Toute conscience est conscience de quelque chose. Parler de "conscience sans objet" est-ce alors parler pour ne rien dire ?
Affichage des articles dont le libellé est livre. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est livre. Afficher tous les articles
mercredi 3 juin 2015
La fin des bibliothèques ?
Soft Power par Frédéric Martel
La fin des bibliothèques ? 31.05.2015
Le numérique est-il une chance ou un danger pour les bibliothèques ? Numérisation des archives, ressources en ligne, prêt de livres numériques : quels sont les enjeux de ces évolutions ?
1/ Actu : Periscope et Meerkat, la révolution numérique de la vidéo en « live streaming »
2/ L’Alphabet numérique : « Incubateur »
Avec Alice Zagury, co-fondatrice de The Family, société d'accompagnement de startups
3/ La fin des bibliothèques ?
Avec :
Emmanuelle Bermès, conservatrice de bibliothèquen, en charge des dossiers numériques à la BNF
Laurent Soual, consultant spécialisé dans les systèmes d'information documentaires
Alice Zagury, co-fondatrice de The Family, société d'accompagnement de startups
Voir aussi la page : Le livre selon Google / Book : la révolution technologique
mercredi 3 avril 2013
Le livre selon Google
LE LIVRE SELON GOOGLE
Dès 2002, Google entreprend de scanner tous les ouvrages de la littérature mondiale. L'entreprise californienne signe des contrats avec, notamment, les bibliothèques universitaires de Harvard, de Stanford et du Michigan, la Bodleian Library d'Oxford et la bibliothèque de Catalogne. Plus de dix millions de volumes finissent ainsi sous forme de fichiers numérisés dans la gigantesque mémoire de Google. Sauf qu'environ six millions de ces livres sont encore protégés par le droit d'auteur... En 2005, une société d'auteurs (l'Authors Guild of America) et un groupement d'éditeurs (l'Association of American Publishers) assignent Google devant les tribunaux. En 2008, la justice tranche en faveur de Google et de son projet de bibliothèque numérique, en lui accordant un quasi-monopole avec le Google Book Settlement. Mais des acteurs du monde du livre et des instances politiques se mobilisent en dehors des États-Unis. Ainsi en France avec Jean-Noël Jeanneney, ancien président de la BNF, qui lance le projet d'Europeana, la bibliothèque numérique européenne. Après une longue bataille juridique, la justice américaine déclare en 2011 nulle et non avenue la réglementation de 2008...
(Royaume Uni , Allemagne, 2012, 89mn)
Date(s) de rediffusion :
Samedi, 6 avril 2013, 11h50
Source : Arte 7
mardi 9 novembre 2010
Corps de silence
Le dernier livre de Eric Baret, Corps de Silence
Quatrième de couverture :
La joie, l'absolu sont à reconnaître ici et maintenant. Cette révélation est l'essence du tantrisme cachemirien. Sa mise en pratique est l'objet de la tradition telle que transmise par Jean Klein à partir des années soixante.
Ce livre souligne les bases shivaïtes de cet enseignement, ainsi que ses échos dans l'islam d'Ibn Arabi et la mystique rhénane. Tout en gardant son ancrage dans la tradition, cette résonance s'actualise dans tous les aspects de la vie quotidienne. Elle en souligne la beauté et la liberté inhérentes : tout est prétexte à cette reconnaissance.
L'abondante iconographie renvoie directement à cette même révélation où expérience esthétique et compréhension métaphysique vibrent d'un même silence.
Éric Baret a exploré pendant une trentaine d'années la tradition non-dualiste du shivaïsme cachemirien auprès de Jean Klein. Il a déjà publié chez Almora Le seul désir, Le sacre du dragon vert et Les crocodiles ne pensent pas.
Le présent ouvrage est l'approfondissement de la première partie de Yoga, corps de vibration, corps de silence, aujourd'hui épuisé.
On y trouve aussi un CD audio contenant 8 entretiens avec Éric Baret d'une durée totale de 75 min.
![]() |
| Radha, bronze, 15ème |
Préface de l'ouvrage par Colette Poggi :
"Il est des rencontres qui transforment l'existence. Pour Éric Baret, il y eut Jean Klein, et à travers cette personnalité intense et lumineuse, c'est en réalité toute une famille spirituelle, avec ses maîtres, leur trésor de textes et d'expériences, qui apparut en transparence. La rencontre fut donc décisive car elle suscita un émerveillement, un éveil... elle ouvrit une voie. C'est au fond l'objet de ce livre que de raconter, au fil des chapitres, l'histoire d'une rencontre qui servit de trame à une aventure intérieure. Jean Klein était pleinement immergé dans la lumière de l'Inde, ouvrant ainsi pour ses disciples et compagnons de route de nouveaux horizons spirituel et artistique. Il avait alors eu connaissance des théories véhiculées par le Shivaïsme du Cachemire ; son enthousiasme contagieux a de toute évidence touché Eric Baret qui a reconnu, en ces écoles cachemiriennes, des résonances avec sa propre expérience.
Qui étaient ces penseurs épris d'absolu qui vécurent au Cachemire entre les VIIIe et XIV ème siècles, laissant à la postérité des œuvres audacieuses portant à la fois sur les voies de délivrance, les moyens de réalisation, et l'expérience esthétique ?
C'est Lilian Silburn (1908-1993) qui la première a exploré, dès les années cinquante, le Shivaïsme du Cachemire ; chercheur au CNRS, elle a publié les traductions d'une dizaine de ses textes fondamentaux en les présentant dans leur esprit originel.
Deux aspects originaux retiennent l'attention :
- la vie quotidienne apparaît comme un champ de réalisation
- l'expérience esthétique peut conduire à la saveur de l'absolu
C'est Lilian Silburn (1908-1993) qui la première a exploré, dès les années cinquante, le Shivaïsme du Cachemire ; chercheur au CNRS, elle a publié les traductions d'une dizaine de ses textes fondamentaux en les présentant dans leur esprit originel.
Deux aspects originaux retiennent l'attention :
- la vie quotidienne apparaît comme un champ de réalisation
- l'expérience esthétique peut conduire à la saveur de l'absolu
L'une des caractéristiques fondamentales des théories cachemiriennes consiste ainsi à considérer l'art comme une voie de réalisation, un mode d'accès au Soi, grâce à l'épanouissement des énergies de la conscience et à la quiétude qu'il confère. Il n'est donc pas étonnant que Jean Klein, découvrant en Inde cette école de vie, ait éprouvé pour elle la fascination dont nous parle Eric Baret, et qu'il ait eu envie de la partager avec ses proches.
Quant à la vie quotidienne comme champ de réalisation, cette vision s'inscrit dans le prolongement de la précédente; tout regard, tout geste portant en lui le miracle de la conscience et de la vie. Mais est-il véritablement possible, emporté dans les flots du samsara, de vivre en accord avec la paix des profondeurs, goûtant la liberté de l'esprit par rapport aux attachements..., et leur cortège de tensions et de vanités ? La réponse est donnée par Abhinavagupta :
Quand on se libère des différenciations accumulées, l'état de bonheur est une allégresse comparable à la mise à terre d'un fardeau, l'apparition de la Lumière est l'acquisition d'un trésor oublié : le domaine de l'universelle non-dualité. Hymnes d'Abhinavagupta traduit par Lilian Silburn, p.57.
Le shivaïte du Trika peut vivre une existence de maître de maison et s'engager dans une voie de libération de ce type, le monde ne présente pas en soi d'entraves; par contre le regard porté sur celui-ci et sur sa propre essence influe sur le processus de la délivrance :
Nous rendons hommage à Shiva, Seigneur suprême manifesté aux êtres réalisés alors même qu'ils demeurent immergés dans les flots de l'existence, Lui que l'on ne peut attein dre que par la conscience de soi !
Commentaire sur la Reconnaissance du Seigneur d'Abhinavagupta, 1.8.
Comme l'évoque Eric Baret, certains auteurs médiévaux en Occident, chrétiens, soufis..., ont eux aussi perçu intuitivement le monde à la manière d'une œuvre d'art. Pour eux la Beauté est « l'éternel dans les choses » ; cette vision guérit, pensent-ils, du désir effréné de l'éphémère. Scot Origène (xe s.) part de la simple perception d'un caillou pour «imaginer » le monde.
