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jeudi 22 novembre 2012

Cogito selon Spinoza




"Je doute, je pense, donc je suis"  (Formulation du Cogito de Descartes par Spinoza)

Découverte du fondement de toute science. — Pour trouver les vrais principes des sciences il (Descartes) chercha ensuite s'il avait révoqué en doute tout ce qui pouvait tomber sous sa pensée, ce qui était une façon d'examiner s'il ne restait pas peut-être encore quelque chose dont il ne doutât pas. Si en effet, doutant comme il la faisait, il trouvait quelque chose que, ni pour aucune des raisons précédentes, ni pour aucune autre, il ne pût révoquer en doute, il jugea avec raison qu'il la pourrait prendre comme fondement pour y asseoir toute la connaissance. Et, bien qu'en apparence il eût tout mis en doute puisqu'il doutait également des choses acquises par les sens et des choses perçues par le seul entendement, il se trouva cependant un objet encore à examiner : à savoir lui-même qui doutait ainsi. Non pas en tant qu'il se composait d'une tête, de mains et d'autres membres du corps, toutes choses déjà comprises dans le doute ; mais seulement en tant qu'il doutait, pensait, etc. Il reconnut par un examen très attentif qu'aucune des raisons ci-dessus indiquées ne pouvait ici justifier le doute : que ce soit en rêve ou à l'état de veille qu'il pense, encore est-il vrai qu'il pense et qu'il est ; que d'autres ou que lui-même aient erré en d'autres sujets, ils n'en existaient pas moins, puisqu'ils erraient. Il ne pouvait non plus supposer par aucune fiction un auteur de sa propre nature qui, si rusé qu'il fût pût le tromper en cela ; car dans le temps qu'on le supposera trompé on devra accorder qu'il existe. Quelque autre cause de doute qu'il pût concevoir enfin, il ne s'en pourra trouver aucune qui ne le rende en même temps au plus haut point certain de sa propre existence. Bien mieux, plus il se trouvera de raisons de douter, plus, il y aura aussi d'arguments pour le convaincre de son existence. Si bien que, de quelque côté qu'il se tourne pour douter, il n'en est pas moins contraint de s'écrier : je doute, je pense, donc je suis.

Cette vérité découverte, il trouve en même temps le fondement de toutes les sciences et aussi une mesure et une règle de toutes les autres vérités, à savoir :
Tout ce qui est perçu aussi clairement et distinctement que cette première vérité est vrai.

Qu'il ne puisse y avoir d'autre fondement des sciences que celui-là, ce qui précède le montre avec une clarté suffisante, et plus que suffisante, parce que tout le reste peut être révoqué en doute sans aucune peine, mais que cela ne peut l'être en aucune façon. A l'égard toutefois de ce principe : je doute, je pense, donc je suis, il importe avant tout d'observer que cette affirmation n'est pas un syllogisme, dont la majeure serait passée sous silence. Car, si c'était un syllogisme, les prémisses devraient être plus claires et mieux connues que la conclusion même : donc je suis ; et, par conséquent, je suis ne serait pas le premier fondement de toute connaissance ; outre que cette conclusion ne serait pas certaine, car sa vérité dépendrait de prémisses universelles que notre Auteur a depuis longtemps révoquées en doute, Ainsi ce je pense, donc je suis, est une proposition unique équivalant à celle-ci : je suis pensant. (...)

Extrait de : Spinoza, Les Principes de la Philosophie de Descartes démontrés selon la méthode géométrique, Partie 1. 
Texte entier en ligne (trad. Appuhn) : hyper Spinoza (format RTF)

* * *

Le texte précédent est une explication du Cogito de Descartes par Spinoza mais pourrait-on parler d'un Cogito propre à Spinoza - ou à d'autres philosophes - et en quels termes  ?

