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lundi 28 février 2011

Ikkyu Sojun


Ikkyū Sōjun (1394 1481) fut un moine et poète japonais. Célèbre dès son vivant, il connaît une postérité par l'influence qu'il a eue sur la culture dite de Higashiyama et surtout parce qu'il devient, à partir de l'époque d'Edo, le héros d'une littérature populaire le mettant en scène soit enfant soit adulte, les Ikkyûbanashi.

Ikkyū naît pendant la période Muromachi sous le nom de Senguikumaru; il serait le fils de l'empereur Go-Komatsu. Les spécialistes ne s'accordent pas sur ce point. Il entre au monastère à cinq ans et se montre très doué pour la poésie.
Il choisit à une période de sa vie de suivre le moine Ken-ô pendant 5 ans. À la mort de ce dernier, Ikkyū, qui s'appelle alors Shūken, décide de suivre l'enseignement de la branche du Daitoku-ji en entrant sous la direction de Kasō Sōdon. Alors qu'il médite sur une barque, Ikkyū entend le cri d'une corneille ou d'un corbeau et atteint le satori, il en parle à son maître Kasō qui décide d'en faire son successeur mais Ikkyū refuse. Il quitte alors le monastère de Katata pour vagabonder et retrouver sa mère, qui décédera peu après. Sa personnalité et son personnage sont toujours liés aux femmes et aux plaisirs, en totale contradiction envers les engagements bouddhiques traditionnels (mais il ne répudiait ni le Bouddha ni ses maîtres, bien au contraire). Son premier disciple est Sôgen, il ouvre un temple en 1433 à Sakai. Il part ensuite vivre en ermite près de Kyōto.
En 1480, il publie Nuages fous, un recueil de poésies en chinois classique.
Vers la fin de sa vie, il est pris d'amitié (ou d'amour ?) pour Shinmé, une aveugle, qui ne le quittera plus jusqu'à son dernier souffle. Il meurt à 88 ans d'une phase aiguë de malaria.

Ikkyū fut écœuré par la déchéance de l'école rinzai. Il composa de nombreux poèmes drôles et érotiques. Il devint très populaire pour ses satires, et reste l'une des figures marquantes du Japon, mais n'eut pas de successeur.
Ikkyū est également reconnu pour ses calligraphies zen.
Source du texte : wikipedia
Autre biographie : Arts livres / Nerial


Ikkyu a aussi été un propagateur du
Chanoyu ou cérémonie du thé et de la conception des jardins. 


Bibliographie :
- Nuages fous, trad. Maryse et Masumi Shibata. Ed. Albin Michel, Spiritualité vivante.
- La saveur du Zen, poèmes et sermons d'Ikkyu et de ses disciples, trad. Maryse et Masumi Shibata. Ed. Albin Michel, Spiritualité vivante.
Mangas :
Hisashi Sakaguchi, Ikkyu, 6 volumes. Ed. Glénat 1996.





Plusieurs chemin s'offrent à l'ascension,
Mais du sommet s'offre à nous la même vue de la lune.

N'ayant jamais fixé ma demeure au bout de ma route
Je n'ai donc aucun chemin sur lequel je pourrais m'égarer.

Bien qu'il y ait distinction entre pluie, grêle, neige et glace, 
Une fois fondues, il n'y a qu'une seule et même eau dans le vallon.

Dans la terre au sud du Mont Sumeru, 
Qui pourrait comprendre mon Zen ? 
Hiu-t'ang viendrait-il jusqu'ici, 
Sa présence ne vaudrait pas un sou !
Extrait de : Ikkyu dans Les maîtres du zen au Japon de Masumi Shibata. Ed. Maisonneuve et Larose. 

Nous sommes seuls.
Les portes sont fermées.
Ignorons les directions.
Dans ce milieu,
Qui est le Roi de la Loi (Vérité) ?
Si vous me demandiez
Une phrase concernant l'arrivée de l'hiver,
Je répondrais : «A partir de ce matin
La journée est plus longue d'une ligne.»
Extrait de Nuages fous
Source du texte : Shunkin




Enseigner la Loi et le Zen
par recherche d'une réputation
prononcer des mots rabaissant l'autre
tout cela me suffoque
Si dialogue, raison et générosité manquent 
il n'y a que combat démoniaque
et l'inscience augmente.