Si je considère un caillou, des rayons en jaillissent, qui éclairent mon esprit. Ainsi en est-il de toutes choses... La machine du monde tout entier se présente comme une lumière immense, composée de lampes innombrables, destinées à révéler, (à mettre en lumière), à établir dans la cime de l'esprit les pures beautés des choses intelligibles.
Ce sentiment profond d'apaisement (shânti) et d'unité (aikyam), appelé aussi dans la philosophie indienne «saveur» (rasa), surgit avec la cessation (provisoire) du sens du moi (ahamkâra).
La visée de l'art dans ce contexte n'est autre qu'une transformation de soi dans le sens d'un accomplissement (samskriti). Il s'agit d'une intégration dans le rythme (chandas) du souffle cosmique, indissociable d'une « mise au diapason » avec le spanda cosmique. Ce terme dérive de la racine verbale CHAD (couvrir, tenir caché, secret), liée à son autre forme CHAND (se réjouir). Le rythme, selon la théorie indienne de l'art, sous-tend toute forme, toute structure, il définit pour chaque chose un mode distinctif, dans la manifestation universelle, de la Réalité primordiale.
Ainsi celui qui contemple l'image avec profondeur, s'il est « vacant », désencombré, s'emplit de ce rythme, de ce souffle, originel, entre en contact avec le principe même de la vie, et se charge d'énergie spirituelle.
Ainsi celui qui contemple l'image avec profondeur, s'il est « vacant », désencombré, s'emplit de ce rythme, de ce souffle, originel, entre en contact avec le principe même de la vie, et se charge d'énergie spirituelle.
L'émerveillement est comme un bond de l'âme qui unifie soudain l'être entier et le plonge dans un recueillement spontané. Sans ces instants de grâce où l'apparence cède à la transparence, toute pratique, tout acte artistique, rituel... resteraient à la surface d'eux-mêmes, laissant
la plupart des hommes enfermés dans leur corps mortel comme l'escargot dans sa coquille, enroulés dans leurs obsessions à la manière des hérissons, modelant sur eux-mêmes leur idée du Dieu bienheureux.
Clément d'Alexandrie
Comme Abhinavagupta et les penseurs cachemiriens, le peintre-lettré chinois, Mi fou, qui avait atteint grâce à son art l'équanimité, savait reconnaître les vraies richesses.
D'un regard perçant, traversant les apparences, il savait déceler ce qui se joue d'unique dans le moment présent, il savait le bonheur de s'attarder sur « l'Océan des mystères », selon la belle image d'Isaac le Syrien.
Il est pauvre mais il n'a pas de chagrin
Il embrasse le printemps du monde dans son esprit
Il est parfois assis dans les forêts
Il se promène parfois au bord des rivières.
C'est ainsi qu'il faudrait entrer dans les pages de ce livre, les forêts de ses textes, les rivières de ses images, en laissant ruisseler, en contrechant, les sonorités des mots sanskrits."
![]() |
| Mahakala, 15ème |
mercredi 3 novembre 2010
Saint Quelqu'un (2)
Voir les citations précédentes.
Je voudrais seulement redire que le bonheur ne tombe pas entre les mains blanches. Il descend lentement sur des mains ensanglantées par de patients et redoutables travaux. Encore faut-il peut-être qu'une secrète grâce le permette.
Et dans un autre langage, que c'est la croix, même dans les religions sans Golgotha, qui fait que les fruits du Ciel sont nourrissants.
Il m'est nécessaire de redire cela, puisque Jousselin reçoit le bonheur sans le savoir, sans l'avoir demandé, sans le mériter. Alors il dit qu'il le possède. Mais vous n'êtes pas forcé de le croire, parce que si cette Grandeur n'est pas barbouillée de notre sang et de notre sueur, est-ce que vous voyez son visage ? Le regard monte et retombe dans les buées.
Vivekananda, que Romain Rolland nommait le Maitre Séraphique, écrit ceci :
"Il est possible qu'un homme qui ne connait pas cette science (le yoga, l'ensemble des disciplines qui forgent des Bienheureux et des Saints) parviennent par hasard à cet état dans lequel on dépasse la créature humaine. Il trébuche en quelque sorte sur cet état."
Il y a mille façons de trébucher ainsi. Mais il me semble que cette phrase éclaire l'histoire de Jousselin.
Saint Joussellin avec les discipline. Saint Quelqu'un sans elles.
Les inquiétantes années que nous vivons ouvrent peut-être un nouvel âge de l'homme. Il est possible que cet âge soit celui de la maturité, et que le souci de la maturité soit le souci de cette grandeur, de ce bonheur et de cette puissance sans limites de l'âme déliée.
Le pauvre, l'ignorant, l'indigne Jousselin s'en va d'un pas malade dans un couloir qui manque d'air entre des commencements de ruines et des débuts d'échafaudages. Je lui dis adieu, je fais un geste pour l'abandoner, j'en fais un autre pour essayer de le rattraper.
Aout 1945
Ci-dessus l'avant propos de Louis Pauwels (1920 - 1987) à son premier roman, Saint Quelqu'un, paru en 1945, alors qu'il avait 25 ans.
Les citations précédentes n'étaient donc pas le témoignage d'un éveil sauvage, même si cela y ressemblait, mais une fiction.
C'est sans doute le livre de Louis Pauwels le plus personnel, le plus ignoré et le plus aboutit.
Ensuite il aura la carrière qu'on lui connait, s’intéressant d'abord à Gurdjieff, donnant dans la curiosité et parfois la fantaisie, co-auteur du Matin des Magiciens avec Jacques Bergier et co-fondateur de la revue Planète et du concept de Réalisme fantastique. Toujours très impliqué dans le monde littéraire (comme journaliste, rédacteur en chef et écrivain) avec des idées de plus en plus à droite, malheureusement. A la fin de sa vie il reviendra vers le catholicisme.
Biographie et bibliographie détaillée : wikipedia
Saint Quelqu'un (1)
Je voudrais seulement redire que le bonheur ne tombe pas entre les mains blanches. Il descend lentement sur des mains ensanglantées par de patients et redoutables travaux. Encore faut-il peut-être qu'une secrète grâce le permette.
Et dans un autre langage, que c'est la croix, même dans les religions sans Golgotha, qui fait que les fruits du Ciel sont nourrissants.
Il m'est nécessaire de redire cela, puisque Jousselin reçoit le bonheur sans le savoir, sans l'avoir demandé, sans le mériter. Alors il dit qu'il le possède. Mais vous n'êtes pas forcé de le croire, parce que si cette Grandeur n'est pas barbouillée de notre sang et de notre sueur, est-ce que vous voyez son visage ? Le regard monte et retombe dans les buées.
Vivekananda, que Romain Rolland nommait le Maitre Séraphique, écrit ceci :
"Il est possible qu'un homme qui ne connait pas cette science (le yoga, l'ensemble des disciplines qui forgent des Bienheureux et des Saints) parviennent par hasard à cet état dans lequel on dépasse la créature humaine. Il trébuche en quelque sorte sur cet état."
Il y a mille façons de trébucher ainsi. Mais il me semble que cette phrase éclaire l'histoire de Jousselin.
Saint Joussellin avec les discipline. Saint Quelqu'un sans elles.
Les inquiétantes années que nous vivons ouvrent peut-être un nouvel âge de l'homme. Il est possible que cet âge soit celui de la maturité, et que le souci de la maturité soit le souci de cette grandeur, de ce bonheur et de cette puissance sans limites de l'âme déliée.
Le pauvre, l'ignorant, l'indigne Jousselin s'en va d'un pas malade dans un couloir qui manque d'air entre des commencements de ruines et des débuts d'échafaudages. Je lui dis adieu, je fais un geste pour l'abandoner, j'en fais un autre pour essayer de le rattraper.
Aout 1945
Ci-dessus l'avant propos de Louis Pauwels (1920 - 1987) à son premier roman, Saint Quelqu'un, paru en 1945, alors qu'il avait 25 ans.