En considérant le Cogito comme une pure intuition, et non un comme un raisonnement, rien ne nous empêche de le paraphraser ou de le décliner de mille et une manières. Car on peut poser comme hypothèse que toute grande philosophie s'origine dans une intuition fondamentale. Les définitions de l'Ethique de Spinoza, par exemple, ne font l'objet d'aucune démonstration mais sont simplement posés par le philosophe, en vertu d'une première intuition (implicite) et au service de celle-ci : Dieu ou la Nature est (partout). 
L'expérience spinoziste se donne donc de manière "objective" et non "subjective". Les guillemets sont important puisque au stade de l'intuition rien ne s'oppose encore ni au sujet cartésien ni au Dieu spinoziste. Contrairement à Descartes, Spinoza restera moniste dans son système philosophique, en ne reconnaissant qu'une seule substance, celle de Dieu ou la Nature, dont il fait éclater les limites courantes. 

jeudi 15 novembre 2012

Voyager Tabula Rasa




Suite de : Ce que n'est pas la pompe à Cogito

La méthode de Descartes est celle du doute.


Douter consiste pour lui à rejeter comme faux ce sur quoi le doute est posé, en l’occurrence tout : depuis les impressions sensibles les plus floues jusqu'aux vérités mathématiques, en passant par ce qui est communément admis, comme le fait d'avoir un corps ou une localisation. Cela est justifié car rien ne nous garantit que nous ne sommes pas, en ce moment même, en train de rêver ou d’halluciner. Le doute sera alors appliqué de manière systématique sur tout objet se présentant à la conscience au moment même où il se présente. Son but est de découvrir quelque chose qui lui résiste, un indubitable sur quoi le philosophe va pouvoir s'appuyer et fonder une nouvelle philosophie. Le seul critère de vérité sera donc ce caractère indubitable, qui se donne par une intuition ou une vision claire et distincte.

Paradoxalement le doute sera l'alpha et l’oméga de la démarche. En effet la seule chose qui résiste au doute c'est le doute lui-même. Je peux douter de tout mais en doutant je ne peux pas douter que je doute. Autrement dit que je pense (au sens cartésien du terme, en l’occurrence "que je m'aperçois immédiatement par moi-même" que je doute - voir la page Le Cogito Shadok). Car le doute systématique ne peut pas ne pas être un acte conscient.

Idem en doutant de tout je ne peux pas non plus douter de mon existence en tant que sujet du doute, ou sujet pensant. Le Cogito (qui rappelons-le est une intuition) a donc deux faces, en quelque sorte.
Recto : Je pense
Verso : Je suis (pensant)
Ce n'est pas deux moments successifs comme pourrait le laisser croire la formule initiale (Je pense, donc je suis), mais un seul.
(Voir la page : Ce que n'est pas la pompe à Cogito).
Les raisonnements de Descartes ne sont pas exposés comme manière de preuve, mais seulement pour orienter le lecteur vers l’intuition du Cogito.

Pour comprendre Descartes il faut donc refermer son (ou ses) livre(s), et faire soi-même l'expérience du doute systématique ou de la table rase (tabula rasa) de toute croyance. Sans oublier de renverser à terre le résultat trouvé par Descartes (son propre Cogito), qui doit aussi être mis en doute ou rejeter comme étant faux. C'est seulement sur une table vierge absolument que le voyage de chacun pourra commencer.

mercredi 14 novembre 2012

Ce que n'est pas la pompe à Cogito




Suite de la page : Le Cogito Shadok

Précédemment nous avons vu qu'il ne fallait surtout pas mettre autre chose dans la pompe du Cogito que de la pensée cartésienne. Voyons maintenant le fonctionnement de la pompe elle-même.

Descartes nous donne trois formulations de ce qu'il est convenu d'appeler le Cogito. La première, en français, dans le Discours de la méthode (1636), la deuxième, en latin, dans les Méditations métaphysiques (1641) et la troisième, aussi en latin, dans les Principes de la philosophie (1644) :
(1) Je pense, donc je suis
(2) Ego sum, ego existo (Je suis, j'existe)
(3) Ego cogito, ego sum (Je pense, je suis)
(Pour leur contexte voir la page : René Descartes)

A quoi nous voyons que "Je pense, donc je suis" (1) peut se lire sans le "donc" (3) et même sans le "Je pense" (2). Le Cogito de Descartes n'est donc pas une déduction par quoi nous concluons l'existence (du sujet pensant) à partir du constat de la pensée (chez ce même sujet). Le "Je suis" se donne dans une simple intuition ou "inspection de l'esprit" - selon son expression dans sa Réponse aux secondes objections (1641).
(Idem : René Descartes).


