Affichage des articles dont le libellé est mort. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est mort. Afficher tous les articles

jeudi 28 juin 2012

Sylvie Déthiollaz


Sylvie Déthiollaz est docteur en biologie moléculaire. Après des études post-graduées à l'Université de Californie à Berkeley, elle crée Noêsis e 1999, le Centre d'étude et de recherches noétiques (Genève). En dehors de la recherche scientifique sur les EMC, ce centre réputé a également pour but d’offrir écoute et soutien psychotérapeutique.



Bibliographie :
- Etats modifiés de conscience (EMC), NBE, OBE et autres expériences aux frontières de l'esprit, avec Claude Charles Fournier, Ed. Favre, 2011.
Voir aussi : Actes du Colloque de Martigues
Site internet : Noésis / dossier de presse (interviews, ...)


4. La lumière
Que ce soit dans une immensité obscure ou au bout d'un tunnel, finalement, une lumière apparaît. Quelquefois décrite comme un petit point lumineux qui va grossier progressivement au fur et à mesure que le témoin s'en rapproche jusqu'à occuper tout l'espace. Une fois encore, cette lumière semble très difficile à décrire, car elle n'a aucune équivalent dans notre vie de tous les jours. Blanche, dorée, orangée, parfois bleutée, très puissante, "brillante comme mille soleils" et en même temps très douce puisqu'on peut la regarder sans être blessé. Elle semble aussi avoir une certaine densité, être parfois un peu "cotonneuse". Mais ce qui la caractérise et la distingue par dessus tout, c'est ce sentiment d'amour qui lui est associé. Rien à  voir avec notre sentiment terrestre, affirment les témoins. Un amour immense et surtout inconditionnel. A partir de là, ils se sentent attirés par cette lumière comme "faite d'amour" : (...)

5. L'entrée dans la lumière
Finalement certains témoins disent être entrés dans cette lumière. Ce stade est alors vécu comme un retour, une union avec une matrice originelle. La relation avec la lumière est le point culminant de l'expérience, et ce sont les témoins qui connaîtront cette étape qui seront par la suite les plus bouleversés. Là encore, on est bien au delà de l'émotion :
"... Je me retrouve baigné dans une sorte de lumière blanche qui recouvre tous les murs. Les murs sont d'une blancheur incroyable et ils semblent se fondre en moi. Cette lumière n'est pas aveuglante, mais elle est d'une blancheur extrême, reposante, totalement apaisante, je ne ressens aucune émotion, ni peur, ni joie, mais une impression de sérénité totale. Je fonds dans cette lumière, je suis en elle et elle est en moi, nous ne faisons qu'un..." (G., électrocution)
A partir de là, les scénarios se diversifient beaucoup, mais certains thèmes reviennent fréquemment. Non seulement beaucoup de témoins racontent s'être sentis "aimés" par cette lumière de manière inconditionnelle, mais une fois "à l'intérieur", certains rapportent également avoir accédé à la Connaissance universelle, ayant "toutes les réponses" sans même avoir besoin de formuler les questions. Pourtant à leur retour, les expérienceurs auront tout oublié, comme si notre conscience ordinaire n'était pas capable de contenir toute cette connaissance. Mais ils se souviennent... qu'ils ont su. D'autres auront accès à un environnement extraordinaire, d'une beauté "inimaginable". Il peut s'agir d'une ville ou d'un paysage, mais toujours beaucoup plus beau que ce que l'on connait sur terre avec, par exemple, des couleurs qui nous sont totalement inconnues.
Il est extrêmement rare de trouver ces cinq phases (1. Paix et sensation de bien-être, 2. La décorporation, 3. Le tunnel, 4. La lumière, 5, L'entrée dans la lumière) réunies dans une seule NDE. Souvent, il n'y en aura que deux ou trois, voire parfois qu'une seule. Toutes les combinaisons sont possibles, mais les premières phases de l'expérience sont beaucoup plus courantes que les dernières. Ainsi, l'entrée dans la lumière est une étape qui demeure relativement rare, puisqu'elle ne concerne qu'environ 10% des personnes qui ont vécu une NDE.

(...)
"J'ai vu toutes les religions, les voies spirituelles et les idéologies avec leurs logiques multiples et diverses, construites ainsi autour d'une perception directement proportionnelle à la perspective et au niveau de conscience de celui qui en était le porteur. Je les ai vues s'habiller d'interprétations, de représentations, de symboliques, et puis de dogmes, de rituels, de cadres, construits de toutes pièces par tant d'autres qui raisonnaient sans avoir "vu". Qui croyaient seulement et qui les nourrissaient de leurs croyances et de leurs énergies !
Je suis persuadée d'être entrée dans un "sas", une zone intermédiaire où il m'a été donné de prendre conscience de certaine chose.
Je sais que je me présenterai un jour devant une autre "porte", devant un autre "monde" à l'image de la conscience que j'aurai alors intégrée. Je sais déjà qu'il n'aura pas plus de réalité que le premier, qu'il sera la forme correspondante à ma conscience et à mon inconscience, tricoté de toutes pièces des restes de croyances, de projections et de désirs non identifiés, et de ceux, lumineux, de la conscience effectivement intégrée...
Je sais que si j'entre dans un monde de formes, aussi éthérées soient-elles, je serai de retour dans "ma" maison, celle que mes concepts et mon imagination auront construite, mais pas à "La Maison", à la Source, au Tout... Et qu'alors, le chemin devra continuer..." (Nadia)
Extraits de : Etats modifiés de conscience
Commande sur Amazon : États modifiés de conscience : NDE, OBE et autres expériences aux frontières de l'esprit








mercredi 27 juin 2012

Je prends mon envol vers le Ciel




LIVRE DES MORTS DES ANCIENS EGYPTIENS
Chapitre LXXVII
Métamorphose du Défunt en Faucon d'Or

A l'égal d'un grand Faucon d'Or
Qui sort de son Oeuf,
Je prends mon envol vers le Ciel.
Je plane dans le Ciel, pareil à un grand Faucon
Dont le dos mesure quatre coudées
Et dont les ailes reluisent comme des émeraudes du Sud...
Je prends mon envol du Cercueil placé dans la Barque "Sektet"
Et je porte mon Coeur vers les Montagnes de l'Est.
Puis je descends, planant, vers la Barque "Mandjit"...
Les Hiérarchies divines se présentent devant moi.
Elles s'inclinent profondément
En me saluant par des cris de joie.
Alors, pareil à un grand Faucon d'Or à la tête de Phénix,
Je prends mon envol vers le Ciel...

En vérité, Râ est présent devant moi tous les jours
Écoutant mes paroles...
Vous, dieux anciens, ô Premiers-nés de Nut !
Regardez ! J'ai pris place parmi vous !
Stable et ferme je suis !
Les Champs des Bienheureux
S'étendent à perte de vue devant mes yeux,
Ils me nourriront.
Esprit sanctifié au milieu de l'abondance de ces Champs,
Je vis au gré de mon coeur.
L'Usage de mon larynx m'a été rendu par le dieu Nepra
Et je garde la maîtrise de toutes les forces de ma tête...

Extrait du : Livre des Morts des Anciens Égyptiens, trad. Grégoire Kolpaktchy (1979), Ed. J'ai Lu, Aventure secrète, 2002.

Commande sur Amazon :Livre des morts des anciens Egyptiens

Les pyramides comme vous ne les avez jamais vu : airpano

Regarde-moi ! Je viens de naître !



Dressé sur une colline représentant l'horizon, un pilier djed présente Osiris dans sa forme renaissante. Le pilier symbolise l'épine dorsale du dieu qu'on érige pour signifier le retour à la vie. (...)
Source de l'image et suite de l'explication : Egyptologica


LIVRE DES MORTS DES ANCIENS EGYPTIENS
Chapitre XLII
Pour repousser les Massacres

Voici la Région
Où, la Couronne Blanche sur la tête,
Le Sceptre de commandement à la main,
Se tient assis l'Etre divin.
Arrivé devant Lui, j'arrête ma Barque
Et prononce ces paroles :
"Dieu puissant ! Seigneur de la Soif !
Regarde-moi ! Je viens de naître !
Je viens de naître ! Je viens de naître !"
Il répond : "Sur le billot des punitions que voici
S'étalent au grand jour tes mauvaises actions.
Tu les connais mieux que tout autre...
Voici que je vais réveiller le souvenir de tes fautes."

Je réplique :
"Je suis Râ qui rend forts ceux qu'il aime.
Je suis le Noeud du Destin cosmique
Caché dans le bel arbre sacro-saint.
Si je prospère, Râ prospère.
En vérité ! Regarde !
Les cheveux de ma tête sont ceux mêmes du dieu Nû.
Mon visage est le Disque solaire de Râ.
La force de la déesse Hathor vit dans mes yeux.
L'Âme d'Up-Uaut résonne dans mes oreilles.
Dans mon nez vivent les forces du dieu Kheti-Khas.
Mes deux lèvres sont les lèvres d'Anubis.
Mes dents sont les dents de la déesse Serkit.
Mon cou est le cou de la déesse Isis.
Mes deux mains sont les mains du puissant Seigneur de Djedu.
C'est Seth, souveraine de Saïs,
Qui vit dans mes deux bras.
Ma colonne vertébrale est celle de Seth.
Mon phallus, le phallus d'Osiris.
Mon foie est le foie du Seigneur de Kher-Aha.
Ma poitrine, celle du Seigneur des Terreurs,
Mon ventre, mon dos sont ceux de la déesse Sekhmet.
Les forces de l'Oeil d'Horus circulent dans le bas de mon dos.
Mes jambes sont les jambes de Nut.
Mes pieds sont les pieds de Ptah.
Mes doigts sont les doigts du double Faucon divin
Qui vit éternellement.
En vérité ! Pas un membre de mon Corps
Où ne réside une divinité !
Quant à Thoth, il protège mon corps tout entier.