Les citations précédentes n'étaient donc pas le témoignage d'un éveil sauvage, même si cela y ressemblait, mais une fiction.
C'est sans doute le livre de Louis Pauwels le plus personnel, le plus ignoré et le plus aboutit.
Ensuite il aura la carrière qu'on lui connait, s’intéressant d'abord à Gurdjieff, donnant dans la curiosité et parfois la fantaisie, co-auteur du Matin des Magiciens avec Jacques Bergier et co-fondateur de la revue Planète et du concept de Réalisme fantastique. Toujours très impliqué dans le monde littéraire (comme journaliste, rédacteur en chef et écrivain) avec des idées de plus en plus à droite, malheureusement. A la fin de sa vie il reviendra vers le catholicisme.
Biographie et bibliographie détaillée : wikipedia
Saint Quelqu'un (1)
mardi 2 novembre 2010
Saint Quelqu'un (1)
Je me suis allongé sur le lit et cela a commencé presque aussitôt. C'est d'abord un grand silence. Il monte vers moi depuis le bout de mon corps et quand il arrive dans ma tête, je n'ai plus ni tête ni corps. C'est un silence bien plus important que l'absence de bruit, un silence tout à fait bizarre et qui n'a vraiment pas de rapport avec ce qu'on connait par les oreilles. L'espace est entré aussi dans le silence, le temps aussi. Le monde entier est du silence, et moi je ne suis plus ni chair, ni souvenirs, ni pensées. Je suis devenu rien et je me trouve nulle part avec une joie merveilleuse sans aucune épaisseur, sans aucune limite. Oui, c'est cela surtout qui compte : une joie qui n'est pas une joie d'homme. J'ai disparu; il ne me reste que cette chose ni sang, ni peau, ni cervelle, cette chose tendue à rompre, d'où s'élève une joie de miracle. Quand j'y pense, je me représente l'affaire comme cela : il y a un violon et le violon se met à fondre, à disparaître peu à peu dans l'air. Il ne reste que la plus fine corde et elle s'allonge infiniment. Tant elle s'allonge, on la voit à peine. Elle continue de s'allonger et il en sort une note presque trop aiguë pour qu'on l'entende, qui est plus belle et plus poignante que les plus belles musiques du monde. On voudrait qu'elle s'allonge encore, encore un peu... Mais je sentais que si je laissais cette immense félicité s’accroître encore, j'allais me rompre comme la corde et je n'ai pas voulu mourir tout de suite de joie. (...)
Mais j'attends, parce que je suis seulement au bord de tous ces mystères. J'ai disparu plusieurs fois dans le silence et dans la joie, mais je suis revenu dans mon corps, et je ne voudrais plus revenir. Je suis encore moi, et qu'ai-je à faire de mon moi allégé ? Et c'est curieux : je suis sûr que si je disparaissant tout à fait, je pourrais de nouveau aimer ma femme et mes enfants, les aimer d'un autre amour, plus vaste et plus clair. Bien sûr je n'ai jamais cessé de les aimer, mais un jour je ne les ai plu senti peser sur mon coeur. Et comment aimer les êtres qui ne chargent plus votre sang quand on ne s'est pas encore débarrassé complètement de soi ? (...)
Je pose la main sur le front de mon petit garçon et je suis dans un si profond silence, dans un calme si grand ! Alors, je me demande sans trembler, je me demande : "Est ce que je suis un monstre ?" Et je me dis encore : "Ce que je fait est effrayant." Je ne suis pas du tout effrayé. J'enroule autour de mes doigts, les cheveux mouillés de mon enfant. Quelque fois une poche se gonfle dans ma poitrine, alors j'imagine avec ravissement que je vais pleurer et qu'avec les larmes viendra la douleur. Mais la poche disparaît. Je ne pleurerai pas, je n'aurai pas de douleur, je le sais. Je le sais, pourquoi essayer de tricher ? Tout est bien ainsi. Tout est bien. (...)
Qu'est-ce que je vais faire ? J'ai aussi envie de me laisser tomber dans l'eau. J'ai envie aussi de marcher longtemps, d'aller vers les pays très chaud, vers les déserts, pour m'asseoir dans la chaleur et la lumière et ne plus bouger.
Il y a bien un homme sur le monde qui peut me dire ce qu'il faut faire quand on a le bonheur que j'ai. Mais peut-être qu'en ce moment même, lui aussi cherche sa place et son destin sur la terre, arreté comme moi sur une route de banlieue. Et au-dessus de sa tête comme au-dessus de la mienne, passent des troupes d'hirondelles qui s'en vont vers l'Orient.
Octobre 1943 - Juillet 1945
A suivre (...)
Saint Quelqu'un (2)
Mais j'attends, parce que je suis seulement au bord de tous ces mystères. J'ai disparu plusieurs fois dans le silence et dans la joie, mais je suis revenu dans mon corps, et je ne voudrais plus revenir. Je suis encore moi, et qu'ai-je à faire de mon moi allégé ? Et c'est curieux : je suis sûr que si je disparaissant tout à fait, je pourrais de nouveau aimer ma femme et mes enfants, les aimer d'un autre amour, plus vaste et plus clair. Bien sûr je n'ai jamais cessé de les aimer, mais un jour je ne les ai plu senti peser sur mon coeur. Et comment aimer les êtres qui ne chargent plus votre sang quand on ne s'est pas encore débarrassé complètement de soi ? (...)
Je pose la main sur le front de mon petit garçon et je suis dans un si profond silence, dans un calme si grand ! Alors, je me demande sans trembler, je me demande : "Est ce que je suis un monstre ?" Et je me dis encore : "Ce que je fait est effrayant." Je ne suis pas du tout effrayé. J'enroule autour de mes doigts, les cheveux mouillés de mon enfant. Quelque fois une poche se gonfle dans ma poitrine, alors j'imagine avec ravissement que je vais pleurer et qu'avec les larmes viendra la douleur. Mais la poche disparaît. Je ne pleurerai pas, je n'aurai pas de douleur, je le sais. Je le sais, pourquoi essayer de tricher ? Tout est bien ainsi. Tout est bien. (...)
Qu'est-ce que je vais faire ? J'ai aussi envie de me laisser tomber dans l'eau. J'ai envie aussi de marcher longtemps, d'aller vers les pays très chaud, vers les déserts, pour m'asseoir dans la chaleur et la lumière et ne plus bouger.
Il y a bien un homme sur le monde qui peut me dire ce qu'il faut faire quand on a le bonheur que j'ai. Mais peut-être qu'en ce moment même, lui aussi cherche sa place et son destin sur la terre, arreté comme moi sur une route de banlieue. Et au-dessus de sa tête comme au-dessus de la mienne, passent des troupes d'hirondelles qui s'en vont vers l'Orient.
Octobre 1943 - Juillet 1945
A suivre (...)
Saint Quelqu'un (2)
jeudi 28 octobre 2010
Dans les antres de la sagesse (3)
Suite de la présentation du livre de Peter Kingsley, Dans les antres de la sagesse.
(1) Interprétation des inscriptions.
(2) Interprétation du proème.
(3) Critique et conclusion.
Proème.
Peter Kingsley donne cohérence aux inscriptions en se penchant sur chaque mots (oulios, iatris, phôlarchos, physikos), permettant ainsi de montrer l'importance de ces récentes découvertes, révélant un Parménide guérisseur, fondateur d'une lignée utilisant le rite de l'incubation ou de mort apparente. Ce à quoi fait écho le proème pour peu que l'on soit attentif aux détails (les termes de jeune fille du Soleil et de jeune homme, le chemin circulaire des filles du Soleil, l'identification des demeures de la Nuit au Tartare et de la Déesse à Perséphone).
La mise à jour des inscriptions et de leur signification, est comme une sorte d'éruption volcanique. Mais le volcan n'est pas éteint, et il a toujours été en activité. La nouvelle sourde et siffle encore comme de la lave en ébullition, comme une confirmation de ce que l'on a toujours su, car on connaissait de longue date l'existence de Mystère dans la Grèce antique et surtout la fulgurance du poème parle d'elle-même.
