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jeudi 28 octobre 2010

Dans les antres de la sagesse (3)

Suite de la présentation du livre de Peter Kingsley, Dans les antres de la sagesse.
(1) Interprétation des inscriptions.

(2) Interprétation du proème
(3) Critique et conclusion
Proème.




Critique et conclusion : 
En une phrase un livre passionnant, mi étude mi roman dans sa forme, l'auteur ne nous révèle pas tout tout de suite (comme je l'ai fait précédemment). Peu à peu au fil des pages et des chapitre le puzzle se recompose et nous découvrons une nouvelle image de Parménide en refermant le livre. A lire absolument !

Peter Kingsley donne cohérence aux inscriptions en se penchant sur chaque mots (oulios, iatris, phôlarchos, physikos), permettant ainsi de montrer l'importance de ces récentes découvertes, révélant un Parménide guérisseur,
fondateur d'une lignée utilisant le rite de l'incubation ou de mort apparente. Ce à quoi fait écho le proème pour peu que l'on soit attentif aux détails (les termes de jeune fille du Soleil et de jeune homme, le chemin circulaire des filles du Soleil, l'identification des demeures de la Nuit au Tartare et de la Déesse à Perséphone). 

La mise à jour des inscriptions et de leur signification, est comme une sorte d'éruption volcanique. Mais le volcan n'est pas éteint, et il a toujours été en activité. La nouvelle sourde et siffle encore comme de la lave en ébullition, comme une confirmation de ce que l'on a toujours su, car on connaissait de longue date l'existence de Mystère dans la Grèce antique et surtout la fulgurance du poème parle d'elle-même.





L'auteur s'attache avant tout à mettre en évidence l'aspect mystique de Parménide, en oubliant un peu le philosophe, mais c'est vrai que celui-ci est peu présent dans le prologue. Les argumentations viendront par la suite. 
Sauf que Peter Kingsley ne dit rien sur les derniers vers, l'annonce du plan du prochain discours de la déesse. C'est dommage. 

Dommage aussi que sa prétention soit un peu excessive, ce qui 
l’entraîne à énoncer des jugement à l'emporte-pièce sur la pensée platonicienne. Car il ne suffit pas de dire que le propos est ironique, ou emprunter à une tradition antérieur, pour faire l'économie de la lecture des arguments. 
Pour peu qu'on lise le texte avec attention, la portée du parricide est évidente : ce qui est défendu n'est pas la possibilité du non-être parménidien mais seulement l'altérité (voir Sophiste 257b, 258e). 
D'un côté Peter Kingsley force le trait pour se démarquer des interprétations courantes du philosophe d'Elée, ou du physicien de Vélia (terme latin de l'époque des inscriptions), et de l'autre il ramène Platon à une lecture non seulement vulgaire, ou commune, mais caricaturale. C'est dans cette espace artificielle que l'auteur veut faire sa révolution (comme si le miracle grec n'avait pas déjà été battu en brèche). 

Pour reprendre un passage platonicien (Soph. 249d), il faut imiter les enfants, ne pas choisir (ou refuser le choix imposé) et répondre : les deux. 
Car il n'y a pas à opter pour Parménide contre Platon (ou l'inverse), c'est un non sens. Un même souffle inspiré traverse le poème de Parménide et le dialogue platonicien, le plus achevé, qui porte le nom même de l'auteur du poème, ainsi que ses interprétations néoplatoniciennes - jusqu'à Damascius, dernier diadoque de l'Académie. Comment être assez aveugle pour ne pas le voir ?

Derrière une ambition un peu puérile se cache une intention plus légitime, et même attendue, celle de relire un poème de 2 500 ans, étonnant et splendide, qui a été à l'origine de la pensée occidentale. Et de le relire de manière sérieuse, en prenant Parménide aux mots, avec une érudition certaine et dans une perspective non duelle - c'est ce que l'auteur aura fait avec bonheur pour le prologue (*) et qu'il annonce pour l'ensemble des fragments (**). 
C'est tout simplement excellent.  

Nonobstant ces quelques réserves donc (tous les passages sur Platon - mais ce ne sont que quelques pages), et pour ne pas me répéter, ce livre est passionnant on y apprend plein de choses. 
Jetez-vous dessus !





