous manque en votre activité actuelle ? Qu'avez-vous à compléter par la culture ? C'est parce qu'ils ne comprennent rien à rien que de petits maîtres puînés font confiance à ces renards sauvages, à ces larves malignes, et leur permettent de parler d'affaires bonnes à entortiller autrui - de la nécessité d'accorder la théorie et la pratique, de veiller sur ses triples actes pour pouvoir devenir Bouddha, et autres discours de ce genre comme crachin au printemps. Un ancien l'a dit :
' Si vous rencontrez sur la route un homme parvenu à la Voie,
Surtout ne lui parlez pas de la Voie !'
"Et c'est en ce sens qu'il est dit :
'Qui cultive la Voie, ne la pratique point ;
Toutes sortes de faux objets prennent naissance à qui mieux mieux.
Quand sort l'épée de la sagesse, il n'y a plus aucune chose ;
Tant que n'apparaît la clarté, c'est l'obscurité qui est claire.'
"C'est pourquoi un ancien a dit : 'C'est l'esprit ordinaire qui est la Voie.' Que cherchez-vous donc, vénérables ? Jamais rien n'a manqué à ces religieux sans appui qui sont là en ce moment devant mes yeux, en toute clarté et bien distincts, à écouter la Loi. Si vous voulez ne point différer d'un Bouddha-patriarche, vous n'avez qu'à voir les choses ainsi : là-dessus pas de doute, pas d'erreur ! Celui pour qui d'esprit à esprit il n'y a plus de différenciation, on l'appelle un patriarche vivant. S'il y a différenciation dans votre esprit, c'est que sa vraie nature est séparée de ses marques particulières ; si l'esprit est sans différenciation, nature et marques ne sont pas séparées".

b) On demanda : "qu'est-ce que l'absence de différenciation d'esprit à esprit ? " Le maître dit : "Dès l'instant même où vous vous disposez à poser cette question, il y a déjà différenciation, et la nature et les marques particulières sont séparées. Ne vous y trompez pas, adeptes : en toutes choses, qu'elles soient de ce monde ou supramondaines, il n'y a pas de nature propre, mais pas non plus de nature de naissance : ce ne sont là que des noms vides, et les lettres qui forment ces noms sont vides elles aussi. En reconnaissant pour réels ces noms vides, vous commettez une grande erreur. Et même si ces choses existent, elles sont du domaine des transformations dépendantes (qui servent de points d'appui). Il y a le point d'appui 'Bodhi', le point d'appui 'délivrance', le point d'appui 'trois corps', le point d'appui 'connaissance des objets', le point d'appui 'Bodhisattva', le point d'appui 'Bouddha'. Qu'allez-vous donc chercher dans des 'royaumes de Bouddha' qui sont des transformations, des points d'appui dépendants ? Il n'est pas jusqu'aux Trois Véhicules et au Dodécuple Enseignement, qui ne soient vieux papiers bons à s'essuyer le bran. Le Bouddha est un Corps de Métamorphose fantasmagorique ; les patriarches, ce sont de vieux bonzes. N'êtes-vous pas, vous aussi, nés de votre mère ? A chercher le Bouddha, vous vous ferez attraper par ce Mâra qu'est le Bouddha ; à chercher les patriarches, vous serez liés par ces Mâra que sont les patriarches. Toute recherche est douleur. Mieux vaut être sans affaires !"
Extrait de : Les entretiens de Lin-tsi
Source du texte : Kalyanamitra


Chapitre 21

a) "Je vous le dis : il n'y a pas de Bouddha, il n'y a pas de Loi ; pas de pratiques à cultiver, pas de fruits à éprouver. Que voulez-vous donc tant chercher auprès d'autrui ? Aveugles qui vous mettez une tête sur la tête ! Qu'est-ce qui vous manque ? C'est vous, adeptes, qui êtes là devant mes yeux, c'est vous-mêmes qui ne différez en rien du Bouddha-patriarche ! Mais vous n'avez pas confiance, et vous cherchez au-dehors. Ne vous y trompez pas : il n'y a pas de Loi au-dehors ; il n'y en a pas non plus qui puisse être obtenue au-dedans de vous-mêmes. Plutôt que de vous attacher à mes paroles, mieux vaut vous mettre au repos et rester sans affaires. Ce qui s'est produit, ne le laissez pas continuer ; ce qui ne s'est pas encore produit, ne le laissez pas se produire. Cela vaudra mieux pour vous que dix années de pérégrinations.
b) A mon point de vue, pas tant d'histoires ! Il suffit d'être ordinaire : mettre ses vêtements, manger son grain, passer le temps sans affaires. Vous venez de toutes parts avec l'idée de chercher le Bouddha, de chercher la Loi, de chercher la délivrance, la sortie du Triple Monde. Sortir du Triple Monde, imbéciles ! Pour aller où ? Le Bouddha et les patriarches, ce ne sont que des noms dont on prend plaisir à se laisser lier. Voulez-vous connaître le Triple Monde ? Il n'est autre que terre de votre propre esprit, à vous qui êtes là maintenant à écouter la Loi. Une seule de vos pensées de concupiscence, voilà le Monde du Désir ; une seule de vos pensées de colère, voilà le Monde la Matière ; une seule de vos pensées de déraison, voilà le Monde Immatériel. Ce sont là meubles de votre propre maison. Le Triple Monde ne saurait dire lui-même : "Je suis le Triple Monde". C'est vous, adeptes, vous qui êtes là tout vifs à illuminer toutes choses, à peser et mesurer le monde, c'est vous qui mettez un nom sur le Triple Monde."
Extrait de : Les entretiens de Lin-tsi
Source du texte : Kaylanamitra