Devant mes yeux
la nature est maigre, comme moi
La terre est vieillie, le ciel dévasté
et toutes les herbes sont mortes
En mars, le vent printanier
ne nous apporte pas un cœur de printemps
Les nuages froids enferment profondément
ma hutte de roseaux.

Transmission authentique ou ligne collatérale
on a tort d'en disputer
Ce n'est qu'inscience perpétuelle
et sectarisme égocentrique
On est fatigué du fardeau
de l'égocentrisme et du sectarisme
On envie le papillon
qui vole légèrement.

Ici, hors du monde
pins et cryptomères se mêlent dans les nuages
Les temples dans les villes mobilisent la masse
et rassemblent la foule
Je ne comprends pas la pensée de Lin-Tsi
sur sujet et objet
Je suis ivre et de bonne humeur
grâce à quelques verres de piquette.

Autour de moi, ils ont médité longtemps sur des kôans
et ils ont l'air de bien les comprendre
Mais en examinant plus profondément leur compréhension
je constate qu'ils sont d'obscures ignorants
Ils conservent ressentiment et haine
Ils ne les oublient pas jusqu'à leur mort
Mes conseils, en tant que compagnon de la Voie
résonnent désagréablement à leurs oreilles.

Au crépuscule, il neigeait autour du fleuve
mais cela a pris fin
Les rives sont couvertes par la neige épaisse
et le désert blanc s'étend tout plat
Je ne reçois aucun courrier
Je suis comme un canard sauvage isolé
Je regrette d'avoir vagabondé pendant de longues années
dans d'autres provinces que la mienne.

Les belles se transforment en nuages et en pluie
Le fleuve de la passion d'amour est profond
Une femme publique et moi, vieil adepte du Zen
chantons au sommet d'une tour
Je m'amuse à la serrer dans mes bras
et à lui donner des baisers
Loin de moi l'idée d'abandonner ma vie charnelle
masse de feu violent.

Certains écarquillent les yeux
D'autres baissent la tête
Ce sont tous des comparses des démons
Des années ils ont vécu sous le vent et la lune
et maintenant ils sont sous le sabre
La terre, les montagnes et les rivières
ont tant de chagrin.

J'ai laissé l'écriture
elle n'est que signes dans le rêve
lorsqu'on s'éveille
personne ne pose de questions.
Extraits de : Nuages fous
Source du texte : Aiguilar

Chez Ikkyu raconté par Carlota Ikeda (danseuse et chorégraphe de buto) : 


Générique du manga Ikkyu :



 

mercredi 5 janvier 2011

Omar Khayyam


Hojjat al-Haqq Khâdjeh Imâm Ghiyâth ad-Din Abdoul Fath Omar Ibn Ibrâhim al-Khayyâm Neyshâbouri, plus connu sous son pseudonyme Khayyâm, naquit à Neyshâbour, ville située au nord-est de l’Iran actuel. On ignore la date précise de sa naissance mais la plupart des chercheurs penchent pour 1048. Il est néanmoins certain qu’il vécut de la première moitié du XIe siècle à la première moitié du XIIe siècle. Les historiens sont unanimes pour le savoir contemporain du roi seldjoukide Djalâl ad-Din et de son fils Soltân Sandjar. Savant remarquable de son époque, il choisit le pseudonyme de "Khayyâm" (qui signifie "fabricant de tente") en référence au métier de son père qu’il n’a probablement pas exercé lui-même, contrairement à Attâr (droguiste) qui pratiquait lui-même le métier dont il porte le nom. (...)

De son vivant, Khayyâm était surtout connu comme mathématicien, astronome et philosophe. Ses études sur les équations cubiques sont remarquables et représentaient une découverte importante dans le domaine de mathématiques. (...)


Khayyâm, considéré de son vivant comme savant, est aujourd’hui célèbre pour ses poèmes. Peu de ses contemporains connaissaient ses quatrains et rares sont les historiens de l’époque qui le citent dans les anthologies de poètes. Le premier à le faire fut Emâdeddin Kâteb Esfahâni, dans son anthologie Farid al-Ghasr en 1193, soit presque une cinquantaine d’années après la mort de Khayyâm.