(*) 
Peter Kingsley semble fréquenter le non-dualisme contemporain, au moins Eckart Tolle et Adyashanti dont il met des citations sur son site internet, recommandant ses propres ouvrages. 
(**)
On attend la suite avec curiosité (la tâche sera plus ardue) et impatience. Avec une question en suspend cependant : est-il possible de lire intelligemment la suite du poème (qui n'est pas un récit mais une suite d'arguments) en disant de telles sottises sur Platon ? 
Peut-être que pour vraiment comprendre le poème et vraiment comprendre le dialogue platonicien il faudrait en faire une lecture parallèle. Le dialogue du Parménide est une sorte de commentaire du poème de Parménide. 

N.B.

Quelques notes sur le prologue et la première partie du poème avaient été jeté dans un blog (en 2006), en montrant que l'Etre de Parménide est non duel (et innéfable - comme le suggère une anomalie grammaticale présente dans le texte). Et en voyant dans l'exposé de la Déesse une présentation de type dzogchen. Voir ici : Le faiseur d'arc-en-ciel


mercredi 27 octobre 2010

Dans les antres de la sagesse (2)

Suite de la présentation du livre de Peter Kingsley, Dans les antres de la sagesse. 
(1) Interprétation des inscriptions.
(2) Interprétation du proème
(3) Critique et conclusion
Proème.



Interprétation du proème ou prologue du Parménide, écrit en vers épique, que vous pouvez lire ici

Le récit est celui d'un jeune homme sur son char, tiré par des cavales, guidé par des jeunes filles, ou filles du Soleil, qui franchira des portes (du Jour et de la Nuit) gardées par la déesse de la Justice, pour rencontrer une déesse anonyme qui l'accueille avec bienveillance, en lui annonçant qu'elle va lui apprendre toute chose.


Tout dans ce proème, excepté le narrateur, est féminin, même les animaux (les cavales sont des juments). 


A la lumière des inscriptions récemment découverte on peut voir dans ce récit une sorte de modèle (Peter Kingsley ne le dit pas aussi clairement) de ce qui pourrait se passer lors du rite de l'incubation. Dans cette hypothèse c'est un voyage qui se déroule en rêve (mais pas n'importe quel type de rêve), ou lors d'une vision, pendant une retraite au noir, version grecque. En l’occurrence c'est le récit de ce qui a été vécu par Parménide lui-même lors de son incubation, le récit fondateur du rite ou du moins dans la colonie italienne. 


Selon Peter Kingsley, la déesse n'est autre que Perséphone, que Parménide ne nomme pas parce que cela est évident, et que l'on ne prononce pas inutilement un nom divin, et le lieu où elle demeure, le redouté Tartare. C'est sans doute le point le plus important qui permet de relire le poème comme le récit d'une initiation. 


C'est là que Nuit et Jour se rencontrent et se saluent, en franchissant le vaste seuil d'airain.
Hésiode, Théogonie, vv.745-750.

On peut aussi penser que le fait de ne pas la nommer fait d'elle une déesse en quelque sorte universelle. 
C'est une Perséphone qui n'est pas inscrite dans la généalogie courante, elle n'est pas aux enfers mais dans le Tartare, en dessous des enfers, dans les fondations même de l'univers. La déesse peut alors se lire comme étant LA déesse (la divinité sous forme féminine, à la fois présente en dehors mais aussi en dedans de chacun). 

Le voyage de Parménide est celui que parcours tout en chacun lors de sa mort. Sauf que pour lui ce n'est pas une mort physique (dans le texte traduit, une méchante destinée) qui l'aura amené à rencontrer Perséphone mais le rite de l'incubation. Ses pas rejoignent ceux d'autres héros avant lui, Héraclès et Orphée, dans leur descente aux enfers.

En se référant à la suite du poème (ce que ne fait jamais Peter Kingsley) on pourrait dire que la mort apparente correspond à la fin de l'égarement dans laquelle se trouve les mortels pour qui être et non être sont tantôt le même tantôt différent (fr. 6, vv.5-9). 