Bonne nouvelle : non seulement la pompe à Cogito délivre du "Je suis" sans même avoir besoin de pomper (au sens de raisonner), mais aussi du "Je pense", car elle fonctionne dans les deux sens. En effet nous ne sommes jamais que des "choses qui pensent".

Nous pouvons donc compléter les formulations de Descartes, en posant une double implication, ou une équivalence :

(1a) Je pense, donc je suis (pensant)
(1b) Je suis (pensant), donc je pense
Les contrapositions du conditionnel :
(2a) Je ne suis pas (pensant), donc je ne pense pas
(2b) Je ne pense pas, donc je ne suis pas (pensant)
L'équivalence :
(1c) Je pense <-> Je suis (pensant)

En résumé, le Cogito n'est pas un raisonnement mais une intuition ou une "percée" (selon le mot de Stephen Jourdain) par laquelle nous accédons à une conscience sans limite. Tout comme chez Jourdain :

"Il ne peut rien y avoir en moi, c'est-à-dire dans mon esprit, dont je ne sois conscient". (Descartes, Lettre, décembre 1640)

Le philosophe fait, ou ferait, donc l'expérience d'une conscience qui accompagne chaque instant de sa vie. Avant même qu'elle ne se scinde (ou le paraisse) d'avec son objet, puisque nous avons une identité entre le penser et l'être (ce qui met Descartes sur les traces de Parménide : "Etre et penser sont la même chose", fragment III - quitte ensuite à s'en éloigner grandement).


Le Cogito Shadok





Descartes aurait pu formuler ainsi son cogito ("Je pompe, donc je suis") s'il était lui-même un Shadok, vu que l'activité essentiel des Shadoks est le pompage. Les Shadoks sont des choses pompantes, et non pensantes (rappelons qu'ils n'ont que 4 cases dévolus à la pensée).

En tant qu'humain aussi (ce cogito reste valable) pour autant que l'on distingue entre le fait de pomper et celui de se savoir pomper, autrement dit de la pensée de pomper. Pour que la proposition "Je pompe donc je suis" soit une instance du cogito cartésien il faut donc l'expliciter ainsi : "je pense (où je m'aperçois immédiatement) pomper donc je suis". (1)
Pourquoi ? Parce que nous pouvons pomper sans pomper, en rêve ou en étant victime d'une hallucination, alors que nous ne pouvons pas ne pas penser pomper en pensant pomper (à tort ou à raison).

(1) "Par le mot de penser, j’entends tout ce qui se fait en nous de telle sorte que nous l’apercevons immédiatement par nous-mêmes, c’est pourquoi non seulement entendre, vouloir, imaginer, mais aussi sentir, est la même chose ici que penser. " (Principes de la philosophie, 9 - voir la page : René Descartes).

Le verbe "pomper" peut donc être remplacé par n'importe quel autre verbe (exprimant un état ou une action) pour autant que la conscience l'accompagne. Par exemple, le fait de respirer. 


"Je respire donc je suis" <-> "Je pense (ou je m’aperçois immédiatement) respirer donc je suis".
Mais la respiration est une sorte de pompage, alors prenons-en un autre :
"Je rêve donc je suis" <-> "Je pense (ou je m'aperçois immédiatement) rêver donc je suis".
Dans ce dernier cas, le rêve est lucide, donc le cogito ne fonctionnera pas pour un rêve ordinaire, ni pour une respiration pendant le sommeil (en dehors d'un rêve lucide).

Autrement dit l'objet de la pensée importe peu, seulement la pensée elle-même - telle que définie précédemment (1). La précision n'est pas sans importance. 

Pour que la pompe du Cogito puisse fonctionner, et qu'en ressorte "une chose pensante", il faut pomper de la pensée cartésienne et aucune autre. Non pas une production cérébrale, plus ou moins automatique, mais la conscience qui devra accompagner cette activité (ou n'importe laquelle). On peut imaginer le paradoxe d'un Descartes Shadok refusant catégoriquement de pomper une suite distraite de pensées, mais acceptant un simple geste fait avec conscience.

