vendredi 30 mars 2012

Novalis ou Friedrich von Hardenberg


Novalis l’admirable (1772-1801).

Tout est admirable dans la vie de Novalis. Son nom, tout d’abord, Novalis, pseudonyme de Friedrich von Hardenberg, « nom quasi-parfait », selon l’expression de son principal traducteur en France, Armel Guerne, « nom merveilleux qui devient à lui seul, déjà, rien qu’à l’entendre, comme le signe clair et presque, dirons nous, la clef du grand mystère de cette âme latine dans son corps allemand et son verbe germain. » Mais aussi son visage, d’une beauté singulière, certes « de cette espèce qui ne plaît pas à la foule », mais dont Tieck dira qu’elle faisait de Novalis « la plus pure et la plus séduisante incarnation d'un esprit hautement immortel. » Admirables furent ses amours - Sophie, Julie -, ou mieux encore sa vocation à l’Amour qu’il réalisera de la manière qu’il avait pressentie, en 1797 : « L’amour peut, par le vouloir absolu, se muer en religion. C’est par la mort seulement que l’on devient digne de l’Être suprême ». Et sa mort, justement, est admirable, comme en témoignera Friedrich Schlegel : « Il est certain qu’il n’a eu aucun pressentiment de sa mort, et il est à vrai dire à peine croyable de mourir d’une manière si douce et si belle. Pendant tout le temps que je l’ai vu, il a été d’une sérénité qui passe toute description, et quoique sa grande faiblesse l’empêchât beaucoup de parler lui-même, le dernier jour, il prit part à toutes choses de la manière la plus aimable, et il m’est précieux par dessus tout d’avoir encore pu le voir ».

Tout comme son œuvre est admirable, que ce soit ses essais, dont il faut retenir les incomparables Disciples à Saïs, ou encore Foi et Amour, que ce soit ses fragments philosophiques, inaugurés très tôt, par cette déclaration qui est tout un programme : « Le véritable acte philosophique est le meurtre de soi », ainsi que ses Fragments mathématiques – « La vie suprême est mathématique » - que ce soit son unique roman, inachevé, Henri d’Ofterdingen, et surtout ses Hymnes à la Nuit qui constituent l’un des sommets de la poésie occidentale. (...)
Source (et suite) du texte : novalis.moncelon
Autre biographie : wikipedia


Bibliographie (et source des citations) :
- Oeuvres complètes, deux tomes, trad. Armel Guerne, Ed. Gallimard, 1975.
Autres éditions voir sous : novalis.moncelon / wikipedia
Site dédié : novalis.moncelon


POLLENS (Extraits) 


16. La fantaisie imagine le monde futur en le situant, par rapport à nous, dans la hauteur, aux profondeurs, ou bien dans la métempsychose. Nous rêvons de voyages à travers l'univers - l'univers n'est-il donc pas en nous ? Nous ne connaissons point les profondeurs de notre esprit. Le chemin secret va vers l'intérieur : en nous, sinon nulle part, est l'éternité avec ses mondes, le passé et l'avenir. Le monde extérieur est un monde d'ombres : il jette son ombre sur le royaume de lumière. A présent, certes, tout paraît n'être, à l'intérieur de nous, qu'obscurité, chaos informe, solitude, mais quel changement du tout au tout, et comme nous verrons les choses autrement, une fois laissées ces ténèbres et rejeté ce corps d'ombre ! La jouissance sera pour nous telle que jamais, d'autant plus grande, en effet, que notre esprit aura plus souffert de privation. 

18. Comment un homme peut-il avoir le sens d'une chose s'il n'en porte point le germe en soi ? Ce que je vais comprendre doit se développer organiquement en moi, et ce que j'ai l'air d'apprendre est seulement une nourriture, un appétit de l'organisme, une incitation. 