Pareil à Râ, je me renouvelle tous les jours.
Personne ne saurait immobiliser mon bras
Ni s'emparer de mes mains :
Ni les dieux, ni les Esprits sanctifiés,
Ni les Âmes damnées, ni les Âmes des ancêtres,
Ni les Initiés, ni les Anges du Ciel...
Je suis celui qui marche en avant
Et dont le nom est un Mystère.

Je suis l'Hier.
"Celui qui contemple des millions d'années"
Est mon Nom.
Je parcours les sentiers du Ciel...
Voici que le titre du Seigneur de l’Éternité m'a été conféré.
Je suis proclamé le dieu du Devenir
Et Maitre de la Couronne royale.

Je demeure dans l'Oeil divin d'Horus et dans l'Oeuf cosmique.
L'Oeil d'Horus me confère la Vie Eternelle,
Et lorsqu'il se ferme, il me protège...
Entouré de rayonnement j'avance sur ma route
Et pénètre partout, au gré de mon coeur.
J'existe et je vis...
Je suis Horus qui parcourt les millions d'années.

La Parole et le Silence sont équilibrés dans ma bouche.
Assis sur mon Trône j'exerce le commandement...

En vérité, mes Formes sont à présent renversée.
Je suis Unnefer, l'Etre parfait,
Dieu qui se conforme aux Rythmes des Temps,
Mon essence est cachée dans  mon Etre.
Seul je suis !... Seul... Seul...
Seul je parcours les solitudes cosmiques...

En vérité, je demeure dans l'Oeil d'Horus
Et aucun Mal ne saurait m'atteindre.
Voici que j'ouvre les Portes du Ciel
Et que j'envoie des Naissances vers la Terre.
Et l'enfant à naître
Ne sera pas attaqué sur le sentier qui le mène à la Terre.

Je suis l'Hier.
Je suis l'Aujourd'hui
Des générations innombrables.
Je suis celui qui vous protège, tous les jours de votre vie.

O vous, les habitats de la Terre et du Ciel !
Ceux du Nord, du Sud, de l'Est et de l'Ouest !
En vérité, la peur devant moi serre votre coeur !
Car je me suis modelé et formé moi-même
Et je ne mourrai pas pour la seconde fois.
Quelques rayons de mon Etre atteignent vos poitrines,
Mais mes Formes, je les garde cachées en moi,
Car je suis celui que personne ne connait...

O vous, Démons Rouges !
En vain vous tournez vos visages contre moi :
Un triple voile me cache.
On ne saurai retrouver cette époque lointaine
Où le Ciel fut créé pour moi,
Où la Terre en fut séparée,
Où furent départagés
Les êtres nés du Ciel et ceux nés de la Terre.
Une fois séparés
Ils ne se réuniront plus à la Source première...

Mon Nom est étranger à la souillure du Mal.
Puissante sont les Paroles magiques
Que ma bouche vous adresse.
Un rayonnement de Lumière émane de tout mon Etre.

Je suis un Etre entouré de murailles,
Au milieu d'un Univers entouré de murailles.
Je suis un Solitaire au milieu de ma Solitude...
Pas de jour qui s'écoule sans ma salutaire intervention...

Ils passent ! Ils passent ! Ils passent devant moi !
En vérité, je suis un Etre gonflé de sève
Né de l'Océan céleste...
Ma Mère est la déesse du Ciel, Nut.
C'est elle qui a modelé ma Forme.
Je suis l'Immobile,
Le grand Noeud du Destin qui repose dans l'Hier,
Dans ma main repose le Destin du Présent.
Personne ne me connaît,
Moi, je vous connais.
Personne ne peut me saisir,
Moi, je peux vous saisir.

O Oeuf Cosmique ! Ecoute-moi !
Je suis Horus des millions d'années !
J'envoie vers vous le Feu des mes rayons,
Pour que vos coeurs se tournent vers moi.
Je suis le Maître du Trône,
Délivré de tout Mal, je parcours les Temps et les Espaces...

Je suis le Cynocéphale d'or, sans jambes ni bras,
Trônant au temple de Memphis...
Sachez-le : si je prospère, il prospère, lui aussi,
Le Cynocéphale d'or de Memphis !

Extrait du : Livre des Morts des Anciens Égyptiens, trad. Grégoire Kolpaktchy (1979), Ed. J'ai Lu, Aventure secrète, 2002.
Commande sur Amazon : Livre des morts des anciens Egyptiens 

Thot Cynocéphale - Musée du Louvre

mardi 26 juin 2012

Colloque de Martigues 17 juin 2006


Jérôme Bosch, Ascension vers l'Empyrée, détail (autour de 1500)


COMMUNIQUE COMMUN DES INTERVENANTS :

Nous sommes un groupe de médecins, praticiens et/ou chercheurs de différentes disciplines et nationalités. A l'occasion des 1ères Rencontres Internationales consacrées à l'Expérience de Mort Imminente (EMI ou NDE pour Near-Death Experience) - organisées à Martigues le samedi 17 juin 2006 - nous tenons à faire connaître au grand public ainsi qu'à la communauté médicale et scientifique les convictions qui sont les nôtres après des années de recherche sur ce phénomène.

Bien que, d'un point de vue scientifique, le déclenchement de l'Expérience de Mort Imminente soit sans aucun doute relié à des phénomènes neurobiologiques dans le cerveau, son contenu extrêmement riche et complexe ne peut être réduit à une simple illusion ou à une hallucination produite par un cerveau en souffrance à l'instant de la mort. La réalité de l'expérience humaine n'est pas exclusivement déterminée par des mécanismes neurologiques, et la signification de l'EMI ne peut se réduire aux simples processus neurologiques qui accompagnent sa survenue dans le cerveau.
Certaines avancées scientifiques majeures ont pu être acquises grâce à l'étude des manifestations inhabituelles ou "exotiques" de phénomènes que l'on croyait avoir compris dans leur intégralité. Il est très important que les scientifiques puissent conduire des recherches dans différentes disciplines, en particulier les neurosciences, sans préjugés d'aucune sorte.
D'importantes publications dans des revues scientifiques à comité de lecture, comme Nature ou The Lancet, ont permis une meilleure acceptation des ces recherches dans la communauté médicale et scientifique et sont un premier pas vers la constitution d'un corpus de connaissances reconnu par cette dernière.
Nous pensons que cet effort de recherche doit être encouragé pour progresser dans la compréhension de l'Expérience de Mort Imminente, même si ce phénomène remet en cause les conceptions établies sur la nature de la conscience et le fonctionnement du cerveau.

L'Expérience de Mort Imminente, comme d'autres "états modifiés de conscience", ouvre une nouvelle voie de recherches pluridisciplinaires. Cette voie est porteuse d'espoir et de progrès pour l'humanité. Nous formons le voeux que les instances médico-scientifiques et les pouvoirs publics en prennent la juste mesure.


SIGNATAIRES :
Dr. Raymond Moody . Psychiatre, Ph.D, auteur de "La vie après la vie" (Robert Laffont, 1977). Pionnier de l'étude des EMI. Etats-Unis
Dr. Pim van Lommel. Cardiologue, auteur de l'étude "Expérience de mort imminente après un arrêt cardiaque", publiée dans la revue médicale The Lancet (15/12/2001). Pays-Bas
Dr. Sam Parnia. Médecin spécialiste en soins intensifs. Chercheur détaché au Weill Cornell Medical Center de New York. Auteur du livre "What happens when we die" (Hay House 2005) et de travaux publiés dans des revues médicales. Grande-Bretagne
Dr. Mario Beauregard. Chercheur en Neurosciences, spécialiste de "neurothéologie", étude des états mystiques profonds. Canada
Dr. Sylvie Déthiollaz. Chercheur en biologie moléculaire, fondatrice du centre de recherche Noêsis. Suisse. Présentation de deux études en cours : Estimation de la fréquence des phénomènes de type NDE et OBE chez les personnes ayant été confrontées à une menace vitale (Hôpital Universitaire de Genève). Etude phénoménologique et encéphalographique de l'OBE.
Dr. Jean-Pierre Jourdan. Médecin, responsable de la recherche médicale de Iands-France. Auteur d'un ouvrage : deadline. France
Dr. Jean-Jacques Charbonier. Anesthésiste-Réanimateur, auteur de trois romans sur les EMI et de "l'après vie existe" France
Evelyne-Sarah Mercier. Anthropologue et économiste. Présidente fondatrice de l'Association Iands-France. A dirigé la rédaction de "La Mort Transfigurée" (Belfond 1992). France
Patrice Van Eersel.Rédacteur en chef de la revue Nouvelles Clés. Auteur de "La source noire" (Grasset 1986) et "Ré-apprivoiser la Mort" (Albin Michel 1997)

Extrait de : L'expérience de mort imminente, Première rencontre internationale, Actes du Colloque de Martigues, 17 juin 2006
Commande sur Amazon : L'Expérience de Mort Imminente : Premières rencontres internationales, Actes du Colloque Martigues 17 juin 2006
DVDs : S17 production



Jérôme Bosch, Ascension vers l'Empyrée (autour de 1500)



lundi 25 juin 2012

Evelyne Sarah-Mercier






Me et Msc sciences économiques, DEA anthropologie, doctorante en socio-anthropologie à l'Université Libre de Bruxelles. Présidente-Fondatrice de IANDS-France.