Suite au prochain épisode : Ce que n'est pas la pompe à Cogito.

P.S.
Le paradoxe ressortira encore davantage en constatant que le verbe "pomper" peut aussi être remplacé par sa négation : "Je ne pompe pas" ou par n'importe quelle autre : "Je ne pense pas" (mais seulement au sens où nous l'entendons habituellement), pour autant que nous soyons présent à cette absence de pensée.
"Je ne pense pas, donc je suis" <-> "Je pense (ou je m’aperçois immédiatement) ne pas penser, donc je suis"
A noter que dans l’équivalence la signification du verbe n'est pas la même avant et après la parenthèse.



mardi 13 novembre 2012

Le Cogito de Jourdain

Le penseur de Rodin


Visser cet écrou-là, et peut-être ne pas mourir...
JE ME SAIS.
Je réfléchis : JE ME SAIS réfléchissant. Je me dis : "tiens..." : JE ME SAIS me disant "tiens...". J'ai une idée ! : JE ME SAIS ayant une idée. Je sens, ressens : JE ME SAIS sentant, ressentant. Je jouis : JE ME SAIS  jouissant. Je recherche la conscience de moi-même : JE ME SAIS recherchant la conscience de moi-même.
Je ne veux à aucun prix être conscience : JE ME SAIS  ne voulant à aucun prix être conscient.
J'abandonne la piste de la conscience : JE ME SAIS abandonnant la piste de la conscience.
Il n'est rien de ce que nous faisons et vivons qui ne soit devancé par JE ME SAIS. Ce constat intellectuel lui-même, si juste et important soit-il, s'adosse à JE ME SAIS, ce qui ne relativise pas nécessairement sa justesse et son importance mais, sûrement, son existence ! Mais que resterait-il de cette remarque si JE NE ME SAVAIS la faisant ?
"Je me sens pris de vertige !" Soit. Mais, de ce saint vertige que resterait-il si JE NE ME SAVAIS l'éprouvant ?
Il n'y a absolument rien à déduire de ce fait premier de l'existence, que toute mon existence est devancée, par JE ME SAIS, - et pas même cela.
Il n'y a ni issue logique ni impasse logique.
"Alors, bon Dieu, qu'est-ce que je puis faire ?" ME SAVOIR poussant cette exclamation.
La seule relation que je puisse établir avec la conscience, c'est de la pratiquer, de l'assumer, de l'être.

On pourrait dire aussi, mais de manière plus lointaine et imparfaite, que la conscience est le miracle par lequel mon être intérieur s’apparaît à lui-même. Ou encore, évoquer la conscience comme la transparence à elle-même de ma propre présence.
Tout ce que je pourrais ajouter va m’apparaître comme de la sauce inutile, aussi j'arrête là.
Tout de même, je désire ajouter ceci : la conscience apparaît bien comme la vrille logique jusqu'à atteindre l'être et à le faire être.
Stephen Jourdain, Le Grand plongeon, Conférences à la Sorbonne, Ed. Le Mercure Dauphinois, 2000. (extrait du chap. 5).
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* * *

Cette expérience cruciale, je  l’ai faite à brûle-pourpoint quand j’avais seize ans.

C’était le soir, j’étais dans ma chambre, allongé dans l’obscurité, et je tournais et retournais dans ma tête depuis un long moment, probablement depuis une demi-heure, la petite phrase du Cogito de Descartes : « Je pense, donc je suis ». Il m’avait semblé, dans les jours précédents, entrevoir une prodigieuse vérité dans cette petite phrase, et j’essayais de retrouver cette vérité entrevue dans un éclair. Je réfléchissais depuis très longtemps, en me répétant inlassablement : « je pense, donc je suis », et en faisant chaque fois le voyage depuis la réalité vivante qui en moi-même correspondait à « je  pense » et « je suis » jusqu’à ces mots, pour les charger, dans la petite phrase, de leur vrai sens. En m’efforçant de penser le Cogito avec ma vie. C’était un travail très difficile, j’étais épuisé, le déclic qui m’aurait révélé la signification mystérieuse et prodigieuse de la phrase ne se produisait pas, mais, à un certain moment, un autre déclic, que je n’attendais pas, dont je ne soupçonnais pas l’existence, a dû jouer, et, en une fraction de seconde, sans que j’aie l’impression d’une césure, dans la foulée, je me suis trouvé dans un arrière-plan impossible et tout à fait inconcevable de ce « je » qui pensait. L’entrée dans cet arrière-plan est l’expérience autour de laquelle gravite Cette Vie m’aime. (...)