Khayyâm a exprimé ses sentiments et ses idées philosophiques dans de beaux et courts poèmes épigrammatiques appelés Robâiyât ; au singulier robâi, qu’on pourrait traduire en français, faute de terme propre, par le mot "quatrain". Le robâi est composé de quatre vers, construits sur un rythme unique, le premier, le second et le quatrième rimant ensemble, le troisième étant un vers blanc. Le premier poète iranien connu pour ses robâi est Roudaki, mais ceux de Khayyâm occupent une place à part.

Source du texte, à lire en entier : La Revue de Téhéran
Dossier sur Omar Khayam : La Revue de Téhéran, 59
Voir aussi, la dimension mystique de la poésie persanne : La revue de Téhéran
Autre biographie : Wikipedia ou Omar Khayyam


Cratère lunaire "Omar Khayyam"

Bibliographie : 

- L'amour, le désir, & le vin. Paris, Alternatives, 2008.
- Les Quatrains d'Omar Khâyyâm, traduits du Persan et présentés par Charles Grolleau, Ed. Charles Corrington, 1902. Rééd. éditions Allia, 2008.
- Rubayat Omar Khayam, traduction d'Armand Robin (1958), Rééd. Poésie/Gallimard, 109p., 1994.
- "Quatrains Omar Khayyâm suivi de Ballades Hâfez", Poèmes choisis, traduits et présentés par Vincent Monteil. Coll. La Bibliothèque persane, Ed. Sindbad, 1983.
- Les Chants d'Omar Khayyâm, édition critique, traduits du Persan par M. F. Farzaneh et Jean Malaplate, Éditions José Corti, 1993.
- Les Chants d'Omar Khayam, traduits du Persan par Sadegh Hedayat, Éditions José Corti, 1993.
- Quatrains d'Omar Khayyâm, édition bilingue, poèmes traduits du persan par Vincent-Mansour Monteil, Éditions Actes Sud, Collection Babel, 1998.
- Cent un quatrain de libre pensée d'Omar Khayyâm, édition bilingue, traduit du persan par Gilbert Lazard, Éditions Gallimard, Connaissance de l'Orient, 2002. 
- Les quatrains d'Omar Khayyâm, traduction du persan & préf. d'Omar Ali-Shah, trad. de l'anglais par Patrice Ricord, Coll. Spiritualités vivantes, Albin Michel.
- Roshid Rashed et Ahmed Djebbar, L'oeuvre algébrique d'al-Khayyâm, Alep, 1981.
Autre bibliographie : Omar Khayyam Nederland
Historique des traductions françaises : Biblioweb
Quelques quatrains EN LIGNE : 
- Traduction de J.B. Nicolas, 1867 : Google books (464)
- Trad. de Franz Toussaint, 1924 : Wikilivre (170)
- Trad. de Anet & Mohammad : Omar Khayyam Nederland (144)




Des secrets de l’univers,
décryptés dans mon ouvrage,
Pour ne pas courir un risque
j’ai enlevé quelques pages.

A ce peuple d’ignorants,
Je parle pour ne rien dire.
De ce qui monte au cerveau
Je retire des mots sages.


Si je n’ai jamais égrené pour Toi les perles de la prière,

Je n’ai jamais caché la poussière de péché qui noircit ma face.
J’espère donc encore en Ta miséricorde,
Car je n’ai jamais dit que Tu étais deux.

J’ai préféré vivre dans un coin avec deux pains.
Plutôt que de chercher les biens de ce monde et sa magnificence,
J’ai acheté la pauvreté avec mon corps et mon âme
Et j’y ai trouvé de grandes richesses.

Je ne puis dire mes secrets aux mauvais comme aux bons,
Je ne puis développer ma pensée volontairement brève,
Je suis à un degré que je ne puis décrire,
Je possède une vérité que je ne puis dévoiler.


Autrefois, quand je fréquentais les mosquées,

Je n'y prononçais aucune prière, mais j'en revenais riche d'espoir.
Je vais toujours m'asseoir dans les mosquées,
Où l'ombre est propice au sommeil.