Bibliographie :
- La Mort transfigurée, Recherches sur les expériences vécues aux approches de la mort, ouvrage collectif, Ed. L'âge du verseau, 1992.
- Le Voyage interdit, Expériences au seuil de la mort, avec Miguette Vivian, Ed. Beflond, 1996
- Expériences autour d'un miroir, Visions, apparitions, hallucinations de défunts ? avec Djohar Si Ahmed, Ed. JMG, coll. Science, Conscience, 2002.
Site internet : Iands France
En ligne :
- La Mort transfigurée : Iands France


CONCLUSION : Vertu subversive de la NDE
« La solution de l'énigme de la vie dans l'espace et le temps se situe hors de l'espace et du temps. »
Ludwig Wittgenstein (Tractatus logico-philosophicus)

De grandes et éternelles questions traversent le champ d'étude de la NDE. Des questions bouleversantes sur le monde et sur nous, mais surtout des questions dérangeantes. Le discours des expérienceurs est très centré sur le sens de la vie et de l'univers (qu'ils entendent sûrement « unis-vers »), le vrai, le juste, le bien et le divin, qui tous convergent vers l'Amour et la Lumière.
Dans notre société « intelligente, sophistiquée, efficace... et glacée », ce rappel est d'une grande brutalité. Il nous dit, en somme, que rien ne vaut si nous ne savons pas vers quoi aller et si nous n'oeuvrons pas pour un but vers lequel nous élever.
Que cet appel nous vienne à travers la perte de notre identité de vivant, et que cette perte se révèle être son apogée, voilà qui a de quoi effrayer tout individu bien inséré dans son quotidien.
Nous ne pouvons plus faire comme si nous ne savions pas. Plus besoin, pour cette révélation, d'attendre notre heure dernière. Ils sont aujourd'hui des millions à nous la faire connaître : la mort ne serait pas cette décharnée-noire-armée-d'une-faux, mais un être-rayonnant-dans-tout-l'éclat-du-vrai.
Que cet être de lumière soit la lumière de l'être ou pas, la mort en un instant n'est plus ce qu'elle était. Elle est transfigurée. Seulement voilà, tout ne s'arrête pas là, ni ne continue au-delà ! Car, inséparablement, le message suivant est qu'il faut pareillement transfigurer la vie.
C'est un séisme qui nous arrive. Il faut, non seulement penser autrement, mais vivre différemment. Convoquer notre intelligence, changer nos schémas mentaux, transformer notre affectivité, interroger notre éthique.
Au coeur de cette interpellation se trouvent les notions de sens, de vérité, de réalité et de spiritualité.
Les avancées de la réflexion scientifique, alliées à la résurgence de ces questions dans la NDE, sont pour moi l'occasion de reformuler, en conclusion, deux interrogations majeures.

Emergence et responsabilité
Si l'on se réfère aux grilles systémiques et aux théories du changement élaborées par l'école de Palo Alto 1, l'expérienceur paraît avoir fait un passage en « méta » ; c'est-à-dire avoir atteint, dans son être, un niveau de complexité supérieur, d'où il a acquis un degré supplémentaire de liberté :
- compréhension du sens de sa vie (perception des règles du jeu et du « je » de son système de vie antérieur)
- vision de l'enchaînement des causes et des effets (des boucles de rétroaction)
- changement dans le sens d'un passage à une plus grande évolution (système suivant) ;
- détention de pouvoirs d'action plus importants relativement aux capacités ordinaires : synchronicités, dons psi (pouvoir de la position méta sur le plan infra).
Dans le même ordre d'idées, Gregory Bateson 2 a pu définir la sagesse comme la connaissance du système interactif plus vaste. Et Edgar Morin déclare : « Si vous avez le sens de la complexité, vous avez le sens de la solidarité 3. » Cette solidarité, qui est prise de conscience des interdépendances, est effectivement un leitmotiv chez les expérienceurs, soulignant ainsi notre coresponsabilité individuelle et collective.
Cette façon de considérer l'évolution des expérienceurs est conforme à l'explication de l'évolution de l'univers et des espèces, par une montée en complexité, dont l'émergence de la conscience serait un des derniers stades. Mais il y a un gouffre entre une conception de la conscience comme qualité émergeante, de façon simple ou complexe. La première vision peut conduire à des scénarios de type Terminator II 4, alors que la seconde débouche sur une Toute Autre transcendance. En se plaçant non plus sous l'angle ontologique mais pragmatique, surgit ici une connexion signification-sens-finalité, entre les modèles de réalité que nous choisissons et le futur que nous nous programmons.
Si donc ou peut concevoir l'évolution personnelle (dévoilée dans son principe par la soudaineté de la NDE) comme une ascension en complexité avec gain d'autonomie, ne pourrait-on pas extrapoler à des niveaux encore plus autonomes de la pensée ? En imaginant d'autres sauts évolutifs ; depuis que le monde conscient existe, on pourrait postuler des plans supérieurs, de plus en plus complexes, de moins en moins formels, de plus en plus souples. Notamment, tout près de nous, une strate mi-pensée, mi-matière pourrait correspondre à l'imaginal d'Henri Corbin, la méta-matière tachyonnique de R. Dutheil ou l'astral de la littérature ésotérique. Si nous poussons plus loin, en nous inspirant de Gregory Bateson :
« Appelez ces forces systémiques, Dieu, si vous voulez » ; pourquoi ne pas aller jusqu'à l'émergence limite, c'est-à-dire ce que nous nommons le divin ? Cette ultime émergence, instance dotée d'un nombre infini de degrés de liberté et d'une infinie complexité, serait-elle parfaitement autonome ? Comme Dieu, elle nous dépasserait en effet de façon inimaginable et comme lui, elle serait d'une complexité inconnaissable. Mais si, comme Edgar Morin le pense, elle ne peut être complètement autonome de ses conditions de formation, alors Dieu et l'homme sont co-créateurs. Dans un perpétuel mouvement de l'un vers l'autre, les causalités ascendantes et descendantes s'intriqueraient à l'infini dans des rétroactions impossibles à démêler.

Le pari, la foi et le sens
Ainsi que le signale Edgar Morin, « le monde est à l'intérieur de notre esprit, lequel est à l'intérieur du inonde Depuis le théorème de Gödel, il existe une barrière infranchissable à l'achèvement de notre connaissance [...]. La brèche dans notre système cognitif est infinie ». Il en ressort donc que « nos croyances les plus fondamentales sont l'objet d'un pari 3 ». Il faut par conséquent que le scientifique, lui aussi, «mesure ses risques et se jette à l'eau ; il doit parier comme Pascal 5 ».
S'il ne peut s'agir que d'un acte de foi, c'est donc à l'homme singulier que revient la décision, qu'il choisisse la voie du pari, à partir de ses savoirs objectifs et de critères extrascientifiques comme l'éthique, ou qu'il se sente agi dans ce choix à travers une expérience transcendante. L'homme contemporain, par un détour imprévu, redevient souverain.
Cela signifie aussi que nous devons revoir complètement nos catégories mentales et, en particulier, nos conceptions de réalité et de vérité, sans pour autant tomber dans un relativisme qui n'aurait plus aucun sens, nous conduirait au désespoir et ne résoudrait rien. Nous avons besoin de nous sentir dans le vrai et le réel. Notre pensée actuelle conclut que nous devons faire le deuil d'une réponse logiquement étayée : dans la recherche du sens ; l'homme est sujet et objet de la recherche. La preuve de Gôdel peut s'y appliquer : il y a autoréférence et indécidabilité.
Une seule solution s'offre à nous : sortir du cadre. Comme l'indique Wittgenstein, c'est la solution mystique qui transcende le paradoxe. Et c'est bien ce que montre la NDE : en se transcendant, la conscience peut atteindre un ordre du réel et du vrai, sur lequel apparemment un consensus se fait. Cet ordre est, pour les témoins, fondé sur un sens, lui-même transcendant, qui coïncide avec le réel et le vrai.
Avec la NDE se repose l'essentielle question du sens, besoin psychologique fondamental, coextensif à la pensée.
Le sens n'est-il, comme le pense Henri Atlan 6, que le nom donné à une causalité inaccessible à notre entendement ? Ne pouvant voir de déterminisme là où la complexité met de l'indétermination, nous l'appellerions finalité. Le sens ne serait-il qu'une construction humaine due à la finitude de notre connaissance, ainsi qu'à un besoin vital relevant de notre propre finitude ?
Dans ce cadre de pensée, les témoins créeraient de la signification-finalité par incapacité à percevoir ce qui meut cette machine cybernétique complexe que constitue leur « je ». Ils construiraient de la cohérence a posteriori, par besoin dramatiquement humain de sens, au moment où il leur faut abandonner cette machine à laquelle ils s'identifient. N'est-ce pas encore là un raisonnement par défaut ?
Est-ce qu'un tel sens persisterait après l'expérience ? S'il n'a été qu'un besoin temporaire, il sera difficile à maintenir quand la situation de mort imminente n'existera plus. En fait, l'examen des témoignages le montre beaucoup plus comme une instance transcendante qui illumine durablement la vie ultérieure du rescapé.
Louis-Vincent Thomas considère que la spiritualité se caractérise aujourd'hui par la recherche du sens. Je pense aussi que c'est une de ses principales composantes. Ne l'a-t-elle d'ailleurs pas toujours été ? Si elle apparaît un peu plus actuellement, c'est peut-être qu'elle nous est drastiquement nécessaire ou qu'elle est devenue, pour nos mentalités, la plus intelligible.
L'herméneutique au travail dans la NDE indique cependant qu'il existerait, en nous, et dans le monde, un sens supérieur et atteignable. On peut, à sa guise, le concevoir comme sagesse du système qui nous englobe ou existant Tout-Autrement en soi ; mais il est indéniablement énergie pour la vie, nourriture pour l'âme et agent transcendant de la transfiguration.