Je pense qu’en effet il peut très bien exister une parenté entre ce que Descartes touchait dans le Cogito et mon expérience. Il est certain que le Cogito est plus qu’une évidence intellectuelle, c’est une percée. Tout de même, je puis affirmer que l’expérience qui se cache derrière cette phrase n’est pas la mienne. Ne serait-ce que parce que celui qui a vécu mon expérience ne peut plus sérieusement faire œuvre de philosophe, et cela, bien qu’il estime détenir avec cette conscience l’unique point de départ possible de la pensée philosophique (!), et la seule chance de cette pensée. (...)
Source (et suite) du texte : 3e Millénaire

* * *

MAJ de la page Stephen Jourdain avec un dialogue entre Stéphane Jourdain, Denise Desjardins (femme de Arnaud Desjardins) et Giles Farcet :




Nouvelle publication : Le Miracle d'être, entretiens avec Charles Antoni, Ed. Charles Antoni, L'Originel, 2012.

dimanche 11 novembre 2012

René Descartes










René Descartes, né le 31 mars 1596 à La Haye en Touraine, ville renommée Descartes (Indre-et-Loire) à partir de 1967, et mort le 11 février 1650 à Stockholm, est un mathématicien, physicien et philosophe français.
Source (et suite) du texte : wikipedia
Autre biographie : larousse



Bibliographie :
- Oeuvres et lettres, Ed. La Pléiade, 1937
comprenant notamment :
- Règles pour les directions de l’esprit (1628)
- Discours de la méthode (1637)
- Méditation sur la philosophie première (1641)
- Principes de la philosophie (1644)
- Les Passions de l’âme (1649)
(disponibles dans diverses collections de poche)
En ligne :
- Discours de la méthode : intratext / wikisource / audiolivre (mp3)
- Méditations métaphysiques : intratext / wikisource / audiolivre (mp3)

- Principes de la philosophie : wikisource /
- autres : wikisource / gallica (oeuvres complètes)

Voir aussi les pages : Le troisième rêve de Descartes / Cogito de Jourdain / Cogito Shadok


Je ne sais si je dois vous entretenir des premières méditations que j’y ai faites ; car elles sont si métaphysiques et si peu communes, qu’elles ne seront peut-être pas au goût de tout le monde : et toutefois, afin qu’on puisse juger si les fondements que j’ai pris sont assez fermes, je me trouve en quelque façon contraint d’en parler. J’avais dès longtemps remarqué que pour les mœurs il est besoin quelquefois de suivre des opinions qu’on sait être fort incertaines, tout de même que si elles étaient indubitables, ainsi qu’il a été dit ci-dessus : mais pour ce qu’alors je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensai qu’il fallait que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse comme absolument faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s’il ne resterait point après cela quelque chose en ma créance qui fut entièrement indubitable. Ainsi, a cause que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu’il n’y avait aucune chose qui fut telle qu’ils nous la font imaginer; et parce qu’il y a des hommes qui se méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples matières de géométrie, et y font des paralogismes, jugeant que j’étais sujet à faillir autant qu’aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les raisons que j’avais prises auparavant pour démonstrations ; et enfin, considérant que toutes les mêmes pensées que nous avons étant éveillés nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans qu’il y en ait aucune pour lors qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m’étaient jamais entrées en l’esprit n’étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose ; et remarquant que cette vérité, je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étaient pas capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais.