Peter Kingsley ne l'affirme pas comme cela, en raison de son penchant pour le mysticisme et le chamanisme, 
mais la mort dont il est question est bien celle d'une ignorance fondamentale. Car c'est par un discours logique et argumenté, sortant de la bouche divine, et par une décision à prendre (qui ne dépend pas de la seule volonté) que Parménide pourra mourir à son identification avec les apparences pour être seulement ce qui est. 

C'est l'extraordinaire de la Grèce antique et de ses colonies, philosophie et mysticisme ne sont pas le moins du monde en opposition, les techniques "chamaniques" sont au service d'une compréhension pleine et entière (pas seulement mentale) de l'argumentation philosophique.
Le rite obscur de l'incubation, l'apparition de rêves ou de visions, l'expérience de mort apparente, pour vivre dans chaque cellule de son corps, l'argumentation parménidienne selon laquelle l'être est et le non être n'est pas. Reconnaître cette vérité ou en tirer toutes les conséquences (s'il n'y a que de l'être, les apparences s'y réduisent).  

Pour Peter Kingsley non seulement Perséphone mais aussi Justice et les filles du Soleil, proviennent des demeures de la Nuit autrement dit du Tartare, ces dernières font donc retour sur elles-mêmes en allant chercher ou en ramenant Parménide. A ma connaissance c'est une interprétation nouvelle et éclairante du parcours de ces jeunes filles. 
Quant à Justice elle est précisément à la limite, détenant les clés qui ouvrent et ferment les portes du Jour et de la Nuit. 

Peut-être faut-il essayer de détailler le parcours de ces jeunes filles. Elles quittent une obscurité (le Tartare) pour une autre (l'opinion des mortels), choisissent un mortel prometteur, le place sur le chemin de la Déesse, ce qui est une première initiation, pour le conduire d'abord vers la Lumière. C'est seulement en approchant de celle-ci que les jeunes filles sont appelées les enfants du Soleil (associé à Apollon) et qu'elles enlèvent les voiles qui couvraient leur tête. 
La demeure de la Justice ou les frontières du Tartare est donc un lieu d'une première révélation. La source de la lumière à sa demeure dans l'obscurité. Ensuite les jeunes filles en franchissant les portes, retrouveront cette obscurité initiale.
En résumé le parcours est le suivant : Obscurité du Tartare - Obscurité des mortels - Lumière de la Justice (ou des limites du Tartare) - Obscurité du Tartare. 

Peter Kingsley rapporte l'existence d'une tradition voulant que Parménide a aussi donner des lois à sa cité. Comme ce fut le cas pour d'autres philosophes anciens. Mais s
i Parménide ramène (de ses rêves ou de ses visions) des règles de vie, il en fait de même pour les règles de la logique qui se trouvent dans la suite du poème, et qui seront à l'origine du développement de la pensée occidentale. Car le prologue est celui d'un discours philosophique et non législatif. 

L'idée n'est pas de réduire la déesse de la Justice à une métaphore, c'est une déesse avant tout, 
mais de comprendre le cheminement de Parménide. 
On peut donc voir dans ce franchissement des portes de la Justice, un affranchissement des règles (de la cité et surtout de la logique), non pas en les reniant, mais en allant au delà, vers une origine plus obscure et profonde.
Ce lieu de frontière est aussi celui de la coïncidence des opposées puisque s'y rencontrent les portes du Jour et de la Nuit. S'ouvrant d'un côté sur des chemins qui se séparent (on peut aussi voir un seul chemin qui, en alternance, est celui du Jour et celui de la Nuit), et de l'autre, sur un non chemin qui amène au Tartare, dans une obscurité originel (au delà de la dualité et par là même à sa source). Les portes du Jour et de la Nuit sont donc aussi les portes du Tartare et en raison de leur ouverture et fermeture, celle de la Justice. 

Cela fait penser au trois premières hypothèses du Parménide de Platon (la première pose des doubles négations, la seconde des doubles affirmations comme la troisième qui, elle, le fait dans la succession).  


Jeune fille. Musée de l'Acropole.

Peter Kingsley relève que les termes grecs pour "jeune homme" (kouros) et "jeune fille" (kourai) ne désignent pas seulement quelqu'un de moins de trente ans, mais de n'importe quel âge, restant jeune d'esprit. Autrement dit, une personne ne s'identifiant plus à son corps ou à ce qui change et dépérit, un initié. "L'homme qui sait" est une expression pour dire la même chose, et qui qualifie celui emprunte la voie de la déesse.   