Chapitre 22.
a) "Vénérables, le corps physique fait des quatre éléments matériels est impermanent. Partout, jusque dans la rate et l'estomac, dans le foie et le fiel, dans les cheveux et les poils, dans les ongles et les dents, on ne voit que l'aspect vide des choses. C'est l'arrêt de toute pensée en vous, que j'appelle l'arbre d'éveil ; et l'incapacité d'arrêter vos pensées, l'arbre de l'inscience. L'inscience est inlocalisée ; l'inscience n'a ni commencement ni fin. si vous êtes incapables d'arrêter vos pensées, vous gravirez l'arbre de l'inscience, ce qui vous conduira aux six voies et aux quatre naissances, et à porter poil ou cornes. Si vous savez les arrêter, vous accéderez au domaine du corps purifié. Qu'aucune pensée ne naisse en vous, et vous gravirez l'arbre de l'éveil ; vous posséderez les super-savoirs, grâce auxquels on se transforme à son gré dans le Triple Monde, et le Corps de Métamorphose, né du mental, et la béatitude de la Loi, et la délectation du Dhyanâ. La radiance de votre corps illuminera d'elle-même. Si vous pensez à vous vêtir, vous aurez mille épaisseurs de gaze et de satin ; si vous pensez à vous nourrir, cent saveurs au complet ; vous n'aurez pas de maladie causant mort violente. "L'éveil est inlocalisé, et c'est pourquoi il ne saurait être obtenu."
b) "Adeptes, de quoi douterait encore un gaillard qui est un grand homme ? Dans cette activité qui est là devant mes yeux, qui y a-t-il donc ? Tenez-vous-y pour agir, mais n'y appliquez pas de nom ! C'est là ce que j'appelle l'"idée mystérieuse". Qui voit les choses ainsi, ne se laisse rebuter par rien. Un ancien l'a dit :
"L'esprit fonctionne en suivant les dix mille choses ;
Mais ce fonctionnement peut être apaisement.
Tout en suivant le courant, reconnaissez votre nature ;
Elle est sans joie comme elle est sans tristesse."
Extrait de : Les entretiens de Lin-tsi
Source du texte : Kalyanamitra


Chapitre 31
a) « Qu’allez-vous donc chercher de toutes parts, Vénérables, vous agitant comme les vagues de la mer, vous élargissant la plante des pieds à force de pérégrinations ? Il n’y a point de Bouddha qui puisse être cherché ; point de Voie qui puisse être accomplie ; point de Loi qui puisse être obtenue.
« Le Bouddha muni des marques, que tu cherches à l’extérieur,
Ne te ressemble pas.
Veux-tu connaître ton esprit foncier ?
Il n’est ni un (avec Bouddha) ni n’en est séparé. »
Adeptes, le vrai Bouddha est sans figure ; la vraie Voie est sans corps ; la vraie Loi est sans marque particulière. Ces trois se fondent pour se combiner en un. Qui ne sait discerner cela, s’appelle un être dont la connaissance est obscurcie par l’acte. »
b) On demanda : « Qu’est-ce que le vrai Bouddha, la vraie Loi, la vraie Voie ? Veuillez nous en instruire. » Le maître dit : « Le Bouddha, c’est la pureté de notre esprit ; la Loi, c’est la radiance de notre esprit ; la Voie, c’est son rayonnement pur qui partout illumine sans obstacle. Les trois sont un ; ce ne sont que des noms vides, ils n’ont point d’existence réelle en soi. Le vrai religieux est celui qui garde cela présent à l’esprit, de pensée en pensée indiscontûment. Depuis que le grand maître Bodhidharma était venu de la terre d’Occident, il n’avait fait que chercher un homme qui ne fût pas égaré par autrui. Enfin il rencontra le deuxième patriarche, qu’une seule parole amena à la réalisation finale et qui comprit alors la vanité de tout son travail antérieur. A mon point de vue actuel, nous ne différons pas des Bouddha-patriarches. Selon une première formule, on est un maître pour les Bouddha-patriarches ; selon une deuxième formule, on est un maître pour les hommes et les dieux ; selon une troisième formule, on n’arrive même pas à se sauver soi-même. »
Extrait de : Les entretiens de Lin-tsi
Source du texte : Kalyanamitra

Autres extraits : 
première partie (1-9), début de la seconde partie (10-16) : Foucault


 


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