Puis, examinant avec attention ce que j’étais, et voyant que je pouvais feindre que je n’avais aucun corps, et qu’il n’y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse ; mais que je ne pouvais pas feindre pour cela que je n’étais point ; et qu’au contraire de cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait très évidemment et très certainement que j’étais ; au lieu que si j’eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j’avais jamais imaginé eût été vrai, je n’avais aucune raison de croire que j’eusse été : je connus de là que j’étais une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser, et pour être n’a besoin d’aucun lieu ni ne dépend d’aucune chose matérielle ; en sorte que ce moi, c’est-à-dire l’âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu’elle est plus aisée à connaître que lui, et qu’encore qu’il ne fût point, elle ne laisserait pas d’être tout ce qu’elle est.

Après cela je considérai en général ce qui est requis à une proposition pour être vraie et certaine ; car puisque je venais d’en trouver une que je savais être telle, je pensai que je devais aussi savoir en quoi consiste cette certitude. Et ayant remarqué qu’il n’y a rien du tout en ceci, je pense, donc je suis, qui m’assure que je dis la vérité, sinon que je vois très clairement que pour penser il faut être, je jugeai que je pouvais prendre pour règle générale que les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies, mais qu’il y a seulement quelque difficulté à bien remarquer quelles sont celles que nous concevons distinctement. (...)
Extrait de : Discours de la méthode, quatrième partie
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Toutefois j’ai ici à considérer que je suis homme, et par conséquent que j’ai coutume de dormir, et de me représenter en mes songes les mêmes choses, ou quelquefois de moins vraisemblables, que ces insensés lorsqu’ils veillent. Combien de fois m’est-il arrivé de songer la nuit, que j’étais en ce lieu, que j’étais habillé, que j’étais auprès du feu, quoique je fusse tout nu dedans mon lit ! Il me semble bien à présent que ce n’est point avec des yeux endormis que je regarde ce papier ; que cette tête que je branle n’est point assoupie ; que c’est avec dessein et de propos délibéré que j’étends cette main, et que je la sens : ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct que tout ceci. Mais, en y pensant soigneusement, je me ressouviens d’avoir souvent été trompé en dormant par de semblables illusions ; et, en m’arrêtant sur cette pensée, je vois si manifestement qu’il n’y a point d’indices certains par où l’on puisse distinguer nettement la veille d’avec le sommeil, que j’en suis tout étonné ; et mon étonnement est tel qu’il est presque capable de me persuader que je dors. (...)
Extrait de : Méditations métaphysiques (Méditation première)

Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses ; je me persuade que rien n’a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente ; je pense n’avoir aucuns sens ; je crois que le corps, la figure, l’étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit. Qu’est-ce donc qui pourra être estimé véritable ? Peut-être rien autre chose, sinon qu’il n’y a rien au monde de certain.

Mais que sais-je s’il n’y a point quelque autre chose différente de celles que je viens de juger incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le moindre doute ? N’y a-t-il point quelque Dieu, ou quelque autre puissance, qui me met en l’esprit ces pensées ? Cela n’est pas nécessaire ; car peut-être que je suis capable de les produire de moi-même. Moi donc à tout le moins ne suis-je point quelque chose ? Mais j’ai déjà nié que j’eusse aucun sens ni aucun corps : j’hésite néanmoins, car que s’ensuit-il de là ? Suis-je tellement dépendant du corps et des sens que je ne puisse être sans eux ? Mais je me suis persuadé qu’il n’y avait rien du tout dans le monde, qu’il n’y avait aucun ciel, aucune terre, aucuns esprits, ni aucuns corps : ne me suis-je donc pas aussi persuadé que je n’étais point ? Tant s′en faut ; j’étais sans doute, si je me suis persuadé ou seulement si j’ai pensé quelque chose. Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé, qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. Il n’y a donc point de doute que je suis, s’il me trompe; et qu’il me trompe tant qu’il voudra, il ne saura jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu’après y avoir bien pensé, et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure et tenir pour constant que cette proposition, je suis, j’existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit.