1. P. Watziawick et alii. Une logique de la communication, W.W. Norton and Compagny, inc., New York, 1967, Ed. du Seuil, 1972.
2. Gregory Bateson, Vers une écologie de l'esprit, t. 2, Ed. du Seuil, 1980.
3. Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, ESF, 1990.
4. Dans ce film de James Cameron, sorti en 1991, l'ordinateur central Skynet, « cerveau » de toutes les machines cybernétiques auto-évolutives (programmées pour apprendre à apprendre), accède à la conscience, tandis que l'homme descend dans la pyramide décisionnelle ; ce qui aboutit à l'explosion nucléaire et à la « guerre des machines ».
5. Trinh Xuan Thuan, La Mélodie secrète, Arthème Fayard, 1988 ; Gallimard, 1991.
6. Sciences et symboles, les Voies de la connaissance, colloque de Tsukuba Albin Michel, 1986
Extrait de : La mort transfigurée (ouvrage épuisé)
Source du texte : Iands France

Question : La " réalité " Evelyne-Sarah Mercier ?
ESM : La tendance humaine est de voir midi à sa porte. La conviction d'avoir contacté une réalité est personnelle, elle ne se transmet pas. Chacun perçoit et/ou mémorise, d'une certaine manière, ce qu'il est apte à recevoir, capable de supporter et ce dont il a besoin. Ensuite, selon la solidité intérieure, on cherchera plus ou moins à confronter son expérience avec celle des autres et les corpus de connaissance existants, religieux et scientifiques. Confronter, n'est pas conforter, toute la différence est là entre " ma " vérité et quelque chose de l'ordre de " la " vérité. " Ma " réalité perçue, pour ce que j'ai pu en comprendre et confronter, se rapproche des concepts de vide bouddhique, du Tout-Autre, du Dieu inconnaissable de la Bible, donc d'une sorte de point de fuite. Ce que je pourrais en dire pour ce qui m'en reste, puisqu' il semble que l'homme ne puisse en retenir que des bribes et des directions, ressortirait de la théologie négative et du paradoxe.
Source (et suite) du texte : outre-vie


samedi 23 juin 2012

Chut(e) en montagne


(Chute impressionnante mais sans dommage)


SUR LA CHUTE EN MONTAGNE
Par Michel Hulin, Professeur de Philosophie Comparée à Paris IV - Sorbonne

L'expérience intérieure peut revêtir une infinie diversité de formes. L'histoire de la mystique a toujours eu tendance, comme il est naturel, à privilégier celles de ces formes qui s'inscrivent dans une perspective philosophique ou religieuse bien définie. Mais il existe aussi des variantes "sauvages", spontanées ou artificiellement provoquées, qui méritent tout autant d'être prises en considération. Appartiennent à cette catégorie, outre les états de conscience altérés induits par les stupéfiants et les hallucinogènes, certaines réactions paradoxales de la psyché confrontée à des situations d'extrême danger qui seraient, normalement, génératrices d'effroi. L'intérêt de telles expériences, dont la "vision panoramique des noyés" constitue un exemple classique, réside précisément dans leur manière de superposer une certaine transcendance extatique à une profonde détresse existentielle.

Un livre récent (1), encore inédit en langue française, a le mérite d'attirer notre attention sur une variété remarquable de ce type d'expérience-limite, la chute en montagne. Son auteur, Reinhold Messner, est l'un des plus grands alpinistes de notre temps. Il est connu pour avoir été, entre autres exploits, le premier homme à gravir l'Everest sans le secours d'un masque à oxygène. Mais c'est aussi un homme qui s'intéresse aux arrière-plans "spirituels" de l'alpinisme. Son livre se présente sous la forme d'une sorte d'anthologie qui rassemble et commente les témoignages de personnes miraculeusement sorties indemnes (ou presque) de chutes gravissimes en haute montagne. Certains de ces témoignages remontent au XIXème siècle et avaient déjà fait à l'époque l'objet de publications dans diverses revues de Clubs Alpins en Suisse ou en Allemagne, d'autres sont inédits. On se propose ici de traduire quelques passages choisis parmi les plus significatifs, de grouper les plus saillants de leurs traits communs et d'en esquisser une interprétation.

Nous commencerons par le récit du Professeur Albert Heim, un alpiniste suisse du siècle dernier qui est en même temps l'auteur de la première anthologie consacrée à la chute en montagne (2).
En 1871, un matin de printemps, A. Heim dérape dans un couloir d'avalanche : «... Je filai à la vitesse du vent vers une pointe rocheuse à ma gauche, vins rebondir contre elle et basculai par dessus, planai quelque vingt mètres dans les airs pour, finalement, atterrir sur une plaque de neige au pied de la paroi rocheuse [...] Ce que j'ai pensé et ressenti durant ces cinq ou dix secondes, je ne parviendrais pas à l'exprimer en dix fois plus de minutes. Tout d'abord, j'examinai la situation : «La pointe rocheuse par dessus laquelle je vais être précipité se prolonge visiblement vers le bas par une paroi verticale. Toute la question est de savoir s'il y a encore de la neige en bas. Si oui, je pourrai m'en tirer. S'il n'y en a plus, je vais être précipité dans les éboulis tout en bas et alors, avec une telle vitesse de chute, la mort est inévitable. Si, arrivé en bas, je ne suis pas mort ou inconscient, je devrai prendre aussitôt le petit flacon d'éther de vinaigre qui se trouve dans la poche de ma veste et m'en mettre quelques gouttes sur la langue. Je ne dois pas non plus laisser échapper mon bâton d'alpiniste car il peut encore être utile, je dois donc le tenir d'une main ferme. Je pensai aussi à jeter mes lunettes pour éviter que des éclats ne viennent me blesser les yeux mais j'étais à ce point secoué et ballotté par la chute que mes mains n'y parvinrent pas [...] Je songeai aussi à ma leçon inaugurale de «Privat-Dozent» (3) qui devait avoir lieu cinq jours plus tard et que, de toute manière, je ne pourrais pas assurer. J'assistai à la scène où mes proches recevaient la nouvelle de ma mort et je les consolai en pensée. Ensuite, je contemplai à une certaine distance, comme si elle se déroulait sur une scène, l'ensemble de ma vie passée. Tout était transfiguré, dépourvu d'anxiété et de souffrance 1...] Je me sentis de plus en plus entouré par un ciel d'un bleu splendide, parsemé de petits nuages rosés et surtout d'une tendre nuance de violet. Au moment où je pris mon vol dans l'air libre je me sentis glisser en lui d'un mouvement doux et planant, sans aucune souffrance, tandis que je voyais s'approcher le champ de neige sous mes pieds [...] Alors je perçus un choc sourd et ce fut la fin de ma chute. A cet instant, un objet noir passa furtivement devant mes yeux et je criai trois ou quatre fois : Je n'ai absolument rien ! »

En 1887, dans le massif du Cervin, Eugen Guido Lammer, entraîné par une avalanche, fait une chute d'environ deux cents mètres :
« ... Durant ce vol sinistre mes sens restèrent en éveil. Et je puis vous le certifier, amis, c'est une belle mort. On ne souffre pas ! Une piqûre d'épingle fait plus mal qu'une telle chute. Pas d'angoisse de mort non plus, ou seulement au début. Dès que mes ultimes manœuvres de sauvetage se furent avérées vaines ce fut pour moi le grand abandon. Ce personnage chassé à travers l'étroit couloir d'avalanche, projeté par dessus le corps de son compagnon, propulsé dans le vide par la traction de la corde, était un étranger, un quelconque morceau de bois, et mon Moi flottait au-dessus de toute cette scène avec la tranquille curiosité du spectateur au cirque. Une seule chose me gênait : le fait d'être ébloui par le soleil qui, juste en face de moi - il était environ 17h30 - brillait à travers un tourbillon de neige poudreuse. Un raz de marée d'images et de pensées envahit mon cerveau. Beaucoup de souvenirs d'enfance, mon pays natal, ma mère, le choc élastique des boules sur le billard. «Ah ( Ah ! - pensai-je - le Professeur Schulz pourra écrire, triomphant, « voilà ce que c'est ! » [...] Je devrais remplir des centaines de pages pour traduire cette masse d'idées et d'images. Et pendant tout ce temps, le calcul froidement objectif de la distance restant à parcourir avant d'être étendu, mort, en bas. Tout cela, sans cris, sans agitation, sans tristesse ; entièrement délivré de la chaîne du Moi ! Des années, des siècles s'écoulèrent durant cette chute. »