L'auteur s'attache avant tout à mettre en évidence l'aspect mystique de Parménide, en oubliant un peu le philosophe, mais c'est vrai que celui-ci est peu présent dans le prologue. Les argumentations viendront par la suite. Sauf que Peter Kingsley ne dit rien sur les derniers vers, l'annonce du plan du prochain discours de la déesse. C'est dommage.
Dommage aussi que sa prétention soit un peu excessive, ce qui l’entraîne à énoncer des jugement à l'emporte-pièce sur la pensée platonicienne. Car il ne suffit pas de dire que le propos est ironique, ou emprunter à une tradition antérieur, pour faire l'économie de la lecture des arguments.
Derrière une ambition un peu puérile se cache une intention plus légitime, et même attendue, celle de relire un poème de 2 500 ans, étonnant et splendide, qui a été à l'origine de la pensée occidentale. Et de le relire de manière sérieuse, en prenant Parménide aux mots, avec une érudition certaine et dans une perspective non duelle - c'est ce que l'auteur aura fait avec bonheur pour le prologue (*) et qu'il annonce pour l'ensemble des fragments (**). C'est tout simplement excellent.
Nonobstant ces quelques réserves donc (tous les passages sur Platon - mais ce ne sont que quelques pages), et pour ne pas me répéter, ce livre est passionnant on y apprend plein de choses. Jetez-vous dessus !
N.B.
Quelques notes sur le prologue et la première partie du poème avaient été jeté dans un blog (en 2006), en montrant que l'Etre de Parménide est non duel (et innéfable - comme le suggère une anomalie grammaticale présente dans le texte). Et en voyant dans l'exposé de la Déesse une présentation de type dzogchen. Voir ici : Le faiseur d'arc-en-ciel
(1) Interprétation des inscriptions.
(2) Interprétation du proème.
(3) Critique et conclusion.
Proème.
Critique et conclusion :
En une phrase un livre passionnant, mi étude mi roman dans sa forme, l'auteur ne nous révèle pas tout tout de suite (comme je l'ai fait précédemment). Peu à peu au fil des pages et des chapitre le puzzle se recompose et nous découvrons une nouvelle image de Parménide en refermant le livre. A lire absolument !
Peter Kingsley donne cohérence aux inscriptions en se penchant sur chaque mots (oulios, iatris, phôlarchos, physikos), permettant ainsi de montrer l'importance de ces récentes découvertes, révélant un Parménide guérisseur, fondateur d'une lignée utilisant le rite de l'incubation ou de mort apparente. Ce à quoi fait écho le proème pour peu que l'on soit attentif aux détails (les termes de jeune fille du Soleil et de jeune homme, le chemin circulaire des filles du Soleil, l'identification des demeures de la Nuit au Tartare et de la Déesse à Perséphone).
La mise à jour des inscriptions et de leur signification, est comme une sorte d'éruption volcanique. Mais le volcan n'est pas éteint, et il a toujours été en activité. La nouvelle sourde et siffle encore comme de la lave en ébullition, comme une confirmation de ce que l'on a toujours su, car on connaissait de longue date l'existence de Mystère dans la Grèce antique et surtout la fulgurance du poème parle d'elle-même.
L'auteur s'attache avant tout à mettre en évidence l'aspect mystique de Parménide, en oubliant un peu le philosophe, mais c'est vrai que celui-ci est peu présent dans le prologue. Les argumentations viendront par la suite. Sauf que Peter Kingsley ne dit rien sur les derniers vers, l'annonce du plan du prochain discours de la déesse. C'est dommage.
Dommage aussi que sa prétention soit un peu excessive, ce qui l’entraîne à énoncer des jugement à l'emporte-pièce sur la pensée platonicienne. Car il ne suffit pas de dire que le propos est ironique, ou emprunter à une tradition antérieur, pour faire l'économie de la lecture des arguments.
Pour peu qu'on lise le texte avec attention, la portée du parricide est évidente : ce qui est défendu n'est pas la possibilité du non-être parménidien mais seulement l'altérité (voir Sophiste 257b, 258e).
D'un côté Peter Kingsley force le trait pour se démarquer des interprétations courantes du philosophe d'Elée, ou du physicien de Vélia (terme latin de l'époque des inscriptions), et de l'autre il ramène Platon à une lecture non seulement vulgaire, ou commune, mais caricaturale. C'est dans cette espace artificielle que l'auteur veut faire sa révolution (comme si le miracle grec n'avait pas déjà été battu en brèche).
Pour reprendre un passage platonicien (Soph. 249d), il faut imiter les enfants, ne pas choisir (ou refuser le choix imposé) et répondre : les deux. Car il n'y a pas à opter pour Parménide contre Platon (ou l'inverse), c'est un non sens. Un même souffle inspiré traverse le poème de Parménide et le dialogue platonicien, le plus achevé, qui porte le nom même de l'auteur du poème, ainsi que ses interprétations néoplatoniciennes - jusqu'à Damascius, dernier diadoque de l'Académie. Comment être assez aveugle pour ne pas le voir ?
Pour reprendre un passage platonicien (Soph. 249d), il faut imiter les enfants, ne pas choisir (ou refuser le choix imposé) et répondre : les deux. Car il n'y a pas à opter pour Parménide contre Platon (ou l'inverse), c'est un non sens. Un même souffle inspiré traverse le poème de Parménide et le dialogue platonicien, le plus achevé, qui porte le nom même de l'auteur du poème, ainsi que ses interprétations néoplatoniciennes - jusqu'à Damascius, dernier diadoque de l'Académie. Comment être assez aveugle pour ne pas le voir ?
Derrière une ambition un peu puérile se cache une intention plus légitime, et même attendue, celle de relire un poème de 2 500 ans, étonnant et splendide, qui a été à l'origine de la pensée occidentale. Et de le relire de manière sérieuse, en prenant Parménide aux mots, avec une érudition certaine et dans une perspective non duelle - c'est ce que l'auteur aura fait avec bonheur pour le prologue (*) et qu'il annonce pour l'ensemble des fragments (**). C'est tout simplement excellent.
Nonobstant ces quelques réserves donc (tous les passages sur Platon - mais ce ne sont que quelques pages), et pour ne pas me répéter, ce livre est passionnant on y apprend plein de choses. Jetez-vous dessus !
Peter Kingsley semble fréquenter le non-dualisme contemporain, au moins Eckart Tolle et Adyashanti dont il met des citations sur son site internet, recommandant ses propres ouvrages.
(**)
On attend la suite avec curiosité (la tâche sera plus ardue) et impatience. Avec une question en suspend cependant : est-il possible de lire intelligemment la suite du poème (qui n'est pas un récit mais une suite d'arguments) en disant de telles sottises sur Platon ?
Peut-être que pour vraiment comprendre le poème et vraiment comprendre le dialogue platonicien il faudrait en faire une lecture parallèle. Le dialogue du Parménide est une sorte de commentaire du poème de Parménide.
(**)
On attend la suite avec curiosité (la tâche sera plus ardue) et impatience. Avec une question en suspend cependant : est-il possible de lire intelligemment la suite du poème (qui n'est pas un récit mais une suite d'arguments) en disant de telles sottises sur Platon ?
Peut-être que pour vraiment comprendre le poème et vraiment comprendre le dialogue platonicien il faudrait en faire une lecture parallèle. Le dialogue du Parménide est une sorte de commentaire du poème de Parménide.
N.B.
Quelques notes sur le prologue et la première partie du poème avaient été jeté dans un blog (en 2006), en montrant que l'Etre de Parménide est non duel (et innéfable - comme le suggère une anomalie grammaticale présente dans le texte). Et en voyant dans l'exposé de la Déesse une présentation de type dzogchen. Voir ici : Le faiseur d'arc-en-ciel
mercredi 27 octobre 2010
Dans les antres de la sagesse (2)
Suite de la présentation du livre de Peter Kingsley, Dans les antres de la sagesse.
(1) Interprétation des inscriptions.
(2) Interprétation du proème.
(3) Critique et conclusion.
Proème.
Interprétation du proème ou prologue du Parménide, écrit en vers épique, que vous pouvez lire ici.