Peut-être que l'homme qui sait est dénommé ainsi par anticipation, ou que l'incubation, le rite de mort apparente, présuppose une initiation antérieur (ou qu'elle comporte des étapes). En effet dans la Grèce antique il y avait plusieurs sortes de Mystères, des petits amenant à des grands. 

Dans ce voyage une première étape consiste à abandonner la voie des mortels pour celle de la déesse, une seconde à franchir les portes du Tartare et une troisième à rencontrer, et entendre le discours de, la déesse. 

Le terme de jeune fille se réfère aussi à Perséphone (dénommé parfois ainsi par opposition à sa mère Déméter). 
On peut alors penser que les jeunes filles sont les envoyées de la déesse. C'est déjà Perséphone sous le rôle de conductrices immortelles. 
Parménide en donc sous leur protection. Doublement peut-être parce que en tant que jeune (homme) il est aussi sous la protection d'Apollon, et que les jeunes filles sont les enfants du Soleil, lequel est parfois identifié à Apollon. 

Apollon était le kouros divin et le dieu du kouros. Il était son modèle, son image immortelle et sa personnification. 

Dans le monde des dieux, le kouros avait sa réplique féminine, les kourai divines, jeunes femmes ou jeune filles immortelles. Elles sont jeunes comme lui et, comme déesses, elles peuvent jouer le rôle de kourotrophos, protectrice et guide du héros. 

Cette interprétation est confirmée pour peu que l'on se place devant une statue grecque (il y en a plusieurs au musée de l'Acropole). La présence qui en émane montre à l'évidence qu'il ne s'agit pas de n'importe quelles jeunes filles. 


Peut-être peut-on établir un parallèle entre leur rôle et celui de chef de tanière, l'un vous guide dans un endroit obscur pour le rite d'incubation, les autres guident Parménide jusqu'à la tanière finale, celle du Tartare. 
Dans cette hypothèse, on voit l'importance et les limites du rôle de chef de tanière, ce n'est pas lui qui donne l'initiation mais le dieu ou la déesse dont il vous facilite la rencontre. 

Peter Kingsley remarque aussi le double emploi du terme de flûte. L'essieu en contact avec les roues tournant à toute vitesse, produit le son d'un pipeau, tout comme
les pivots dans leur gond lorsque les portes s'ouvrent. Ce son particulier serait le signe d'un changement d'état de conscience, ou d'une transe de type chamanique, tout comme une impression de mouvement tournoyant. Non pas une transe de type dionysiaque, mais apollinienne, toute intérieur, pour aller à la rencontre des paroles de la déesse. 

Pour terminer revenons au premier vers où il est dit que le narrateur est emporté par les cavales "aussi loin que mon coeur le désir". Peter Kingsley commente : 

Dans la vie quotidienne, le désir n'ajoute rien à la chose, il suffit de passer d'un désir à l'autre, c'est tout. Nous dispersons le désir en voulant ceci ou cela, en soulageant le désir sans nous satisfaire nous-mêmes. Et nous ne sommes jamais satisfaits. Notre désir est si profond, si grand, que rien en ce monde des apparences ne peut le combler tout à fait. Alors nous le brisons, nous nous en débarrassons, on désir ceci, puis cela, jusqu'à l'épuisement de la vieillesse. C'est ce que tout le monde fait. Il est si dur de toujours fuir le vide que nous ressentons en nous-mêmes, on préfère continuer de chercher des substituts pour remplir ce vide. 

L'autre chemin est pourtant facile, mais il semble si dur. Il s'agit seulement de faire face à notre désir sans interférer avec lui, c'est à dire ne rien faire du tout. (...)
Le désir nous retourne jusqu'à ce que nous trouvions le soleil, la lune et les étoiles qui sont là au dedans de nous. 




Pour aller dans le même sens une dernière remarque personnelle sur le nom même de Parménide et sur une asymétrie dans les inscriptions. 