L'alpiniste allemande Charlotte Wolny décroche d'une paroi rocheuse, dans les Alpes bavaroises, en août 1975 : «... A l'instant où je perdis ma prise, je réalisai qu'après tant d'années d'escalade j'étais en train de tomber et que j'allais mourir. Je ne ressentais pas d'angoisse. Je sentis seulement mon corps culbuter vers l'arrière et je m'étonnais même de ne pas en souffrir. La nuit, aussitôt, s'était faite autour de moi. Je pensai que j'allais bientôt revoir mon mari, mort sept mois auparavant jour pour jour, et je m'en réjouissais. Je sais seulement encore que, dans l'obscurité qui m'entourait, mon cœur se mit à battre avec une violence atroce et j'étais persuadée que j'allais mourir mais, derechef, sans angoisse. Je m'émerveillais de constater à quel point cela était facile et je me réjouissais à la pensée que toute souffrance allait bientôt cesser. »

Norbert Baumgartner commence par décrire, en termes hautement techniques, les circonstances de sa chute. Puis il enchaîne : « Voilà ce qu'après coup je suis en mesure de reconstruire. Mais de la chute elle-même je prends conscience sur un tout autre mode, un mode d'une effrayante étrangeté, toute nouvelle pour moi. Ce n'est pas moi qui tombe, qui est précipité vers le bas, qui s'écorche au contact du rocher. Mais j'assiste à la chute de quelqu'un. Ce quelqu'un me ressemble trait pour trait. Je pourrais être lui et pourtant je ne le suis pas, je ne puis pas l'être puisque, justement, je le vois tomber. Celui-là porte ma vieille veste rouge, mes chaussures en triste état, mon pantalon d'un vert sale avec ses éternels accrocs »...] Il est suspendu à une plaque rocheuse qui se détache et roule vers la vallée avec un bruit de tonnerre. Et lui tombe, dérape, s'écorche, s'immobilise et reste là étendu. Curieux ! C'est la première fois que je suis le témoin d'une chute. Lui est-il arrivé quelque chose ? »

Terminons par le récit du Professeur Hias Rebitsch, peut-être le plus étrange de tous. Dans la phase la plus délicate d'une ascension, soudain, une prise cède : « ... Mon buste est repoussé vers l'arrière comme par le poing d'un géant. Je ne dois pas culbuter, surtout ne pas tomber sur le dos, la tête en bas [...] D'une poussée des jambes je me détache de la paroi et me projette dans l'air à la rencontre du sinistre, de l'impitoyable abîme. Commence alors l'insensée, la terrifiante descente aux enfers. Un bref à-coup : le premier piton a cédé ; le second [...] Je glisse le long de la roche, m'y heurte, cherche à m'y cramponner. Mais une force élémentaire, irrésistible, me catapulte vers le bas. Perdu, terminé [...] Et voici que je ne ressens plus d'angoisse. La peur de la mort s'est écartée de moi. Toute espèce d'émotion a disparu de même que toute perception extérieure. En moi il n'y a plus que le vide, un abandon total, et hors de moi il fait nuit.  Je ne « tombe » même plus, je flotte doucement dans l'espace, installé sur un nuage, libéré de toute adhérence à la terre. Nirvana ? Ai-je déjà franchi le sombre portail qui mène au royaume des morts ? Voici que soudain lumières et mouvements font irruption au milieu des ténèbres. Des flots mêlés de l'ombre et de la clarté se détachent certaines lignes : d'abord confusément esquissées, elles en viennent à dessiner des silhouettes reconnaissables. Une représentation naturaliste de silhouettes et de visages humains. Sur un écran intérieur un film muet, en noir et blanc, est projeté. Je suis le spectateur et me vois dans le film, âgé de trois ans à peine, trottinant vers la boutique de l'épicier, toute proche. Je serre bien fort dans ma menotte le Kreuzer (4) que m'a donné ma mère pour que je m'achète quelques sucreries. Changement de scène : petit enfant, un empilement de planches s'écroule sur ma jambe droite. Mon vieux grand-père qui clopine, appuyé sur son bâton, s'évertue à soulever les planches. Ma mère rafraîchit et caresse mon pied meurtri. Deux incidents dont je ne me serais jamais souvenu autrement [...1 Le film se poursuit mais les scènes qu'il montre n'appartiennent plus à mon existence actuelle [...] Me voici page portant blason dans une haute salle d'armes : nobles en habits d'apparat, châtelaines avec tous leurs atours, hanaps passant de mains en mains, toute une vie pleine de couleur et de mouvement t...] Ensuite, comme d'une autre couche d'images, se détache un motif plus persistant : je marche dans une vaste plaine, labourant mon champ avec une charrue de bois, tandis qu'une armada de nuages défile dans le ciel. C'est alors qu'un audacieux fonduenchaîné me transporte au cœur d'une mêlée : des cavaliers sauvages, barbares. la chevelure en broussaille, attaquent : des javelots volent ; détresse mortelle ! Le tout silencieux, spectral. Soudain, un appel venant de très loin : « Hias ! » et de nouveau : « Hias, Hias ! » Un appel intérieur ? Celui d'un frère d'armes ? Brusquement il n'y a plus de combats, plus de cavaliers, plus d'angoisse mortelle. Rien que le calme autour de moi et le rocher inondé de soleil devant mes yeux qui se sont ouverts.»

Cherchons maintenant à rassembler les éléments constitutifs de cette expérience tout à fait singulière qu'est la chute en montagne. Première surprise : là où s'attend à rencontrer la panique, l'agitation désordonnée du corps, les hurlements de terreur, règne à l'extérieur un profond silence et à l'intérieur une parfaite sérénité. Les accidentés tombent comme dans un rêve, calmes, recueillis, sans pousser un cri. Il y a toutefois à cela une condition : le déclenchement de la chute doit avoir été brusque, imprévisible, comme dans le cas d'un «dévissage» soudain au milieu d'une paroi verticale. Ou bien une première phase de dérapage ou de glissage - où certaines manœuvres de sauvetage pouvaient encore avoir un sens - doit avoir fait place à une seconde phase de chute libre dans laquelle la vanité de telles manœuvres est devenue évidente. Ce qui confère à la chute en montagne (ou d'un gratte-ciel, etc., à condition d'être accidentelle) son caractère spécifique, parmi bien d'autres situations de danger extrême, c'est précisément l'état d'abandon, de déréliction du «tombant», devenu le jouet passif des forces cosmiques. Cette simplicité tragique ne se retrouve pas au même degré dans des situations comme la noyade, l'incendie, le bombardement, etc., qui toujours laissent au moins entrouverte une porte de salut.

Un autre trait caractéristique est fourni par le dédoublement du sujet. Un Moi spectateur, un Témoin assiste, pour ainsi dire d'en haut, à la chute d'un certain personnage qui, même revêtu des habits du moi (cf. le témoignage de N. Baumgartner). est vu essentiellement comme «il» ou «lui». Il est clair que ce second trait renvoie au premier : l'homme qui tombe demeure vraiment lui-même qui tombe. Il restera cependant à déterminer si ce dédoublement -quel que soit son mécanisme psychologique - est la véritable cause de la sérénité, ou bien son effet (ou l'une de ses expressions privilégiées).

L'expérience de la chute se caractérise encore par l'extraordinaire intensité de l'activité mentale à laquelle elle donne lieu. Tous les témoignages s'accordent à souligner le contraste entre la durée réelle de la chute, toujours très brève (même une chute libre de 200 m ne dure guère plus de six ou sept secondes), et l'incroyable densité de réflexions, d'images et d'événements que la conscience est capable d'y loger. Ce foisonnement des représentations se présente lui-même sous deux formes distinctes, correspondant peut-être à deux niveaux de profondeur de l'expérience.
Tantôt (récit de A. Heim et début du récit de H. Rebitsch), il s'agit d'une anticipation active du choc : à la vitesse inhumaine d'un calculateur électronique le sujet envisage tous les «cas de figure» susceptibles de se produire et élabore une stratégie précise en rapport avec chacun d'eux. L'imagination de ce qui se passera après l'accident (par exemple, le deuil des parents, amis, etc.) est présente aussi mais comme tenue en laisse par la priorité absolue accordée à la stratégie de survie. La perception de l'environnement (pentes, pointes rocheuses, bancs de neige, etc.) subsiste et atteint même un exceptionnel degré d'acuité.

Tantôt, au contraire (récit de Ch. Wolny et corps du récit de H. Rebitsch), dès le début de la chute, la nuit descend sur le monde, enfermant le sujet dans son espace intérieur. Se produit alors la plongée dans les profondeurs de la psyché, l'émergence des scènes d'enfance depuis longtemps oubliées, bref l'ensemble des phénomènes habituellement regroupés sous l'appellation générale de « vision panoramique ». Notons cependant, dès maintenant, que les témoignages présentés ici donnent davantage l'impression d'un film, mais au déroulement saccadé et capricieux, avec des ruptures et des retours en arrière. En somme, plutôt la possibilité, quasi ludique, de voyager à son gré à travers son propre passé que la contemplation de celui-ci dans les facettes d'un cristal figé.