Je posai ma lèvre ardente sur la lèvre du pichet
Implorant de sa science le secret d’éternité
En me rendant ce baiser il me dit en confidence
Bois; ce monde que tu hantes, tu n’y reviendras jamais.

Quand l’arbre de ma vie, écroulé dans l’abîme

Sera rongé, pourri, du pied jusqu’à la cime
Lors, si de ma poussière on fait jamais un pot
Qu’on l’emplisse de vin, afin qu’il se ranime ! 




Kayam, si tu as du vin, trouve-toi bien ! 
Près d'une jolie à joues de tulipe, si tu es assis, trouve-toi bien !
Puisque la fin des affaires du monde, c'est rien, 
Dis rien à ce rien ! puisque tu vis, trouve-toi bien !

Un verre de vin, ça vaut cent coeurs, cent religions !
Boire un verre, ça vaut le royaume de Chine ! 
Sauf le vin vermeil, sur le visage de la terre rien d'amer
Qui vaille mille existence.

Pour parler selon le vrai, pas de métaphores, 
Nous sommes les pièces d'un jeu, le Ciel est le joueur, 
Nous jouons un petit jeu sur l'échiquier de l'existence, 
Puis, un par un, nous rentrons dans la boite de la non-existence. 

Vous mes compagnons, vous les libres, 
Quand je serai mort, lavez mon corps, 
Avec un vin des plus vermeils, puis à l'ombre
D'une vigne creusez une tombe pour mon corps !

Vends le Coran, vends tous les livres saints, pour du vin !
Aurais-tu des mosquées, vends-les pour du vin !
Échangeons un royaume pour un verre de vin !
Le ciel, bol à l'envers, redressons-le en bol de vin !


Dans la maison du vin qu'est l'amour je prie toujours, 
Contre la lampe de ta joue je m'adoucis toujours, 
Purifié dans le vin de ton amour, 
Jolie, en prière pour ta joue me voici toujours !

A celui qui aime les jolies une jolie a dit : "Mon ami !

Sais-tu comment tu devins fol amoureux de la jolie que je suis ? 
C'est que Lui avec Sa beauté m'a transfigurée en jolie, 
Qu'Il garantit que je suis belle, Son culte c'est que je sois jolie !"



Camaron de la Isla (accompagné de Tomatito) chante quatre quatrains et demi d'Omar Khayyam dans la chanson Viejo Mundo : 



Viejo mundo
el caballo blanco y negro
del día y de la noche
atraviesa al galope.


Vieux monde
Que traverse
Le cheval blanc et noir
Du jour et de la nuit

Eres el triste palacio
donde cien príncipes soñaron con la gloria,
donde cien reyes soñaron con el amor
y se despertaron llorando.


Tu es le triste palais
Où une centaine de prince ont rêvé de gloire,
Où une centaine de rois ont rêvé d'amour
Et se sont réveillés en pleurant

Un poco de pan
y un poquito de agua fresca,
la sombra de un árbol
y tus ojos
resultan más feliz que ellos,
ni mendigo más probe.


Un peu de pain
Et un peu d'eau fraîche
L'ombre d'un arbre
Et tes yeux
Aucun sultan n'est plus heureux que moi
Aucun mendiant plus triste.

El mundo: un grano de polvo en el espacio,
la ciencia de los hombres: palabra,
los pueblos, los animales y las flores
de los siete climas son sombras de la nada.


Le monde : un grain de poussière dans l'espace,
La science des hommes : des mots, 
Les peuples, les animaux et les fleurs
Des sept climats ne sont que des ombres de rien.

Quiero al amante que gime de felicidad
y desprecio al hipócrita que reza una plegaria


J'estime l'amant qui gémit de bonheur,
Et je méprise l'hypocrite qui murmure une prière.
 

mardi 7 décembre 2010

"est"



« Viens donc ; je vais énoncer – et toi, prête l’oreille à ma parole et garde-la bien en toi – quelles sont les voies de recherche, les seules que l’on puisse concevoir.