Dans le mot on peut entendre l'adverbe "para" et la racine des verbes "meno" et "ido" ou "eido". L'adverbe peut avoir le sens d'accompagner dans un mouvement, et le premier verbe celui d'avoir un désir. Parménide est donc celui qui accompagne le mouvement de son désir comme dans le premier vers. Le second verbe signifie voir. Cet accompagnement se fait donc lors d'une vision. 
Mais le premier verbe a aussi le sens intransitif de rester ou de demeurer, ce qui rejoins le sens courant de l'adverbe, auprès de (sans mouvement). Parménide est donc aussi celui qui reste ou demeure à la même place, comme ceux qui pratiquent le rite d'incubation. 

L'étymologie est sans doute fantaisiste, basée sur la phonétique, mais elle rejoint à la fois le texte du proème (le nom de Parménide surgit en quelque sorte du premier vers) et le sens des inscriptions. 
Parménide est celui qui à la fois accompagne le mouvement de son désir et reste immobile - dans un acte de voir.  

Dans son analyse fouillée des inscriptions Peter Kingsley oublie de remarquer une chose. Celle concernant Parménide est la seule qui mentionne un nom propre, à savoir Parménide, les autres ne font que mentionner un titre.  Comme si les prêtres d'Apollon, guérisseur et chef de tanière, avaient perdu leur nom, ou leur individualité, tous sauf le premier de tous. 
Peut-être est-ce précisément parce que le nom de Parménide est plus qu'un nom propre. S'il manque un nom dans les autres inscriptions il manque le terme pour chef de tanière dans la sienne. On peut alors penser que Parménide vaut pour chef de tanière, ou pour : celui qui accompagne son désir (le sien ou celui de chaque initié), fermement établi dans ce qui est ou dans l'acte de voir (parce que "Etre et penser sont la même chose" cf. fr. III). 

Autrement dit pas seulement le narrateur, ou le 
fils de Pyres, mais tous ceux qui suivent ses traces dans les antres de la sagesse (pour reprendre le titre de l'ouvrage de Peter Kingsley) sont des Parménide. Une ambivalence qui rappelle le terme de Bouddha, qui en raison de sa signification (éveillé), désigne à la fois un personnage historique et chacun qui s'éveille à sa propre nature. 

Pour étayer cette hypothèse il faudrait une nouvelle découverte archéologique, pour l'instant, nous n'avons aucun exemple d'un emploi autre que singulier pour le terme de Parménide. 


Sauf peut-être chez Platon qui fera un emploi ambivalent du terme, à la fois pour désigner le "grand Parménide", et comme synonyme de Philosophe. 
En effet le fondateur de l'Académie annonce un dialogue sur la philosophie pour compléter une trilogie, les autres sujets étant la sophistique et la politique. Or si un ouvrage est paru sous le titre du Politique et un autre du Sophiste, rien sous le titre du Philosophe. Mais en lisant le Parménide on remarque que le sujet est précisément la dialectique ou philosophie. Parménide vaut donc comme synonyme de Philosophe. C'est un hommage rendu par le fondateur de l'Académie. 

A suivre (...)


Présentation du livre de 
Peter Kingsley, Dans les antres de la sagesse.



lundi 25 octobre 2010

Dans les antres de la sagesse (1)



Il y a environ cinquante ans plusieurs inscriptions grecques ont été découvertes dans le sud de l'Italie, sur le site de la ville de Vélia, la patrie de Parménide. Leur étude révèle les traditions de philosophes antiques qui furent nos ancêtres, mystiques doués d'un merveilleux sens pratique. Ils vivaient cinq cents ans avant l'ère chrétienne. Parmi eux se détache le personnage de Parménide dont le monde moderne a presque oublié la véritable figure. Ce livre s'attache à la faire revivre. 


Peter Kingsley, Dans les antres de la sagesse. Etudes parménidiennes. Ed. Les Belles-lettres, 2007. 


Oulis, fils d'Euxinus, citoyen de Vélia, Iatros, Phôlarchos dans la 379e année. 

Oulis, fils de Aristôn, citoyen de Vélia, Iatros, Phôlarchos dans la 280e année. 


Oulis, fils de Hiéronimos, citoyen de Vélia, Iatros, Phôlarchos dans la 446e année. 


Ouliadês / Iatromantis / Apollon


Parménides, fils de Pyres, Ouliadês, Physikos. 


