Un manifeste inédit d'Albert Camus sur la Liberté de la presse.
Publié en exclusivité par Le Monde International, le 18 mars 2012 -
Javier Bonilla Saus
A propos des attaques systématiques contre la presse en Equateur, Cuba, Venezuela, Argentine, Bolivie, Nicaragua, etc.
Le manifeste que nous publions a été rédigé par Albert Camus (1913-1960) près de trois mois après le début de la seconde guerre mondiale. Il a alors 26 ans. Non signé, le texte est authentifié. Il est aussi d'actualité. Il pourrait tenir lieu de bréviaire à tous les journalistes et patrons de journaux qui aspirent à maintenir la liberté d'expression dans un pays en guerre ou soumis à la dictature, là où le patriotisme verrouille l'information. " Toutes les contraintes du monde ne feront pas qu'un esprit un peu propre accepte d'être malhonnête ", écrit Camus, pour qui résister, c'est d'abord ne pas consentir au mensonge. Il ajoute : " Un journal libre se mesure autant à ce qu'il dit qu'à ce qu'il ne dit pas. "
Cet article de Camus devait paraître le 25 novembre 1939 dans Le Soir républicain, une feuille d'information quotidienne vendue uniquement à Alger, dont Camus était le rédacteur en chef et quasiment l'unique collaborateur avec Pascal Pia. Mais l'article a été censuré. En Algérie, sa terre natale, qu'il n'a, à l'époque, jamais quittée hormis pour de brèves vacances, Camus jouit d'un petit renom. Il a déjà écrit L'Envers et l'Endroit (1937) et Noces (mai 1939). Il a milité au Parti communiste pour promouvoir l'égalité des droits entre Arabes et Européens, avant d'en être exclu à l'automne 1936 - il a consenti à cette exclusion, tant les reniements politiques du parti l'écoeuraient.
Secrétaire de la maison de la culture à Alger, il a monté la première compagnie de théâtre de la ville, adapté Le Temps du mépris, de Malraux, et joué des classiques. Sa première pièce, Révolte dans les Asturies, coécrite avec des amis, a été interdite par Augustin Rozis, le maire d'extrême droite d'Alger. Le jeune Camus, orphelin d'un père mort en 1914, fils d'une femme de ménage analphabète, fait de la littérature une reconnaissance de dette. Fidélité au milieu dont il vient, devoir de témoignage.
Pascal Pia, vieil ami d'André Malraux, l'a recruté en 1938 comme journaliste polyvalent pour Alger républicain, quotidien qui entendait défendre les valeurs du Front populaire. Ce journal tranchait avec les autres journaux d'Algérie, liés au pouvoir colonial et relais d'une idéologie réactionnaire. Ainsi Camus a publié dans Alger républicain une série d'enquêtes qui ont fait grand bruit, la plus connue étant " Misère de la Kabylie ".
Camus est pacifiste. Mais une fois la guerre déclarée, il veut s'engager. La tuberculose dont il est atteint depuis ses 17 ans le prive des armes. Alors il écrit avec frénésie. Dans Alger républicain puis dans Le Soir républicain, qu'il lance le 15 septembre 1939, toujours avec Pascal Pia. Ces deux journaux, comme tous ceux de France, sont soumis à la censure, décrétée le 27 août. Par ses prises de position, son refus de verser dans la haine aveugle, Camus dérange. L'équipe, refusant de communiquer les articles avant la mise en page, préfère paraître en laissant visibles, par des blancs, les textes amputés par la censure. Au point que certains jours, Alger républicain et surtout Le Soir républicain sortent avec des colonnes vierges.
Moins encore qu'en métropole, la censure ne fait pas dans la nuance. Elle biffe ici, rature là. Quoi ? Des commentaires politiques, de longs articles rédigés par Camus pour la rubrique qu'il a inventée, " Sous les éclairages de guerre ", destinée à mettre en perspective le conflit qui vient d'éclater, des citations de grands auteurs (Corneille, Diderot, Voltaire, Hugo), des communiqués officiels que n'importe qui pouvait pourtant entendre à la radio, des extraits d'articles publiés dans des journaux de la métropole (Le Pays socialiste, La Bourgogne républicaine, Le Petit Parisien, le Petit Bleu, L'Aube)...