Le récit est celui d'un jeune homme sur son char, tiré par des cavales, guidé par des jeunes filles, ou filles du Soleil, qui franchira des portes (du Jour et de la Nuit) gardées par la déesse de la Justice, pour rencontrer une déesse anonyme qui l'accueille avec bienveillance, en lui annonçant qu'elle va lui apprendre toute chose.
Tout dans ce proème, excepté le narrateur, est féminin, même les animaux (les cavales sont des juments).
A la lumière des inscriptions récemment découverte on peut voir dans ce récit une sorte de modèle (Peter Kingsley ne le dit pas aussi clairement) de ce qui pourrait se passer lors du rite de l'incubation. Dans cette hypothèse c'est un voyage qui se déroule en rêve (mais pas n'importe quel type de rêve), ou lors d'une vision, pendant une retraite au noir, version grecque. En l’occurrence c'est le récit de ce qui a été vécu par Parménide lui-même lors de son incubation, le récit fondateur du rite ou du moins dans la colonie italienne.
Selon Peter Kingsley, la déesse n'est autre que Perséphone, que Parménide ne nomme pas parce que cela est évident, et que l'on ne prononce pas inutilement un nom divin, et le lieu où elle demeure, le redouté Tartare. C'est sans doute le point le plus important qui permet de relire le poème comme le récit d'une initiation.
C'est là que Nuit et Jour se rencontrent et se saluent, en franchissant le vaste seuil d'airain. Hésiode, Théogonie, vv.745-750.
On peut aussi penser que le fait de ne pas la nommer fait d'elle une déesse en quelque sorte universelle. C'est une Perséphone qui n'est pas inscrite dans la généalogie courante, elle n'est pas aux enfers mais dans le Tartare, en dessous des enfers, dans les fondations même de l'univers. La déesse peut alors se lire comme étant LA déesse (la divinité sous forme féminine, à la fois présente en dehors mais aussi en dedans de chacun).
Le voyage de Parménide est celui que parcours tout en chacun lors de sa mort. Sauf que pour lui ce n'est pas une mort physique (dans le texte traduit, une méchante destinée) qui l'aura amené à rencontrer Perséphone mais le rite de l'incubation. Ses pas rejoignent ceux d'autres héros avant lui, Héraclès et Orphée, dans leur descente aux enfers.
En se référant à la suite du poème (ce que ne fait jamais Peter Kingsley) on pourrait dire que la mort apparente correspond à la fin de l'égarement dans laquelle se trouve les mortels pour qui être et non être sont tantôt le même tantôt différent (fr. 6, vv.5-9).
Peter Kingsley ne l'affirme pas comme cela, en raison de son penchant pour le mysticisme et le chamanisme, mais la mort dont il est question est bien celle d'une ignorance fondamentale. Car c'est par un discours logique et argumenté, sortant de la bouche divine, et par une décision à prendre (qui ne dépend pas de la seule volonté) que Parménide pourra mourir à son identification avec les apparences pour être seulement ce qui est.
C'est l'extraordinaire de la Grèce antique et de ses colonies, philosophie et mysticisme ne sont pas le moins du monde en opposition, les techniques "chamaniques" sont au service d'une compréhension pleine et entière (pas seulement mentale) de l'argumentation philosophique. Le rite obscur de l'incubation, l'apparition de rêves ou de visions, l'expérience de mort apparente, pour vivre dans chaque cellule de son corps, l'argumentation parménidienne selon laquelle l'être est et le non être n'est pas. Reconnaître cette vérité ou en tirer toutes les conséquences (s'il n'y a que de l'être, les apparences s'y réduisent).
Pour Peter Kingsley non seulement Perséphone mais aussi Justice et les filles du Soleil, proviennent des demeures de la Nuit autrement dit du Tartare, ces dernières font donc retour sur elles-mêmes en allant chercher ou en ramenant Parménide. A ma connaissance c'est une interprétation nouvelle et éclairante du parcours de ces jeunes filles. Quant à Justice elle est précisément à la limite, détenant les clés qui ouvrent et ferment les portes du Jour et de la Nuit.
Peut-être faut-il essayer de détailler le parcours de ces jeunes filles. Elles quittent une obscurité (le Tartare) pour une autre (l'opinion des mortels), choisissent un mortel prometteur, le place sur le chemin de la Déesse, ce qui est une première initiation, pour le conduire d'abord vers la Lumière. C'est seulement en approchant de celle-ci que les jeunes filles sont appelées les enfants du Soleil (associé à Apollon) et qu'elles enlèvent les voiles qui couvraient leur tête. La demeure de la Justice ou les frontières du Tartare est donc un lieu d'une première révélation. La source de la lumière à sa demeure dans l'obscurité. Ensuite les jeunes filles en franchissant les portes, retrouveront cette obscurité initiale.
En résumé le parcours est le suivant : Obscurité du Tartare - Obscurité des mortels - Lumière de la Justice (ou des limites du Tartare) - Obscurité du Tartare.
Peter Kingsley rapporte l'existence d'une tradition voulant que Parménide a aussi donner des lois à sa cité. Comme ce fut le cas pour d'autres philosophes anciens. Mais si Parménide ramène (de ses rêves ou de ses visions) des règles de vie, il en fait de même pour les règles de la logique qui se trouvent dans la suite du poème, et qui seront à l'origine du développement de la pensée occidentale. Car le prologue est celui d'un discours philosophique et non législatif.
L'idée n'est pas de réduire la déesse de la Justice à une métaphore, c'est une déesse avant tout, mais de comprendre le cheminement de Parménide.
On peut donc voir dans ce franchissement des portes de la Justice, un affranchissement des règles (de la cité et surtout de la logique), non pas en les reniant, mais en allant au delà, vers une origine plus obscure et profonde.
Ce lieu de frontière est aussi celui de la coïncidence des opposées puisque s'y rencontrent les portes du Jour et de la Nuit. S'ouvrant d'un côté sur des chemins qui se séparent (on peut aussi voir un seul chemin qui, en alternance, est celui du Jour et celui de la Nuit), et de l'autre, sur un non chemin qui amène au Tartare, dans une obscurité originel (au delà de la dualité et par là même à sa source). Les portes du Jour et de la Nuit sont donc aussi les portes du Tartare et en raison de leur ouverture et fermeture, celle de la Justice.
Cela fait penser au trois premières hypothèses du Parménide de Platon (la première pose des doubles négations, la seconde des doubles affirmations comme la troisième qui, elle, le fait dans la succession).
Peter Kingsley relève que les termes grecs pour "jeune homme" (kouros) et "jeune fille" (kourai) ne désignent pas seulement quelqu'un de moins de trente ans, mais de n'importe quel âge, restant jeune d'esprit. Autrement dit, une personne ne s'identifiant plus à son corps ou à ce qui change et dépérit, un initié. "L'homme qui sait" est une expression pour dire la même chose, et qui qualifie celui emprunte la voie de la déesse.
Peut-être que l'homme qui sait est dénommé ainsi par anticipation, ou que l'incubation, le rite de mort apparente, présuppose une initiation antérieur (ou qu'elle comporte des étapes). En effet dans la Grèce antique il y avait plusieurs sortes de Mystères, des petits amenant à des grands.
Dans ce voyage une première étape consiste à abandonner la voie des mortels pour celle de la déesse, une seconde à franchir les portes du Tartare et une troisième à rencontrer, et entendre le discours de, la déesse.
Le terme de jeune fille se réfère aussi à Perséphone (dénommé parfois ainsi par opposition à sa mère Déméter). On peut alors penser que les jeunes filles sont les envoyées de la déesse. C'est déjà Perséphone sous le rôle de conductrices immortelles.
Parménide en donc sous leur protection. Doublement peut-être parce que en tant que jeune (homme) il est aussi sous la protection d'Apollon, et que les jeunes filles sont les enfants du Soleil, lequel est parfois identifié à Apollon.
Apollon était le kouros divin et le dieu du kouros. Il était son modèle, son image immortelle et sa personnification.