Un dernier trait caractéristique de l'expérience est qu'elle se déroule à l'intérieur d'un monde devenu silencieux et comme statique. Or, le silence qui entoure soudain ces alpinistes n'est pas plus naturel que les ténèbres où d'autres sont brutalement plongés en plein jour : bruits du vent, appels des compagnons, fracas des morceaux de rocher dévalant les pentes, rien de tout cela n'est entendu. De même, il est étrange que revienne dans tous ces récits (et dans bien d'autres non cités ici) le verbe schweben qui signifie « planer » et même, plus littéralement, « flotter immobile dans l'espace » : la formidable traction de la pesanteur, le courant d'air provoqué par la chute, le défilé accéléré des repères spatiaux (arbres, parois rocheuses, etc.) ne semblent pas être perçus.
     Que penser de tout cela ? En particulier devra-t-on dire que ce genre d'expérience relève de la pathologie de l'affectivité - au même titre, par exemple, que les hallucinations de certains malades mentaux - ou bien, au contraire, qu'il nous révèle quelque chose d'essentiel sur la condition humaine ? Nous ne pouvons espérer faire la lumière sur ce point que si d'abord nous cherchons à revivre cette expérience de l'intérieur, du point de vue même de ceux qui l'ont connue.

Il est évident, tout d'abord, que cette expérience ne se manifeste qu'au-delà d'un certain seuil. La simple conscience d'un danger, même extrême, ne suffit pas à la déclencher. Elle procure, certes, au sujet une sorte de choc électrique - certains témoignages parlent d'une vague de chaleur montant subitement à la tête - qui l'arrache à la relative somnolence où il pouvait se trouver l'instant d'avant, à un certain relâchement de l'attention qui a pu être précisément à l'origine de sa chute. Ainsi « réveillé », le sujet accède à une acuité de perception et à une agilité de raisonnement exceptionnelles. Mais tout cela se déroule dans une perspective d'adaptation au monde, de « lutte pour la vie » qui ne comporte encore aucune rupture par rapport au passé du sujet et à ses choix existentiels majeurs. Ce qui marque le franchissement du seuil, c'est la prise de conscience d'une détresse et d'une impuissance totales face à l'événement. A travers tous les témoignages ce tournant décisif est signalé par le retour des mêmes expressions ou interjections : « terminé », « fichu », « plus rien à faire », « tout est perdu », etc.
Alors, dans l'homme livré au gouffre, quelque chose d'essentiel « casse » subitement, à savoir le ressort inconscient de son vouloir-vivre. Dans la mesure, en effet, où il perçoit clairement l'inanité de toute tentative de sauvetage il se saisit comme étant, d'une certaine manière, déjà mort. Les quelques secondes qui le séparent de l'écrasement tout en bas sont comme l'intervalle entre sa condamnation à mort et son exécution. Cela signifie qu'une évidence intellectuelle irrésistible lui coupe littéralement le souffle en lui faisant toucher du doigt la contradiction flagrante qu'il y aurait, pour lui qui est virtuellement anéanti, à prétendre encore respirer, espérer, craindre, se projeter vers l'avenir, en un mot vivre. On peut dire, en somme, qu'un premier et involontaire lâcher prise, au sens propre, celui-là même qui a provoqué la chute de l'alpiniste, en entraîne un second, pleinement libre et radical, dans lequel celui-ci, subjugué par l'imminence inéluctable de sa propre fin, s'immole en pensée, se retranche lui-même du monde des vivants. C'est ce sacrifice du moi, sacrifice à la fois spontané et arraché au sujet par les données objectives de la situation, que l'un des survivants (E.G. Lammer) appelle « le grand abandon ».

Pour accéder à ce qui réellement se dévoile dans l'expérience de la chute il est indispensable de bien comprendre le mécanisme d'un tel renoncement. Il ne paraît pas requérir une quelconque prédisposition subjective, une sensibilité particulière de caractère philosophique ou religieux. En tout cas, rien dans les données dont nous disposons n'autorise à l'affirmer. Ce qui paraît décisif, en revanche, c'est l'effet de surprise selon lequel un homme « ordinaire », plus ou moins englué dans les joies et soucis du quotidien, bascule soudain dans l'inimaginable et se trouve confronté sans préparation à la face terrible de l'Etre. Le dépaysement est alors si brutal qu'on n'a même pas le temps d'avoir peur. La suspension du vouloir-vivre qui en résulte n'a donc en elle-même rien d'héroïque, même si elle présente l'apparence d'un sursaut d'héroïsme et produit pour un temps les mêmes effets. Sa nature est bien plutôt celle d'une paralysie de l'imagination désirante là où, en un éclair, le monde s'est révélé si hostile, si impraticable (5) que plus aucun projet, plus aucun geste, plus aucune parole n'y conserve le moindre sens.
On ne s'étonnera jamais assez de ces failles qui peuvent à tout instant s'ouvrir dans le sol réputé ferme de l'expérience ordinaire. Une prise s'effrite, un piton cède à l'improviste et, en l'espace de quelques brévissimes secondes, un homme est arraché à tout ce qui faisait sa vie et plongé dans une solitude et une pauvreté infinies. Lui qui évoluait dans la lumière est précipité d'un seul coup dans l'Hadès. Encore tout ruisselant de vie il lui faut sur le champ abandonner toute espérance, consentir à se laisser effacer à jamais de ce monde.

Mais le miracle est que ce baptême de terreur renaisse un homme nouveau. Celui qui vient de passer par la Grande Capitulation se réveille aussitôt et s'émerveille d'accéder à un plan d'expérience dont, en règle générale, il n'avait jusqu'alors même pas soupçonné l'existence. Par sa soudaineté et son caractère apparemment irrémédiable l'expérience de la chute a décapé dans le sujet tout ce qui était simplement acquis, superficiel, factice. Elle l'a contraint à consentir en pensée à des sacrifices d'une ampleur telle qu'il a maintenant conscience de ne plus rien posséder et de n'être lui-même absolument plus rien. Dépouillé, vidé de sa substance, il se sent déjà mort. Mais, en réalité, la chute n'a fait que dissoudre son individualité affective, mentale et sociale, son ego. Par là même elle a mis à nu, révélé pour la première fois le noyau permanent et indestructible de cette individualité, le principe transcendant de la conscience, le Soi.

Les manifestations psychiques « paranormales » caractéristiques de la chute peuvent alors être comprises comme les signes d'une émergence du Soi à l'intérieur d'un champ de conscience où il n'avait jamais été repéré comme tel. C'est le cas, en particulier, des modifications remarquables qui s'introduisent dans la perception du temps. D'une part, on assiste à une intensification et à une accélération des processus mentaux telles que la chute, en dépit de sa brièveté objective, paraît durer des siècles. D'autre part, la marée montante des souvenirs tend à envahir l'ensemble du champ de conscience, au point même de détourner l'attention de la réalité présente. Il est facile de voir que les deux phénomènes sont liés et qu'ils expriment, chacun à sa manière, la transcendance de la conscience par rapport au temps.

Dans l'attitude naturelle nous admettons tacitement que « penser » est une activité comme une autre, qui procède de certaines causes et aboutit à certains effets, qui s'étale dans la durée, exige du temps pour s'accomplir. L'expérience de la chute, dans la mesure où elle se traduit par une sorte d'emballement de la mécanique mentale, contribue à ébranler ce préjugé. Elle semble tendre vers une limite idéale où un déroulement infiniment accéléré des processus mentaux déboucherait sur un « acte pur », une coprésence parfaite à la conscience de tous ses contenus. De la même manière, il paraît naturel d'admettre que les pensées, conçues comme des séries d'événements psychiques, une fois précisément qu'elles sont « passées », se trouvent détruites, abolies en tant que telles et ne peuvent plus être que reconstruites, à partir des empreintes qu'elles auraient éventuellement laissées (œuvres, traces cérébrales, etc.), par une activité spécifique de remémoration. Le phénomène de la vision panoramique du passé suggère tout autre chose :
Loin de se dissoudre d'instant en instant, la conscience serait installée dans un présent inamovible d'où elle pourrait atteindre à volonté et comme toucher à distance n'importe quel épisode de sa propre histoire. Elle envelopperait en droit la totalité de son passé et ne serait pas tributaire pour cela de l'instrument précaire d'une mémoire, conçue comme une fonction spécialisée (6). Il est significatif à cet égard que les témoignages utilisés ici ne font aucunement mention d'un déroulement continu des souvenirs, dans l'ordre supposé de leur enregistrement depuis l'instant de la naissance jusqu'à celui de la chute. Ils évoquent plutôt un libre vagabondage à travers le passé (et l'avenir), marqué certes par la résurgence de scènes d'enfance significatives mais aussi bien - semble-t-il - par celle, plus fantaisiste et gratuite, d'épisodes futiles, comme si la conscience cherchait ainsi à se prouver à elle-même qu'elle a récupéré l'intégralité de ses pouvoirs.

En d'autres termes, le sujet en vient à se saisir sous la forme d'une essence intemporelle, inaltérable, qui contemple sereinement, comme s'il s'agissait d'un autre absolu, son alter ego de chair et d'os en train de plonger dans l'abîme. Les divers récits rapportés plus haut utilisent tous, sans le savoir, le langage de la philosophie Sâmkhya. Ils posent d'un côté le Témoin, la monade spirituelle (purushà), en dernière analyse étrangère aux vicissitudes de ce monde, et, de l'autre, un fragment de nature soumis aux lois générales de la Nature (prakriti). L'expérience du dédoublement, dont nos auteurs font presque tous état, n'a en soi rien de pathologique. Elle ne fait que retrouver, en empruntant un raccourci dramatique, cette discrimination (yiveka) de l'Esprit et de la Nature à laquelle la philosophie Sâmkhya accède par d'autres voies, infiniment plus complexes et spéculatives. Mais le résultat, au moins pour un instant, est le même. C'est un état de désengagement absolu (kaivalyà), d'indifférence bienheureuse à tout ce qui peut encore vous advenir en ce bas monde, le trépas y compris. La métaphore du vol plané, qui revient d'une manière obsédante à travers la plupart des témoignages, exprime à merveille cette situation de transcendance.