Ces cinq inscriptions de statues ont été découvertes entre 1958 et 1962 sur le site archéologique de la ville de Vélia. C'est peu et c'est beaucoup, comme le montre Peter Kingsley qui sait en tirer un maximum de signification. 





Hyélé, Eléa (Elée) ou Vélia est une cité située dans le sud de l'Italie et fondée vers 540 avant l'ère chrétienne par les Phocéens, tout comme Marseille, sauf qu'elle n'existe plus. Les habitants de Phocée (la Cité des phoques - sur la côte de l'actuelle Turquie) avaient voulu échapper à l'envahisseur perse. 
Parménide semble avoir été de la première génération de colons.
 

Oulis est un terme désignant ceux qui ont été consacré à Apollon Oulios, ("qui donne la mort" ou "qui détruit"), ce sont donc des prêtres. 
Iatros signifie guérisseur, comme pour le terme précédant, les fils d'Euxinus, d'Ariston et de Hiéronimos empruntent leur pouvoir à celui d'Apollon Oulios.
Apollon est donc à la fois celui qui guérit, Iatromantis, et celui qui donne la mort,
Ouliadês. On verra plus loin comment se résout le paradoxe. 

Phôlarchos est la combinaison de deux mots : phôleos ("tanière, repaire") et archos ("prince, chef, responsable"). La tanière pour un animal est un endroit pour se tenir tranquille, dormir ou hiberner, pour l'homme c'est un lieu obscur, souterrain, pour pratiquer un rite spécifique : l'incubation. Incuber c'est être étendu quelque part de tout son long. 
Le chef de tanière, qui est aussi prêtre d'Apollon Oulios et guérisseur, est donc celui qui dirige cette sorte de retraite au noir. L'initié reste sans bouger, dans un état qui n'est ni la veille ordinaire ni le sommeil et dans lequel il obtient des visions, ou des rêves, de dieux, ou de déesses, suite à quoi surviendra la guérison. Cette retraite peut durer plusieurs jours avec des restrictions de boisson ou nourriture. Mais pour guérir le corps on se rendait dans un temple, ici il s'agit d'autre chose : la guérison est celle de l'esprit, suite à une expérience de mort apparente. En effet Apollon Oulios, à qui sont consacrés ces chefs de tanière et ce rite, est un Apollon destructeur (de l'illusion qui est à la source de toute souffrance).   

L'expression de retraite au noir n'est pas présente chez Peter Kingsley, mais le parallèle avec la pratique du dzogchen tibétain est frappante, où le pratiquant fait l'expérience de visions qui surgissent spontanément de son état méditatif (appelé aussi état naturel).  


Les trois premières inscriptions rendent compte d'une filiation spirituelle qui s'étend donc sur au moins 446 années ! Qui dit transmission dit origine, celle-ci remonte précisément à Parménide, fils de Pyres, prêtre d'Apollon, physicien, comme on peut le déduire de la cinquième inscription. 
Parménide est donc celui qui a fondé cette lignée sur le sol de Vélia, de prêtre d'Apollon destructeur, chef de tanière et guérisseur ! C'est pourquoi il n'est pas fait mention d'une date, comme pour les autres inscription : son année est l'année zéro, à partir de quoi commence le compte. 

Physikos
Parménide est plus que Iatros (guérisseur) il est Physikos. Tous les anciens philosophes sont des physiciens (le terme de philosophe apparaît plus tardivement), au sens de ce qui se rapporte à la nature et à son origine. Ce qui englobe tout, y compris la médecine, comme en témoigne encore le mot anglais dérivé de "physician" (médecin) tout comme celui de "physicien" (physicien). 
Parménide est donc une sorte de philosophe médecin ou guérisseur. 

Le rapprochement entre les deux termes fait penser à Wittgenstein pour qui la philosophie est thérapeutique - mais différemment bien sûr. 


A suivre (...) 


Présentation du livre de 
Peter Kingsley, Dans les antres de la sagesse.