La première énonçant : « est », et aussi : il n’est pas possible de ne pas être, est chemin de persuasion, car la persuasion accompagne la vérité.
L’autre voie énonçant : « n’est pas », et aussi : il est nécessaire de ne pas être, celle-là, je te le fais comprendre, est un sentier dont rien ne peut apprendre.
En effet, le non-être, tu ne saurais ni le connaître – car il n’est pas accessible – ni le faire comprendre ». 
Poème de Parménide, De la Nature, Fragment II.



Ce fragment n'est pas ordinaire. On peut le considérer comme étant au commencement du premier discours de la philosophie occidentale, datant de la fin du VIème siècle ou du début du Vème siècle avant notre ère (il y a donc plus de 2 500 ans), à la fois par son objet (c'est le premier texte ontologique ou portant sur l'être) et par la manière dont celui-ci est présenté et défendu (par une argumentation suivant des règles et des principes logiques comme celui de non contradiction et du tiers exclu).
Ce fragment est extraordinaire, aussi par une anomalie grammaticale présente dans son texte. La traduction choisie (de Denis O'Brien et Jean Frère) nous la laisse voir.

La première (voie) énonçant : "est". 

 Le verbe conjugué ne comporte ni sujet (il ne peut y avoir d’ellipse c’est une première formulation) ni complément. Certains choisissent un emploi impersonnel pour le traduire : « il est », « il y a », ou « c’est », en perdant la simplicité et la force de l’expression. Mais surtout en oubliant que par la suite la formulation fera l’objet d’un développement ce que ne saurait faire un emploi impersonnel. ("Il pleut" est une formulation correct mais non "la pluie pleut"). « Esti » trouvera en effet un usage normal dans une fonction existentiel « l’être est » (Fr.6.1), puis copulative « il est impérissable» (Fr.8.1). Le participe fera aussi son apparition comme sujet en apposition, dans un emploi copulatif et/ou existentiel pour finalement se transformer en substantif « l’étant » (Fr.8.32) tout comme l’infinitif.
Nous sommes donc bien en face d'une anomalie grammaticale.

Que faire avec cette anomalie ? Quel sens lui donner ? (That is the question).

Une question que peu se posent et à laquelle personne ne répond. Il existe pourtant une solution simple : L'anomalie grammaticale montre que l'être parménidien échappe au discours. 
Et pourquoi échappe-t-il au discours ? Parce que l'être n'est pas quelque chose de déterminé, et qu'il ne saurait être un objet de conscience puisqu'il s'identifie avec elle ou avec le penser (noein).
"Un même est à la fois penser et être." Fragment 2 (trad. Barbara Cassin).
Car l'être parménidien est à la fois un et unique, il est absolument simple (non composé) et il n'y a rien en dehors de lui. (Voir fragment 8).
Autrement dit, la première thèse philosophique de notre histoire occidentale est une thèse non dualiste.
On pourra objecter que la déesse vient de dire concevable la voie de l'être, mais elle en fait de même pour la voie du non être qu'elle déclare juste après hors du champs du savoir, inconnaissable et incompréhensible. Dans les deux cas la contradiction est apparente. Ce qui est concevable c'est l'approche que l'on a de ces deux termes, ce ne sont pas les termes eux-même.

L’autre voie énonçant : « n’est pas ».

Une seconde anomalie grammaticale est déposée dans le texte. "N'est pas" échappe au discours mais pour une raison inverse, "n'est pas" n'a pas assez d'être pour être dit alors que "est" en a trop.
Nous avons donc un innéfable par excès et un autre par défaut.


"Est" est en quelque sorte l'équivalent du "Je" (dans la tradition de l'advaita vedanta). Ce "Je" (ou "Je, je") est aussi une anomalie grammaticale, ce n'est pas un sujet propositionnel, mais un sujet pur, hors de toute relation, tout comme le "est" est un acte pur (sans sujet ni objet). Les deux pointent dans la même direction, tout en montrant les limites du langage incapable de dire (de définir ou de caractériser) ce qui est montré.