Mais je ne connais pas encore assez clairement quel je suis, moi qui suis certain que je suis ; de sorte que désormais il faut que je prenne soigneusement garde de ne prendre pas imprudemment quelque autre chose pour moi, et ainsi de ne me point méprendre dans cette connaissance  que je soutiens être plus certaine et plus évidente que toutes celles que j’ai eues auparavant.(...)
Extrait de : Méditations métaphysique (Méditation deuxième)

Car, encore que l'idée de la substance soit en moi, de cela même que je suis une substance, je n'aurais pas néanmoins l'idée d'une substance infinie, moi qui suis un être fini, si elle n'avait été mise en moi par quelque substance qui fût véritablement infinie.
Et je ne me dois pas imaginer que je ne conçois pas l'infini par une véritable idée, mais seulement par la négation de ce qui est fini, de même que je comprends le repos et les ténèbres par la négation du mouvement et de la lumière : puisque au contraire je vois manifestement qu'il se rencontre plus de réalité dans la substance infinie que dans la substance finie, et partant que j'ai en quelque façon premièrement en moi la notion de l'infini, que du fini, c'est-à-dire de Dieu, que de moi-même. Car comment serait-il possible que je pusse connaître que je doute et que je désire, c'est-à-dire qu'il me manque quelque chose et que je ne suis pas tout parfait, si je n'avais en moi aucune idée d'un être plus parfait que le mien, par la comparaison duquel je connaîtrais les défauts de ma nature ?
Extrait de : Méditations métaphysique (Méditation troisième)
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7. Que nous ne saurions douter sans être, et que cela est la première connaissance certaine qu’on peut acquérir.
Pendant que nous rejetons en cette sorte tout ce dont nous pouvons douter, et que nous feignons même qu’il est faux, nous supposons facilement qu’il n’y a point de Dieu, ni de ciel, ni de terre, et que nous n’avons point de corps ; mais nous ne saurions supposer de même que nous ne sommes point pendant que nous doutons de La vérité de toutes ces choses ; car nous avons tant de répugnance à concevoir que ce qui pense n’est pas véritablement au même temps qu’il pense, que, nonobstant toutes les plus extravagantes suppositions, nous ne saurions nous empêcher de croire que cette conclusion : Je pense, donc je suis, ne soit vraie, et par conséquent la première et la plus certaine qui se présente à celui qui conduit ses pensées par ordre.

9. Ce que c’est que penser.
Par le mot de penser, j’entends tout ce qui se fait en nous de telle sorte que nous l’apercevons immédiatement par nous-mêmes; c’est pourquoi non seulement entendre, vouloir, imaginer, mais aussi sentir, est la même chose ici que penser. Car si je dis que je vois ou que je marche, et que j’infère de là que je suis; si j’entends parler de l’action qui se fait avec mes yeux ou avec mes jambes, cette conclusion n’est pas tellement infaillible, que je n’aie quelque sujet d’en douter, à cause qu’il se peut faire que je pense voir ou marcher, encore que je n’ouvre point les yeux et que je ne bouge de ma place; car cela m’arrive quelquefois en dormant, et le même pourrait peut-être arriver si je n’avais point de corps; au lieu que si j’entends parler seulement de l’action de ma pensée ou du sentiment, c’est-à-dire de la connaissance qui est en moi, qui fait qu’il me semble que je vois ou que je marche, cette même conclusion est si absolument vraie que je n’en puis douter, à cause qu’elle se rapporte à l’âme, qui seule a la faculté de sentir ou bien de penser en quelque autre façon que ce soit. 
Extrait de : Les Principes de la philosophie (Première partie)
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Quand nous apercevons que nous sommes des choses qui pensent, c'est une première notion qui n'est tirée d'aucun syllogisme, et lorsque quelqu'un dit : Je pense, donc je suis, ou j'existe, il ne conclut pas son existence de la pensée comme par la force de quelque syllogisme, mais comme une chose connue de soi, il la voit comme une simple inspection de l'esprit. Comme il parait de ce que, s'il la déduisait par le syllogisme, il aurait du auparavant connaitre cette majeur : tout ce qui pense est ou existe. Mais au contraire, elle lui est enseignée de ce qu'il sent en lui-même qu'il ne peut pas faire qu'il pense, s'il existe. Car c'est le propre de notre esprit, de former les propositions générales de la connaissance des particulières.
Extrait de : Réponse aux secondes objections. 


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