Dans le monde des dieux, le kouros avait sa réplique féminine, les kourai divines, jeunes femmes ou jeune filles immortelles. Elles sont jeunes comme lui et, comme déesses, elles peuvent jouer le rôle de kourotrophos, protectrice et guide du héros.
Cette interprétation est confirmée pour peu que l'on se place devant une statue grecque (il y en a plusieurs au musée de l'Acropole). La présence qui en émane montre à l'évidence qu'il ne s'agit pas de n'importe quelles jeunes filles.
Peut-être peut-on établir un parallèle entre leur rôle et celui de chef de tanière, l'un vous guide dans un endroit obscur pour le rite d'incubation, les autres guident Parménide jusqu'à la tanière finale, celle du Tartare. Dans cette hypothèse, on voit l'importance et les limites du rôle de chef de tanière, ce n'est pas lui qui donne l'initiation mais le dieu ou la déesse dont il vous facilite la rencontre.
Peter Kingsley remarque aussi le double emploi du terme de flûte. L'essieu en contact avec les roues tournant à toute vitesse, produit le son d'un pipeau, tout comme les pivots dans leur gond lorsque les portes s'ouvrent. Ce son particulier serait le signe d'un changement d'état de conscience, ou d'une transe de type chamanique, tout comme une impression de mouvement tournoyant. Non pas une transe de type dionysiaque, mais apollinienne, toute intérieur, pour aller à la rencontre des paroles de la déesse.
Pour terminer revenons au premier vers où il est dit que le narrateur est emporté par les cavales "aussi loin que mon coeur le désir". Peter Kingsley commente :
Dans la vie quotidienne, le désir n'ajoute rien à la chose, il suffit de passer d'un désir à l'autre, c'est tout. Nous dispersons le désir en voulant ceci ou cela, en soulageant le désir sans nous satisfaire nous-mêmes. Et nous ne sommes jamais satisfaits. Notre désir est si profond, si grand, que rien en ce monde des apparences ne peut le combler tout à fait. Alors nous le brisons, nous nous en débarrassons, on désir ceci, puis cela, jusqu'à l'épuisement de la vieillesse. C'est ce que tout le monde fait. Il est si dur de toujours fuir le vide que nous ressentons en nous-mêmes, on préfère continuer de chercher des substituts pour remplir ce vide.
L'autre chemin est pourtant facile, mais il semble si dur. Il s'agit seulement de faire face à notre désir sans interférer avec lui, c'est à dire ne rien faire du tout. (...)
Le désir nous retourne jusqu'à ce que nous trouvions le soleil, la lune et les étoiles qui sont là au dedans de nous.
Pour aller dans le même sens une dernière remarque personnelle sur le nom même de Parménide et sur une asymétrie dans les inscriptions.
Dans le mot on peut entendre l'adverbe "para" et la racine des verbes "meno" et "ido" ou "eido". L'adverbe peut avoir le sens d'accompagner dans un mouvement, et le premier verbe celui d'avoir un désir. Parménide est donc celui qui accompagne le mouvement de son désir comme dans le premier vers. Le second verbe signifie voir. Cet accompagnement se fait donc lors d'une vision.
Mais le premier verbe a aussi le sens intransitif de rester ou de demeurer, ce qui rejoins le sens courant de l'adverbe, auprès de (sans mouvement). Parménide est donc aussi celui qui reste ou demeure à la même place, comme ceux qui pratiquent le rite d'incubation.
L'étymologie est sans doute fantaisiste, basée sur la phonétique, mais elle rejoint à la fois le texte du proème (le nom de Parménide surgit en quelque sorte du premier vers) et le sens des inscriptions. Parménide est celui qui à la fois accompagne le mouvement de son désir et reste immobile - dans un acte de voir.
Dans son analyse fouillée des inscriptions Peter Kingsley oublie de remarquer une chose. Celle concernant Parménide est la seule qui mentionne un nom propre, à savoir Parménide, les autres ne font que mentionner un titre. Comme si les prêtres d'Apollon, guérisseur et chef de tanière, avaient perdu leur nom, ou leur individualité, tous sauf le premier de tous. Peut-être est-ce précisément parce que le nom de Parménide est plus qu'un nom propre. S'il manque un nom dans les autres inscriptions il manque le terme pour chef de tanière dans la sienne. On peut alors penser que Parménide vaut pour chef de tanière, ou pour : celui qui accompagne son désir (le sien ou celui de chaque initié), fermement établi dans ce qui est ou dans l'acte de voir (parce que "Etre et penser sont la même chose" cf. fr. III).
Autrement dit pas seulement le narrateur, ou le fils de Pyres, mais tous ceux qui suivent ses traces dans les antres de la sagesse (pour reprendre le titre de l'ouvrage de Peter Kingsley) sont des Parménide. Une ambivalence qui rappelle le terme de Bouddha, qui en raison de sa signification (éveillé), désigne à la fois un personnage historique et chacun qui s'éveille à sa propre nature.
Pour étayer cette hypothèse il faudrait une nouvelle découverte archéologique, pour l'instant, nous n'avons aucun exemple d'un emploi autre que singulier pour le terme de Parménide.
Sauf peut-être chez Platon qui fera un emploi ambivalent du terme, à la fois pour désigner le "grand Parménide", et comme synonyme de Philosophe. En effet le fondateur de l'Académie annonce un dialogue sur la philosophie pour compléter une trilogie, les autres sujets étant la sophistique et la politique. Or si un ouvrage est paru sous le titre du Politique et un autre du Sophiste, rien sous le titre du Philosophe. Mais en lisant le Parménide on remarque que le sujet est précisément la dialectique ou philosophie. Parménide vaut donc comme synonyme de Philosophe. C'est un hommage rendu par le fondateur de l'Académie.
A suivre (...)
Présentation du livre de Peter Kingsley, Dans les antres de la sagesse.
(1) Interprétation des inscriptions.
(2) Interprétation du proème.
(3) Critique et conclusion.
Proème.
Le récit est celui d'un jeune homme sur son char, tiré par des cavales, guidé par des jeunes filles, ou filles du Soleil, qui franchira des portes (du Jour et de la Nuit) gardées par la déesse de la Justice, pour rencontrer une déesse anonyme qui l'accueille avec bienveillance, en lui annonçant qu'elle va lui apprendre toute chose.
Tout dans ce proème, excepté le narrateur, est féminin, même les animaux (les cavales sont des juments).
A la lumière des inscriptions récemment découverte on peut voir dans ce récit une sorte de modèle (Peter Kingsley ne le dit pas aussi clairement) de ce qui pourrait se passer lors du rite de l'incubation. Dans cette hypothèse c'est un voyage qui se déroule en rêve (mais pas n'importe quel type de rêve), ou lors d'une vision, pendant une retraite au noir, version grecque. En l’occurrence c'est le récit de ce qui a été vécu par Parménide lui-même lors de son incubation, le récit fondateur du rite ou du moins dans la colonie italienne.
Selon Peter Kingsley, la déesse n'est autre que Perséphone, que Parménide ne nomme pas parce que cela est évident, et que l'on ne prononce pas inutilement un nom divin, et le lieu où elle demeure, le redouté Tartare. C'est sans doute le point le plus important qui permet de relire le poème comme le récit d'une initiation.
C'est là que Nuit et Jour se rencontrent et se saluent, en franchissant le vaste seuil d'airain. Hésiode, Théogonie, vv.745-750.
On peut aussi penser que le fait de ne pas la nommer fait d'elle une déesse en quelque sorte universelle. C'est une Perséphone qui n'est pas inscrite dans la généalogie courante, elle n'est pas aux enfers mais dans le Tartare, en dessous des enfers, dans les fondations même de l'univers. La déesse peut alors se lire comme étant LA déesse (la divinité sous forme féminine, à la fois présente en dehors mais aussi en dedans de chacun).
Le voyage de Parménide est celui que parcours tout en chacun lors de sa mort. Sauf que pour lui ce n'est pas une mort physique (dans le texte traduit, une méchante destinée) qui l'aura amené à rencontrer Perséphone mais le rite de l'incubation. Ses pas rejoignent ceux d'autres héros avant lui, Héraclès et Orphée, dans leur descente aux enfers.