Source et suite de l'interprétation : Le faiseur d'arc-en-ciel (notes de lecture des fragments de Parménide, 2006).  


lundi 6 décembre 2010

Poème de Parménide - fragments 2 à 8




Ce poème écrit en vers épique (tout comme l'Iliade ou l'Odyssée) ne nous est malheureusement pas parvenu en entier, mais sous forme de fragments éparses, ce qu'on lira est donc le fruit d'une reconstitution à partir de différents manuscrits en plus ou moins mauvais état. En outre chaque fragments, sinon chaque vers, possède des variantes, et leur place est parfois douteuse. L'établissement du texte relève donc d'une suite de choix. 

Sur cette base incertaine s'ajoute le problème de la traduction. 
Le grec ancien est une langue subtile et compliquée, sa traduction dans une langue moderne relève parfois de l'interprétation.  

Un excellent travail a été fourni par Denis O'Brien et Jean Frère (pour la traduction française), dans le premier tome des Etudes sur Parménide, publié sous la direction de Pierre Aubenque, avec le concours du CNRS, aux éditions Vrin, en 1987. 
Ce sera la source des traductions (fr.1-8) ci-dessous, à noter que dans l'ouvrage cité sont aussi présents le texte grec, une traduction anglaise et de nombreuses notes de bas de page, avec les variantes des vers et des explications. Après le poème se trouvent des essais sur telle ou telle problématique soulevée par le texte. Si le sujet vous intéresse, et pour lire l'ensemble des fragments (fr.1-19), c'est donc un livre à consulter en bibliothèque universitaire - car l'ouvrage est malheureusement épuisé. 

La confrontation d'au moins deux traductions (il en existe de nombreuses, par exemple celle de Barbara Cassin en livre de poche dans la collection Points aux Editions du Seuil) permet de se rendre compte de la difficulté rencontrée par les traducteurs et de leur choix. Peut-être
 permet-elle aussi de mieux orienter le regard, de le rendre plus attentif, pour apercevoir, toujours aussi présente, la fulgurance du poème. 

Ci-dessous les fragments 2 à 8 (concernant le discours sur l'être). Pour le premier fragment voir : Proème du Poème



* * * * * * * * * * 


FRAGMENT II

Viens donc; je vais énoncer - et toi, prête l'oreille à ma parole et garde-là bien en toi - quelles sont les voies de recherche, les seules que l'on puisse concevoir. 
La première voie (énonçant) : "est", et aussi : il n'est pas possible de ne pas être, est chemin de persuasion, car la persuasion accompagne la vérité. 
L'autre voie (énonçant) : "n'est pas", et aussi : il est nécessaire de ne pas être, celle-là, je te fais comprendre, est un sentier dont rien ne se peut apprendre. 
En effet, le non-être, tu ne saurais ni le connaitre - car il n'est pas accessible - ni le faire comprendre.


FRAGMENT III

C'est en effet une seule et même chose que l'on pense et qui est. 


FRAGMENT IV

Bien que (de telles choses) soient absentes, contemple-les comme étant fermement présentes à l'intelligence. 

Car l'intelligence ne scindera pas l'être de façon qu'il ne s'attache plus à l'être, - qu'il se disperse partout, de tous côtés, dans le monde, ou qu'il se rassemble. 


FRAGMENT V

Où que je commence, cela m'est indifférent, car je retournerai à ce point de nouveau. 


FRAGMENT VI

Il faut dire et penser ceci : l'être est; car il est possible d'être, et il n'est pas possible que (soit) ce qui n'est rien. Voilà ce que je t'enjoins de méditer. 
Car de cette première voie de recherche (la mention du non-être) je t'écarte, et ensuite de cette autre aussi, celle que façonnent les mortels, qui ne savent rien, créatures à deux têtes. 
Car l'impuissance guide dans leur poitrine un esprit égaré; ils se laissent emporter, à la fois sourds et aveugles, bouche bée, foules incapables de décider, pour qui "être" ainsi que "ne pas être" sont estimés le même - et non le même; leur chemin, à eux tous, fait retour sur lui-même. 


FRAGMENT VII

Jamais, en effet, cet énoncé ne sera dompté : des non-êtres sont. Mais toi, détourne ta pensée de cette voie de recherche. 


FRAGMENT VII ET VIII

Qu'une habitude, née d'expériences multiples, ne t'entraine pas en cette voie : mouvoir un oeil sans but, une oreille et une langue retentissantes d'échos; mais par la raison, décide de la réfutation que j'ai énoncée, réfutation provoquant maintes controverses. 