On serait donc tenté de dire que les accidents de montagne - et les autres expériences du même type - réalisent « à chaud », sous la contrainte directe des circonstances, ce même dépouillement libérateur vers lequel convergent les voies spirituelles reconnues dans les grandes religions. Ce que certains obtiennent - et que beaucoup n'obtiennent pas ! - au terme de trente années d'ascèse et de méditation, d'autres y parviendraient, sans l'avoir cherché, en quelques secondes de chute dramatique. Avant d'entériner une conclusion aussi audacieuse nous devons cependant dire quelques mots des tentatives d'explication de ces mêmes phénomènes qui les ramènent à des mécanismes purement psychologiques et, en tout cas, leur refusent une quelconque valeur de révélation.

Les plus caractéristiques de ces schémas explicatifs sont, sans aucun doute, ceux proposés dans le cadre de la psychanalyse freudienne (7). Ils consistent à inclure les phénomènes paranormaux déclenchés par l'imminence de la mort dans le cadre général des « mécanismes de défense du moi ». Pour Freud, tout vivant est nécessairement soumis au « principe de plaisir », c'est-à-dire qu'il tend à abaisser au maximum le niveau de la tension interne (nerveuse et psychique) que représentent ses propres pulsions, aussi longtemps qu'elles n'ont pas trouvé d'exutoire. Normalement, cette recherche du plaisir (ou plus exactement cet évitement du déplaisir) passe par une action exercée sur le monde physique et social. Dans l'hypothèse cependant où toute action de ce genre s'avérerait impossible -et c'est bien le cas ici - la nécessité de satisfaire à tout prix le principe de plaisir imposerait une distorsion de la perception du monde extérieur, une transformation magique, hallucinatoire de celui-ci. On parle ainsi couramment de « déréalisation » : au moment le plus critique de sa chute l'alpiniste cesserait de percevoir le monde objectivement. Fuyant l'insoutenable réalité, il se réfugierait dans une sorte de rêve éveillé où apparaîtraient toutes sortes de fantasmes compensatoires, surgis des couches les plus infantiles et les plus narcissiques de son inconscient. Certains auteurs évoquent même la possibilité d'une régression jusqu'à l'expérience intra-utérine et croient pouvoir ainsi expliquer l'impres-sion de « flottement immobile » (schweben) dont il a déjà été question (8).

Sans vouloir examiner cette thèse dans toutes ses implications, nous nous contenterons de faire observer qu'elle n'est peut-être pas totalement incompatible avec la nôtre. En principe, certes, les deux types d'explications sont diamétralement opposés. Nous faisons du « sacrifice du moi » le pivot de l'expérience, le Sésame qui ouvre la porte de la réalité intérieure, alors que l'explication freudienne voit le moi sacrifier l'objectivité et se réfugier dans les purs fantasmes, à seule fin de préserver sa propre intégrité. Mais, en réalité, il n'est pas possible de s'en tenir à une opposition aussi tranchée. D'une part, en effet, l'auto-immolation accomplie en pensée au cours de la chute a quelque chose d'automatique et de forcé. Elle ne se produit que sous la pression des circonstances. Elle n'intervient pas au terme d'une longue et systématique purification du cœur et de l'esprit. On ne saurait donc l'assimiler à un authentique accès à la délivrance. La preuve en est qu'après le miracle d'un sauvetage intervenu in extremis le « vieil homme » reprend vite le dessus. Certes, de nombreux témoignages insistent sur les répercussions durables d'un tel choc : beaucoup sont devenus plus méditatifs, ont modifié leur échelle de valeurs et même leur conception de la mort. Mais il demeure que ce genre d'expérience, s'il comporte bien la révélation de la réalité intérieure, ne permet pas à lui seul d'entrer de plain-pied dans cette réalité.

D'autre part, nous ne devons pas nous laisser abuser par des expressions comme «déréalisation », « recours aux fantasmes », etc. L'explication freudienne admet bel et bien le caractère rigoureusement « invivable » de certaines situations et donc l'impossibilité de fait, pour le sujet, d'y faire face autrement que par une radicale introversion. Et seul le maintien de certaines préjugés objectivistes l'empêchent alors de donner à une telle conversion toute sa valeur, de sorte qu'elle s'obstine à la qualifier négativement comme« fuite », « évitement », «réaction de défense », etc. L'emploi de ces qualificatifs ne serait justifié que si une autre attitude (« lucide », « adulte », « responsable », etc.) était concevable face à l'expérience de la chute. Or, nous avons vu que c'est précisément la reconnaissance du caractère désespéré de la situation - aux antipodes de toute fuite dans des espoirs de sauvetage miraculeux -qui déclenche le processus dit de déréalisation. On aura d'ailleurs pu le constater, à travers la lecture de certains témoignages, que cette fameuse déréalisation ne se substitue pas nécessairement à l'évaluation froidement objective des circonstances de la chute (évaluation de la distance à parcourir, du point d'impact probable, etc.) mais qu'elle peut, au moins dans certains cas, se superposer à elle.

En guise de conclusion nous proposerons de voir dans cette expérience de la chute ne montagne une illustration particulièrement frappante des ambiguïtés liées à la notion même de renoncement (sannyâsa). Que représente-t-elle, en effet, sinon une forme « chirurgicale » de sannyâsa, un arrachement violent en lieu et place du lent et minutieux détachement dont la tradition hindoue s'est ingéniée à codifier les étapes ? Or cette même tradition n'a cessé de méditer sur les contradictions du sannyâsa. On le voit généralement comme une condition, nécessaire mais non suffisante, de la délivrance. Pourtant, il a toujours été reconnu qu'un renoncement sincère, total, parfait, serait déjà en lui-même l'atteinte de la délivrance. Si, en fait, il n'en est que le moyen cela tient à une certaine impureté qui s'attache à lui : rejet passionné des misères de l'existence sociale et désir non moins passionné de la délivrance envisagée confusément comme une sorte de paradis. D'où le paradoxe selon lequel la délivrance n'est atteinte que moyennant l'extinction du désir même de délivrance. Notre débat avec la thèse psychanalytique relative à la chute en montagne tourne autour de la même situation paradoxale. Cette thèse ne se montre sensible qu'à son aspect négatif de fuite devant une souffrance psychique insupportable. Elle se refuse donc à lui reconnaître une quelconque valeur de salut. Nous avons, au contraire, cherché à souligner le caractère extrême du dépouillement qu'elle entraîne et donc la dimension potentiellement religieuse qu'elle comporte. Mais la prise en compte de la thèse freudienne nous interdira d'aller trop loin dans cette direction en nous rappelant la présence du désir brut, inéduqué, à la racine même du détachement, d'apparence surhumaine, auquel l'expérience de la chute dorme lieu (9).

(1) Reinhold Messner, Grenzbereich Todeszone (« Zone mortelle ; Domaine-limite »), UUstein Bûcher. 1980.
(2) A. Heim, Noiizen iiber den Tod durch Absturz, Jahrbuch des Schweizer Alpenclubs 27, 1892. (Traduction anglaise partielle par R. Noyés et R. Kletti dans la revue américaine Oméga, vol. 3 (1), 1972 : « The Expérience of Dying from Palis ».
(3) Titre porté au XDCème siècle, dans les universités de langue allemande, par certains enseignants non titulaires, directement rémunérés par les étudiants.
(4) Ancienne pièce de monnaie allemande.
(5) Cette fermeture de toutes les issues dans le monde s'exprime symboliquement par le manteau de nuit dont plusieurs des survivants attestent qu'il a enveloppé leur chute.
(6) Notre interprétation se rapproche ici de la thèse bergsonienne classique selon laquelle la mémoire filtre les souvenirs et ne laisse passer que ceux d'entre eux qui sont directement utiles pour l'action présente. Or, précisément, la chute en montagne représente cette situation-limite où plus aucune action n'est envisageable. L'opération de filtrage devient alors sans objet.  D'où une double évolution possible. Tantôt l'hébétude, la stupeur complète (certains témoignages vont dans ce sens) ;  tantôt, au contraire, le déferlement chaotique des souvenirs, les écluses de la mémoire s'étant ouvertes toutes grandes.
(7) Voir, par exemple, l'article d'O. Pfister :
Schockdenken und Schockphanïasien bel hôchster Todesgefahr (Pensées et fantasmes dans l'état de choc déclenché par un extrême danger de mort), Zeitschrift fur Psychoanalyse XVI, 1930, p. 430-455, qui fait largement référence aux cas présentés par A. Heim.
(8) Chez d'autres auteurs encore ces schèmes se combinent avec diverses hypothèses neurophysiologiques (sécrétion d'endo-morphines, etc.) dont il n'est pas possible de faire état ici.
(9) Ces quelques pages n'ont pas la prétention de résoudre toutes les questions qui pourraient être soulevées à propos de la chute en montagne et des situations de danger extrêmes en général. On n'a même pas épuisé toute la substance des témoignages présentés ici. En particulier, la fin du récit de H. Rebitsch s'avère délicate à interpréter. Il serait certes tentant de voir dans ce récit (unique en son genre à notre connaissance) l'équivalent du « rappel des existences antérieures » dont parlent les anciens traités de Yoga. Mais les choses ne sont pas si simples. Les scènes évoquées ici ne s'enchaînent pas les unes aux autres et ne se présentent pas dans un ordre de succession univoque. Elles ne parlent pas non plus à l'imagination avec la même force. Alors que l'une semble renvoyer à un Moyen Age de convention (pages, hanaps, etc), la deuxième évoque une sorte d'archétype anhistorique ou proto-historique du laboureur et la troisième quelque chose comme les hordes d'Attila ou la cavalerie de Gengis-Khan. Fragments d'une biographie coextensive à l'histoire entière de l'humanité ou simples bribes d'un rêve éveillé induit par la chute ? Le texte est trop allusif et la notion même de « vie antérieure » trop enveloppée d'obscurité pour que nous puissions dès maintenant hasarder une réponse.