En se référant à la suite du poème (ce que ne fait jamais Peter Kingsley) on pourrait dire que la mort apparente correspond à la fin de l'égarement dans laquelle se trouve les mortels pour qui être et non être sont tantôt le même tantôt différent (fr. 6, vv.5-9).
Peter Kingsley ne l'affirme pas comme cela, en raison de son penchant pour le mysticisme et le chamanisme, mais la mort dont il est question est bien celle d'une ignorance fondamentale. Car c'est par un discours logique et argumenté, sortant de la bouche divine, et par une décision à prendre (qui ne dépend pas de la seule volonté) que Parménide pourra mourir à son identification avec les apparences pour être seulement ce qui est.
C'est l'extraordinaire de la Grèce antique et de ses colonies, philosophie et mysticisme ne sont pas le moins du monde en opposition, les techniques "chamaniques" sont au service d'une compréhension pleine et entière (pas seulement mentale) de l'argumentation philosophique. Le rite obscur de l'incubation, l'apparition de rêves ou de visions, l'expérience de mort apparente, pour vivre dans chaque cellule de son corps, l'argumentation parménidienne selon laquelle l'être est et le non être n'est pas. Reconnaître cette vérité ou en tirer toutes les conséquences (s'il n'y a que de l'être, les apparences s'y réduisent).
Pour Peter Kingsley non seulement Perséphone mais aussi Justice et les filles du Soleil, proviennent des demeures de la Nuit autrement dit du Tartare, ces dernières font donc retour sur elles-mêmes en allant chercher ou en ramenant Parménide. A ma connaissance c'est une interprétation nouvelle et éclairante du parcours de ces jeunes filles. Quant à Justice elle est précisément à la limite, détenant les clés qui ouvrent et ferment les portes du Jour et de la Nuit.
Peut-être faut-il essayer de détailler le parcours de ces jeunes filles. Elles quittent une obscurité (le Tartare) pour une autre (l'opinion des mortels), choisissent un mortel prometteur, le place sur le chemin de la Déesse, ce qui est une première initiation, pour le conduire d'abord vers la Lumière. C'est seulement en approchant de celle-ci que les jeunes filles sont appelées les enfants du Soleil (associé à Apollon) et qu'elles enlèvent les voiles qui couvraient leur tête. La demeure de la Justice ou les frontières du Tartare est donc un lieu d'une première révélation. La source de la lumière à sa demeure dans l'obscurité. Ensuite les jeunes filles en franchissant les portes, retrouveront cette obscurité initiale.
En résumé le parcours est le suivant : Obscurité du Tartare - Obscurité des mortels - Lumière de la Justice (ou des limites du Tartare) - Obscurité du Tartare.
Peter Kingsley rapporte l'existence d'une tradition voulant que Parménide a aussi donner des lois à sa cité. Comme ce fut le cas pour d'autres philosophes anciens. Mais si Parménide ramène (de ses rêves ou de ses visions) des règles de vie, il en fait de même pour les règles de la logique qui se trouvent dans la suite du poème, et qui seront à l'origine du développement de la pensée occidentale. Car le prologue est celui d'un discours philosophique et non législatif.
L'idée n'est pas de réduire la déesse de la Justice à une métaphore, c'est une déesse avant tout, mais de comprendre le cheminement de Parménide.
On peut donc voir dans ce franchissement des portes de la Justice, un affranchissement des règles (de la cité et surtout de la logique), non pas en les reniant, mais en allant au delà, vers une origine plus obscure et profonde.
Ce lieu de frontière est aussi celui de la coïncidence des opposées puisque s'y rencontrent les portes du Jour et de la Nuit. S'ouvrant d'un côté sur des chemins qui se séparent (on peut aussi voir un seul chemin qui, en alternance, est celui du Jour et celui de la Nuit), et de l'autre, sur un non chemin qui amène au Tartare, dans une obscurité originel (au delà de la dualité et par là même à sa source). Les portes du Jour et de la Nuit sont donc aussi les portes du Tartare et en raison de leur ouverture et fermeture, celle de la Justice.
Cela fait penser au trois premières hypothèses du Parménide de Platon (la première pose des doubles négations, la seconde des doubles affirmations comme la troisième qui, elle, le fait dans la succession).
![]() |
| Jeune fille. Musée de l'Acropole. |
Peut-être que l'homme qui sait est dénommé ainsi par anticipation, ou que l'incubation, le rite de mort apparente, présuppose une initiation antérieur (ou qu'elle comporte des étapes). En effet dans la Grèce antique il y avait plusieurs sortes de Mystères, des petits amenant à des grands.
Dans ce voyage une première étape consiste à abandonner la voie des mortels pour celle de la déesse, une seconde à franchir les portes du Tartare et une troisième à rencontrer, et entendre le discours de, la déesse.
Le terme de jeune fille se réfère aussi à Perséphone (dénommé parfois ainsi par opposition à sa mère Déméter). On peut alors penser que les jeunes filles sont les envoyées de la déesse. C'est déjà Perséphone sous le rôle de conductrices immortelles.
Parménide en donc sous leur protection. Doublement peut-être parce que en tant que jeune (homme) il est aussi sous la protection d'Apollon, et que les jeunes filles sont les enfants du Soleil, lequel est parfois identifié à Apollon.
Apollon était le kouros divin et le dieu du kouros. Il était son modèle, son image immortelle et sa personnification.
Dans le monde des dieux, le kouros avait sa réplique féminine, les kourai divines, jeunes femmes ou jeune filles immortelles. Elles sont jeunes comme lui et, comme déesses, elles peuvent jouer le rôle de kourotrophos, protectrice et guide du héros.
Cette interprétation est confirmée pour peu que l'on se place devant une statue grecque (il y en a plusieurs au musée de l'Acropole). La présence qui en émane montre à l'évidence qu'il ne s'agit pas de n'importe quelles jeunes filles.
Peut-être peut-on établir un parallèle entre leur rôle et celui de chef de tanière, l'un vous guide dans un endroit obscur pour le rite d'incubation, les autres guident Parménide jusqu'à la tanière finale, celle du Tartare. Dans cette hypothèse, on voit l'importance et les limites du rôle de chef de tanière, ce n'est pas lui qui donne l'initiation mais le dieu ou la déesse dont il vous facilite la rencontre.
Peter Kingsley remarque aussi le double emploi du terme de flûte. L'essieu en contact avec les roues tournant à toute vitesse, produit le son d'un pipeau, tout comme les pivots dans leur gond lorsque les portes s'ouvrent. Ce son particulier serait le signe d'un changement d'état de conscience, ou d'une transe de type chamanique, tout comme une impression de mouvement tournoyant. Non pas une transe de type dionysiaque, mais apollinienne, toute intérieur, pour aller à la rencontre des paroles de la déesse.
Pour terminer revenons au premier vers où il est dit que le narrateur est emporté par les cavales "aussi loin que mon coeur le désir". Peter Kingsley commente :
Dans la vie quotidienne, le désir n'ajoute rien à la chose, il suffit de passer d'un désir à l'autre, c'est tout. Nous dispersons le désir en voulant ceci ou cela, en soulageant le désir sans nous satisfaire nous-mêmes. Et nous ne sommes jamais satisfaits. Notre désir est si profond, si grand, que rien en ce monde des apparences ne peut le combler tout à fait. Alors nous le brisons, nous nous en débarrassons, on désir ceci, puis cela, jusqu'à l'épuisement de la vieillesse. C'est ce que tout le monde fait. Il est si dur de toujours fuir le vide que nous ressentons en nous-mêmes, on préfère continuer de chercher des substituts pour remplir ce vide.
L'autre chemin est pourtant facile, mais il semble si dur. Il s'agit seulement de faire face à notre désir sans interférer avec lui, c'est à dire ne rien faire du tout. (...)
Le désir nous retourne jusqu'à ce que nous trouvions le soleil, la lune et les étoiles qui sont là au dedans de nous.
Pour aller dans le même sens une dernière remarque personnelle sur le nom même de Parménide et sur une asymétrie dans les inscriptions.