FRAGMENT VIII

« Il ne reste plus qu’une seule parole celle de la voie <énonçant> : est.
Sur cette voie se trouvent des signes fort nombreux, montrant que, étant inengendré il est aussi impérissable, - unique et entier en sa membrure, sans frémissement et sans terme.
Il n’était pas à un moment, ni ne sera <à un moment>, puisqu’il est maintenant tout entier ensemble, un continu.
Quelle origine en effet chercheras-tu pour lui ? Vers où, à partir d’où se serait-il accru ?
Je ne permettrai pas que tu dises qu<’il vient> du non-être, ni que tu le penses ; voici en effet qui n’est pas dicible, qui n’est pas pensable non plus : « n’est pas ».
Quel besoin, d’ailleurs, l’eut poussé, après avoir pris son départ du néant, à naître plus tard, plutôt qu’<à naître> auparavant ?
Aussi faut-il, ou bien qu’il soit entièrement, ou bien qu’il ne soit pas du tout.
La force de la conviction n’admettra pas non plus qu’à aucun moment, de l’être, viennent au jour quelque chose à côté de lui.

C’est pourquoi la Justice, n’ayant point relâché de ses chaînes, n’a concédé, ni de parvenir au jour ni de disparaître, mais elle maintient.
La décision à cet égard repose sur ceci : « est » ou « n’est pas ».
Or, il a été décidé, ainsi que nécessité il y a, de laisser l’une sans la penser et sans la nommer, car ce n’est pas une voie véritable, en sorte que c’est l’autre qui est et qui est vraie.
Comment pourrait-il être par la suite, lui qui est ? Et comment serait-il venu à l’être ?
Car s’il est venu à l’être, il n’est pas, non plus, s’il doit être un jour. Ainsi est éteinte la genèse, éteinte aussi la destruction, disparue sans qu’on en parle.
Il n’est pas non plus divisible, puisque, tout entier, il est semblable <à lui-même>.
Il n’y a pas à un endroit quelque chose de plus, qui l’empêcherait de se tenir uni, ni <à un endroit> quelque chose de moins, au contraire, tout entier il est plein d’être.
Ainsi tout entier est-il continu, car l’être se juxtapose à l’être.
De plus, sans mouvement, dans les bornes de liens énormes, il est sans commencement, sans fin, puisque genèse et destruction tout au loin ont été repoussées et que la conviction vraie les a écartées.
Restant et le même et dans un même , il demeure par lui-même et reste ainsi fermement au même endroit.
Car une puissante Nécessité le retient dans les liens d’une limite qui l’enferme de toute parts, aussi est-ce règle établie que ce qui est ne soit pas dépourvu d’achèvement.
En effet il est sans manque ; s’il était sujet au manque, il manquerait de tout.
C’est une même chose que penser, et la pensée : « est ».
Car tu ne trouveras pas le penser sans l’être, dans lequel est exprimé.
Rien d’autres en effet, n’est ni ne sera, outre ce qui est, puisque lui, le Destin l’a enchaîné de telle façon qu’il soit entier et qu’il soit sans mouvement.
Seront donc un nom, toutes les choses que les mortels, convaincues qu'elles étaient vraies, ont supposés, venir au jour, et disparaître, être et ne pas être, et aussi changer de place et varié d'éclatante couleur.
De plus, puisqu’il y a une limite extrême, il est de tout côtés achevé, semblable à la masse d’une sphère à la belle circularité, étant partout également étendu à partir du centre.
Car il est nécessaire qu’il ne soit ni plus grand que quoi que ce soit, ni de quelque façon que ce soit plus petit, ici plutôt que là.
Il n’y a pas en effet de non-être l’empêchant de parvenir à la similitude , ni non plus il n’y a d’être tel qu’il y aurait plus d’être ici, moins ailleurs, puisqu’il est, tout entier, à l’abri des atteintes.
Car étant de tout côté égal à lui-même, c’est semblablement, qu’il touche à ses limites.
En ce point, je termine mon discours digne de confiance qui s’adresse à toi, ainsi que ma pensée sur la vérité ».






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