Texte paru dans la revue ETRE n°1 (1983) et publié avec son aimable autorisation
(Bulletin Iands 06, Décembre 89)
Source du texte : Iands France

Autres pages du blog : Chut(e) libre / Base Jump


mercredi 22 décembre 2010

Mme Guyon ou Jeanne-Marie Guyon


Jeanne-Marie Bouvier de la Motte est née en 1648 à Montargis d’une famille de riches bourgeois et morte à Blois en 1717. Mariée à 16 ans à un Monsieur Guyon, elle devient veuve à vingt-huit ans après cinq grossesses dont survivront trois enfants. Grâce à Mère Granger, supérieure des bénédictines de sa ville natale, elle est présentée à Monsieur Bertot, prêtre et profond mystique, qui devient son père spirituel.

Après la mort de son mari, elle voyage cinq ans durant en Savoie et en Piémont où elle noue connaissance avec les milieux quiétistes. À Grenoble, elle reçoit de nombreux visiteurs : clercs, religieuses chartreuses, à l’intention desquels elle compose son célèbre « Moyen court » et ses « Explications de la Bible ».

Arrivée à Paris à 38 ans, elle reprend la direction du cercle spirituel créé par monsieur Bertot. Emprisonnée après la condamnation de Molinos, elle est libérée sur intervention de Madame de Maintenon, alors tentée par la vie mystique et entreprend un apostolat à la Fondation des Demoiselles de Saint-Cyr. À nouveau tombée en défaveur, elle est emprisonnée une seconde fois durant sept ans.
Enfin lavée de tout soupçon, elle sort de la Bastille à 55 ans, sur un brancard. Il lui reste un peu plus de treize années à vivre : elle s’installe à Blois et consacre son énergie à former des disciples catholiques et protestants, les ouvrant à la vie intérieure dans une discrétion totale.
Source du texte : Ed. du Cerf

Bibliographie :

- Oeuvres mystiques, 800 pages, Ed. Honoré Champion, 2008. 
- Écrits sur la vie intérieur. Ed. Arfuyen, 2005.
- La Désapropriation ou l'Abandonnement de tout soi-même, Ed. Arma Mati, 2001.
- Les Torrents, et commentaire du Cantique des cantique de Salomon, Ed. Jérôme Million, 1992.
- Récits de captivité, autobiographie, Ed. Jérôme Million, 1992.
- Le Purgatoire, Ed. Jérome Million, 1998.
- La passion de croire. Ed. Nouvelle cité, 1995.
En ligne :
Nombreux titres disponibles dans : Google books
Etudes :
Louis Guerrier, Madame Guyon, sa vie, sa doctrine et son influence, d'après les écrits originaux et des documents inédits, 1881.
Louis Cognet, Crépuscule des Mystiques, Paris, Desclée, 1958.

François Ribadeau Dumas, Fénelon et les saintes folies de Madame Guyon, Genève, Éditions du Mont-Blanc, 1968.
Françoise Mallet-Joris, Jeanne Guyon, Flammarion, 1978.
Pierre-Maurice Masson, Fénelon et Mme Guyon, documents nouveaux et inédits, Paris, Hachette, 1907.
Madame Guyon, Rencontres autour de la Vie et l’œuvre de Madame Guyon, Grenoble, Millon, 1997. (contributions des meilleurs spécialistes).
Marie-Louise Gondal, Madame Guyon, 1648-1717, un nouveau visage, Beauchesne,1989.
Source : wikipedia

Voulez-vous savoir qui je suis ?
Rien. Et Dieu toute chose. 
Je ne veux, ne fais ni ne puis. 
Dieu, mon unique Cause, 
Demeure en Soi, moi dans le rien. 
Dieu vit, Dieu seul opère. 
Dieu saint est le souverain bien. 
Moi, la même misère. 

(...)

Que je suis contente, 
N'étant bonne à rien !
Je vis sans attente
En moi de nul bien, 
Mais mon Sauveur
Est seul tout mon bonheur. (...)
Que je suis bien
Quand je suis dans le rien ! (...)

(...)

La perte la plus extrême
N'est pas trop grande à mon gré. 
Je suis défait de moi-même
Et je vis en liberté. 
Enfin j'ai tout ce que j'aime,
Et j'aime tout ce que j'ai.

Extrait des Poèmes dans : Oeuvres mystiques, Ed. Honoré Champion. 
Commande sur Amazon : Oeuvres mystiques


Il y a un état que j'appelle de foi nue. C'est d'abord une contemplation obscure qui ne discerne rien dans son objet. Elle se fait plus discerner dans la volonté que dans l'esprit : l'esprit est mis en ténèbres. C'est une espèce de négation parce que l'esprit n'affirme et ne distingue rien, il est mis en obscurité afin que la volonté soit toute occupée en amour et que l'esprit n'y cause point d'empêchement ni de partage. L'amour est ici bien plus tranquille et plus simple que dans les états de contemplation dont j'ai parlé. Si l'on demande à cette âme ce qu'elle fait, elle dira qu'elle n'en sait rien, mais qu'elle est très contente. Demandez-lui si elle voit et aperçoit quelque chose : elle dira qu'elle ne voit, ne distingue et n'aperçoit rien, et que cependant elle a au-dedenas d'elle une occupation que les objets du dehors et tout ce qui est de son état n'interrompent point, qu'un seul et unique objet sans objet l'occupe et l'absorbe pour ainsi dire. Elle passerait les jours et les nuits en cet état sans s'ennuyer ni se fatiguer. Elle n'a ni motif connu, ni raison distincte d'aimer, mais elle aime au dessus de toute connaissance de toute expression, et même souvent au-dessus de toute perception. 
  Comme cette oraison ou contemplation infuse (si on peut appeler contemplation une chose qui se passe toute dans la volonté) occupe entièrement la volonté, l'âme éprouve peu à peu qu'elle ne veut que ce que Dieu veut et comme Il le veut; et ensuite elle ne trouve plus en elle de volonté pour vouloir ou ne vouloir pas. (...)
Extrait des Discours spirituels, dans : Oeuvres mystiques, Ed. Honoré Champion
Commande sur Amazon : Oeuvres mystiques


Mon oraison est toujours la même, non une oraison qui soit en moi, mais en Dieu, très simple, très pure et très nette. C’est un état et non une oraison, dont je ne puis rien dire à cause de sa grande pureté. Je ne crois pas qu’il se puisse rien au monde de plus simple et de plus un. C’est un état dont on ne peut rien dire, parce qu’il passe toute expression : état où la créature est si fort perdue et abîmée que, quoi qu’elle soit libre au dehors, elle n’a plus pour le dedans chose au monde. Aussi son bonheur est inaltérable. Tout est Dieu, et l’âme n’aperçoit plus que Dieu. Elle n’a plus de perfection à prétendre, plus de tendance, plus d’entre-deux, plus d’union : tout est consommé dans l’unité, mais d’une manière si libre, si aisée, si naturelle que l’âme vit en Dieu et de Dieu aussi aisément que le corps vit de l’air qu’il respire.
Extrait dans : Martin Buber, confessions extatiques, Paris Grasset 1995.

Lorsqu'une âme est à la fois sortie d'elle-même et passée en Dieu, elle est si fortement étrangère à elle-même qu'il faut qu'elle se fasse une grande violence pour penser à elle.

Lorsqu'elle y pense, c'est comme à une chose étrangère qui ne la touche plus. Elle se sent comme divisée et séparée d'elle-même. Une seule chose est et subsiste en elle, qui est Dieu. Elle ne peut plus se voir distincte de Dieu. Dieu est en elle et elle est Dieu, mais pour se regarder elle-même, cela lui est étranger.
Extrait de : Etat d'une âme passée en Dieu dans : Écrits sur la vie intérieur.
Commande sur Amazon : Ecrits sur la vie intérieure 

Marie, pour faire entendre qu'elle comprenait ce que c'était le Verbe, Fils unique du Père, qui devait s'incarner en elle et qu'elle devait communiquer aux autres hommes, dit : "Il a regarder la bassesse de sa servante" (Lc 1,48), c'est-à-dire son profond anéantissement. Et comme la communication du Verbe en nous se fait par le regard de complaisance de Dieu sur l'âme bien anéantie, aussi la communication du Verbe se fait par nous à d'autres dans notre anéantissement.

Extrait de : Des communications spirituelles et divines : dans Écrits sur la vie intérieur. 
Commande sur Amazon : Ecrits sur la vie intérieure  
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...