Peter Kingsley



Après avoir été diplômé avec les honneurs de l'Université de Lancaster, en Angleterre, en 1975, Peter Kingsley a eu une maîtrise de lettres du King's College de Cambridge avant de se voir décerner un doctorat de l'Université de Londres. Il a collaboré avec bon nombre des figures les plus marquantes dans le domaine des études classiques, de l'anthropologie, de la philosophie et des sciences des religions, des civilisations anciennes, de l'histoire de la médecine et de la science. Il possède de nombreuses distinctions académiques, a été boursier à l'Institut Warburg à Londres et professeur honoraire à l'Université Simon Fraser au Canada et à l'Université du Nouveau-Mexique. Avec son épouse Maria, il a émigré d'Angleterre au Canada en 1995, puis du Canada vers les États-Unis en 2002.
Source et site officiel : Peter Kingsley


Bibliographie (en français) :
- Empédocle et la tradition pythagoricienne. Philosophie ancienne, mystère et magie. Ed. Les Belles-lettres, 2010 (1995 pour l'édition anglaise).  
- Dans les antres de la sagesse. Etudes parménidiennes. Ed. Les Belles-lettres, 2007.


Avec de la chance, vous tomberez, un jour de votre vie, dans une impasse totale, ou, pour le dire autrement, vous arriverez à un carrefour : à droite, c'est l'enfer, à gauche, encore l'enfer, et, en vous retournant, toujours l'enfer. Pas moyen d'y échapper. Rien ne peut plus vous satisfaire, c'est alors que vous apercevrez au fond de vous même ce que vous avez toujours désiré et que vous n'avez jamais pu trouver. Sinon, vous n'arriverez à ce moment qu'à l'heure de votre mort et vous serez toujours en manque sans plus pouvoir rien n'obtenir. 

Nous sommes des êtres doués d'une grande dignité que nous perdons irrémédiablement en faisant n'importe quoi. Si nous voulons grandir et devenir des hommes véritables, il faut regarder la mort avant de mourir et voir ce qui se cache derrière le décor. 

Notre culture nous met à l'abri en nous persuadant que tout va bien. En même temps, le manque intérieur nous pousse à chercher ailleurs et à nous tourner vers l'Orient en quête de vie spirituelle. (...).

Une chose ne nous a jamais été dite : à la racine de la civilisation occidentale, se trouve une tradition spirituelle fondée par de vrais mystiques qui ont ensemencé notre culture et donné sa forme à notre monde. 

Extrait de : Dans les antres de la sagesse.

dimanche 24 octobre 2010

Proème du Poème

Premier fragment du poème de Parménide (fin du VIe - milieu du Ve siècle avant J.C.) intitulé "De la Nature", il s'agit d'un prologue ou proème au discours qui fera suite. 

Vous pourrez lire plus bas deux traductions - parues dans deux (excellents) ouvrages. 

- Première traduction par Denis O'Brien et Jean Frère.
(Etudes sur Parménide. Tome 1. Ed. Vrin, 1987. - Ce premier tome comporte les traductions de tous les fragments du poème ainsi que des notes complémentaires).
- Seconde traduction par Peter Kingsley et H.D. Saffrey. 
(Dans les antres de la sagesse. Etude parménidienne. Ed. Les Belles-Lettres, 2007. - Ce livre propose une nouvelle interprétation de ce fragment à la lumière de récentes découvertes archéologiques). 

En deux mots, le jeune Parménide effectue un voyage au terme duquel il rencontre une déesse (anonyme) lui annonçant qu'elle va lui apprendre toute chose. 
La suite du poème de Parménide est donc (présenté comme) la transcription des dires de la déesse. 

* * * * * * * * * *
1
Les cavales qui m'emportent me conduisaient aussi loin que puisse parvenir mon désir, lorsqu'elles vinrent et m'amenèrent sur la voie riche en paroles, de la divinité, voie qui mène ... l'homme qui sait. 
C'est par là que j'étais porté; car c'est par là que les cavales en leur sagesse m'emportaient, tirant le char, alors que des jeunes filles montraient la voie. 
L'essieu en s'embrasant dans les moyeux, faisait jaillir de l'écrou un son flûté, car il était pressé par les deux roues tourbillonnant de chaque côté. Les jeunes filles, enfants du Soleil, se hâtaient alors en leur escorte, ayant délaissé les demeures de la nuit pour se rendre vers la lumière, - ayant, des mains, écarté les voiles qui couvraient leurs têtes. 