Dans le mot on peut entendre l'adverbe "para" et la racine des verbes "meno" et "ido" ou "eido". L'adverbe peut avoir le sens d'accompagner dans un mouvement, et le premier verbe celui d'avoir un désir. Parménide est donc celui qui accompagne le mouvement de son désir comme dans le premier vers. Le second verbe signifie voir. Cet accompagnement se fait donc lors d'une vision.
Mais le premier verbe a aussi le sens intransitif de rester ou de demeurer, ce qui rejoins le sens courant de l'adverbe, auprès de (sans mouvement). Parménide est donc aussi celui qui reste ou demeure à la même place, comme ceux qui pratiquent le rite d'incubation.
L'étymologie est sans doute fantaisiste, basée sur la phonétique, mais elle rejoint à la fois le texte du proème (le nom de Parménide surgit en quelque sorte du premier vers) et le sens des inscriptions. Parménide est celui qui à la fois accompagne le mouvement de son désir et reste immobile - dans un acte de voir.
Dans son analyse fouillée des inscriptions Peter Kingsley oublie de remarquer une chose. Celle concernant Parménide est la seule qui mentionne un nom propre, à savoir Parménide, les autres ne font que mentionner un titre. Comme si les prêtres d'Apollon, guérisseur et chef de tanière, avaient perdu leur nom, ou leur individualité, tous sauf le premier de tous. Peut-être est-ce précisément parce que le nom de Parménide est plus qu'un nom propre. S'il manque un nom dans les autres inscriptions il manque le terme pour chef de tanière dans la sienne. On peut alors penser que Parménide vaut pour chef de tanière, ou pour : celui qui accompagne son désir (le sien ou celui de chaque initié), fermement établi dans ce qui est ou dans l'acte de voir (parce que "Etre et penser sont la même chose" cf. fr. III).
Autrement dit pas seulement le narrateur, ou le fils de Pyres, mais tous ceux qui suivent ses traces dans les antres de la sagesse (pour reprendre le titre de l'ouvrage de Peter Kingsley) sont des Parménide. Une ambivalence qui rappelle le terme de Bouddha, qui en raison de sa signification (éveillé), désigne à la fois un personnage historique et chacun qui s'éveille à sa propre nature.
Pour étayer cette hypothèse il faudrait une nouvelle découverte archéologique, pour l'instant, nous n'avons aucun exemple d'un emploi autre que singulier pour le terme de Parménide.
Sauf peut-être chez Platon qui fera un emploi ambivalent du terme, à la fois pour désigner le "grand Parménide", et comme synonyme de Philosophe. En effet le fondateur de l'Académie annonce un dialogue sur la philosophie pour compléter une trilogie, les autres sujets étant la sophistique et la politique. Or si un ouvrage est paru sous le titre du Politique et un autre du Sophiste, rien sous le titre du Philosophe. Mais en lisant le Parménide on remarque que le sujet est précisément la dialectique ou philosophie. Parménide vaut donc comme synonyme de Philosophe. C'est un hommage rendu par le fondateur de l'Académie.
A suivre (...)
Présentation du livre de Peter Kingsley, Dans les antres de la sagesse.
lundi 25 octobre 2010
Dans les antres de la sagesse (1)
Il y a environ cinquante ans plusieurs inscriptions grecques ont été découvertes dans le sud de l'Italie, sur le site de la ville de Vélia, la patrie de Parménide. Leur étude révèle les traditions de philosophes antiques qui furent nos ancêtres, mystiques doués d'un merveilleux sens pratique. Ils vivaient cinq cents ans avant l'ère chrétienne. Parmi eux se détache le personnage de Parménide dont le monde moderne a presque oublié la véritable figure. Ce livre s'attache à la faire revivre.
Peter Kingsley, Dans les antres de la sagesse. Etudes parménidiennes. Ed. Les Belles-lettres, 2007.
Oulis, fils d'Euxinus, citoyen de Vélia, Iatros, Phôlarchos dans la 379e année.
Oulis, fils de Aristôn, citoyen de Vélia, Iatros, Phôlarchos dans la 280e année.
Oulis, fils de Hiéronimos, citoyen de Vélia, Iatros, Phôlarchos dans la 446e année.
Ouliadês / Iatromantis / Apollon
Parménides, fils de Pyres, Ouliadês, Physikos.
Ces cinq inscriptions de statues ont été découvertes entre 1958 et 1962 sur le site archéologique de la ville de Vélia. C'est peu et c'est beaucoup, comme le montre Peter Kingsley qui sait en tirer un maximum de signification.
Hyélé, Eléa (Elée) ou Vélia est une cité située dans le sud de l'Italie et fondée vers 540 avant l'ère chrétienne par les Phocéens, tout comme Marseille, sauf qu'elle n'existe plus. Les habitants de Phocée (la Cité des phoques - sur la côte de l'actuelle Turquie) avaient voulu échapper à l'envahisseur perse. Parménide semble avoir été de la première génération de colons.
Oulis est un terme désignant ceux qui ont été consacré à Apollon Oulios, ("qui donne la mort" ou "qui détruit"), ce sont donc des prêtres.
Iatros signifie guérisseur, comme pour le terme précédant, les fils d'Euxinus, d'Ariston et de Hiéronimos empruntent leur pouvoir à celui d'Apollon Oulios.
Apollon est donc à la fois celui qui guérit, Iatromantis, et celui qui donne la mort, Ouliadês. On verra plus loin comment se résout le paradoxe.
Phôlarchos est la combinaison de deux mots : phôleos ("tanière, repaire") et archos ("prince, chef, responsable"). La tanière pour un animal est un endroit pour se tenir tranquille, dormir ou hiberner, pour l'homme c'est un lieu obscur, souterrain, pour pratiquer un rite spécifique : l'incubation. Incuber c'est être étendu quelque part de tout son long. Le chef de tanière, qui est aussi prêtre d'Apollon Oulios et guérisseur, est donc celui qui dirige cette sorte de retraite au noir. L'initié reste sans bouger, dans un état qui n'est ni la veille ordinaire ni le sommeil et dans lequel il obtient des visions, ou des rêves, de dieux, ou de déesses, suite à quoi surviendra la guérison. Cette retraite peut durer plusieurs jours avec des restrictions de boisson ou nourriture. Mais pour guérir le corps on se rendait dans un temple, ici il s'agit d'autre chose : la guérison est celle de l'esprit, suite à une expérience de mort apparente. En effet Apollon Oulios, à qui sont consacrés ces chefs de tanière et ce rite, est un Apollon destructeur (de l'illusion qui est à la source de toute souffrance).
L'expression de retraite au noir n'est pas présente chez Peter Kingsley, mais le parallèle avec la pratique du dzogchen tibétain est frappante, où le pratiquant fait l'expérience de visions qui surgissent spontanément de son état méditatif (appelé aussi état naturel).
Les trois premières inscriptions rendent compte d'une filiation spirituelle qui s'étend donc sur au moins 446 années ! Qui dit transmission dit origine, celle-ci remonte précisément à Parménide, fils de Pyres, prêtre d'Apollon, physicien, comme on peut le déduire de la cinquième inscription. Parménide est donc celui qui a fondé cette lignée sur le sol de Vélia, de prêtre d'Apollon destructeur, chef de tanière et guérisseur ! C'est pourquoi il n'est pas fait mention d'une date, comme pour les autres inscription : son année est l'année zéro, à partir de quoi commence le compte.
Physikos. Parménide est plus que Iatros (guérisseur) il est Physikos. Tous les anciens philosophes sont des physiciens (le terme de philosophe apparaît plus tardivement), au sens de ce qui se rapporte à la nature et à son origine. Ce qui englobe tout, y compris la médecine, comme en témoigne encore le mot anglais dérivé de "physician" (médecin) tout comme celui de "physicien" (physicien).
Parménide est donc une sorte de philosophe médecin ou guérisseur.
Le rapprochement entre les deux termes fait penser à Wittgenstein pour qui la philosophie est thérapeutique - mais différemment bien sûr.
A suivre (...)
Présentation du livre de Peter Kingsley, Dans les antres de la sagesse.
Inscription à :
Articles (Atom)












.jpg)