Là se dressent les portes ouvrant sur les chemins de la nuit et du jour; un linteau et un seuil de pierre les enserrent en haut et en bas; et les portes elles-mêmes, tout éthérées, sont remplies par d'énormes battants. De ces deux battants, la Justice, prodigue en maintes peines, détient les clés qui les ouvrent. 

La suppliant par de douces paroles, les jeunes filles la persuadèrent avec habileté de retirer des portes, prestement, devant elles, la barre munie de sa cheville. 
Révélant l'abîme béant des battants ouverts, les portes s'envolèrent, faisant tourner l'une après l'autre dans leurs écrous les tiges garnies d'airain, munies de clous et d'agrafes. 
C'est par là, à travers les portes, que les jeunes filles guidaient, tout droit sur la grand'route, le char et les cavales. 

Et la déesse m'accueillit avec bienveillance, saisit en sa main ma main droite, prit la parole et s'adressa ainsi à moi : 

Jeune homme, compagnon de conductrices immortelles, toi qui parviens à notre demeure grâce aux cavales qui t'emportent, soir le bienvenu : ce ne fût point en effet un destin funeste qui t'envoya cheminer en cette voie - car assurément cette voie est à l'écart des hommes, loin du chemin qu'ils fréquentent, - mais c'est le droit et la justice. 
Il faut que tu sois instruit de toutes choses, à la fois du coeur de la vérité persuasive, coeur sans frémissement, et des opinions des mortels, où ne se trouve pas de conviction vraie. 
Mais toutefois tu apprendras encore ceci : comment il faudrait que les apparences fussent réellement, traversant toutes choses dans leur totalité. 

* * * * * * * * * *
2
Les cavales qui m'emportent, aussi loin que mon coeur le désire
M'ont conduit, puisqu'elles m'ont mis et me mènent sur la fameuse route, 
La route de la déesse qui, par les profondeurs de l'inconnu, emporte l'homme qui sait. 
Sur cette route j'étais emporté, car elles savaient où elles allaient, les cavales 
Qui traînaient le char : et des jeunes filles guidaient ma route. 
L'essieu dans les moyeux jetait un cri sifflant comme celui d'un pipeau, 
Il lançait des étincelles : le couple des roues tournait à toute vitesse
De chaque côté; elles se précipitaient pour me conduire, 
Les filles du Soleil délaissant les demeures de Nuit pour me mener
Vers Lumière en rejetant avec leurs mains les voiles de leur tête.

Là se trouvent les portes où le chemin de Nuit et le chemin de Jour se séparent, 

Toutes deux solidement établies entre un linteau et un seuil de pierre;
Elles s'élevaient jusqu'au ciel, fermées par d'énormes battants. 
Et Justice, qui demande vengeance, en garde les verrous qui ouvrent et qui ferment. 
C'est elle que les jeunes filles séduisirent en flatteuses paroles; 
Fort habilement la persuadèrent d'ôter rapidement des portes
La barre verrouillée. Elles ouvrirent tout grands les battants :
Ce fut un gouffre béant lorsqu'elles eurent fait tourner

Dans les tuyaux l'un après l'autre les pivots de bronze
Bien ajustés par des pièces et des chevilles. Par là donc, franchissant les portes, 
Tout droit sur la grand-route, les jeunes filles menaient les chevaux et le char.

Voici que la déesse m’accueillit avec empressement; dans sa main droite

Elle prit ma main droite et, s'adressant à moi, prononça ces paroles : 
"O jeune homme, escorté d'immortels cochers qui te guident, 
Les cavales qui t'emportent t'ont fait gagner ma demeure, 
Salut ! Car ce n'est pas une méchante Destinée qui t'a inspirée de prendre
Cette route si éloignée des chemins où les hommes piétinent, 
Mais c'est Loi et Justice. Il te faut donc apprendre toutes choses, 
Aussi bien le coeur inébranlable de la Vérité incontestable
Que les opinions des mortels, en lesquelles il n'est pas de vraie certitude, 
Même, il te faudra apprendre encore comment les croyances fondées sur l'apparence
Devraient être crédibles quand elles passent à travers tout ce qui existe.


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