* * *

ASTRALIS (Extrait de HENRI D'OFTERDINGEN)

(...) Et le monde nouveau subitement paraît,
Qui éclipse l'éclat du plus brillant soleil
A présent qu'on voit poindre hors des ruines moussues
Un avenir d'une splendeur prodigieuse,
Et que tout le banal avec l'habituel
Dorénavant se montre étrange et merveilleux.
   En toutes chose l'Un, et dans l'Un toutes choses,
   Voir l'image de Dieu sur une herbe, un caillou
   L'esprit de Dieu chez l'homme et dans les animaux,
   Là est ce qu'on se doit d'avoir au fond du cœur
   Rien n'est plus commandé par le temps ni l'espace,
   Le futur est ici présent dans le passé.
Le voici donc ouvert, le règne de l'Amour,
Et Fable qui commence d'en filer les jours.
Le jeu initial inaugure tout être,
Chacun songe et se tend aux puissances du verbe ;
Ainsi est-il que la grande âme universelle
Immensément partout vit et s'épanouit. (...)


* * *
HYMNE A LA NUIT (Hymne 4)

Par-delà je m'avance,
Et c'est chaque souffrance
Qui me sera un jour
Un aiguillon de volupté.
Quelques moments encore je serai délivré -
Ivre, je m'étendrai
Dans le sein de l'Amour.
D'une vie infinie
La vague forte monte en moi
Tandis que je demeure
Du regard attaché à toi
Là-bas dans tes profondeurs.

Car sur ce tertre, ici,
Tout ton lustre s’efface :
C’est une ombre qui ceint
D’une couronne de fraîcheur
Mon front.
Ma Bien-Aimée, que ton aspiration
Oh ! puissante m’attire
Que j’aille m’endormir
Et que je puisse aimer !
Cette jouvence de la Mort
Je la ressens déjà,
Tout mon sang se métamorphose
Baume et souffle éthéré.

Vivant au long des jours je vais
Plein de foi et d’ardeur ;
Avec les nuits je meurs
En un embrasement sacré.

* * *
FRAGMENTS (extraits)
Cahier d'étude philosophique (1795-96) :

16. Le point n'est pas pensable autrement que mobile.
32. Où il y a un être, il faut aussi qu'il y ait un connaitre.
54. Théorie du signe, de l'image. La philosophie doit seulement amender les fautes de notre éducation - autrement nous n'aurions pas besoin d'elle.
57. Quel que soit son point de départ et quelle que soit sa démarche, l'homme qui pense finit toujours par trouver la vérité.
59. L'inattendu, le soudain est-il un fait qui repose hors de nous, ou en nous ?
60. (...) Le système vraiment philosophique doit être libre et infini, ou pour mieux dire il doit être l'absence de système employée en système. (...)

Etudes philosophique (1797) :
109. C'est seulement par défaut de génie et d'esprit que les sciences sont séparées : trop compliquées et trop lointaines sont leurs rapports pour la sagacité et la stupidité. (...)
110. (...) N'aurait-on jusqu'ici jamais encore philosophé ? - mais seulement tenté de le faire ? l'histoire de la philosophie ne serait donc jusqu'à présent ni plus, ni moins qu'une histoire des essais et des recherches du philosophique. (...)
134. N'y aurait-il pas un ciel en philosophie, c'est-à-dire un infini de systèmes en puissance ? étant entendu et supposé constamment qu'il existe un corps central infini - qui n'est autre que le ciel même, en lequel tout notre être repose. (...)
138. Le véritable acte philosophique est le meurtre de soi, c'est là le commencement réel de toute philosophie, ce qui comble tous les besoins du disciple en philosophie, et seul cet acte est conforme à tout ce que requiert et à ce qui caractérise une action transcendantale.
140. Ce que j'ai pour Sophie, c'est de la religion, - pas de l'amour. L'amour absolu, indépendant du cœur, fondé sur la foi, est religion.
Note de travail 26 pour Henri d'Ofterdingen : 
Sophie est le Saint, l'Inconnu. 
Henri d'Ofterdingen, chap. 9 : 
Le Sphinx fit ses questions : (...)
- Quel est l'éternel mystère ?
- L'Amour
- Qui en a le dépôt ? 
- Sophie
143. Toute sensation absolue est religieuse.

Grand répertoire général (1798-99) :
373. La philosophie est un art d'auto-séparation et d'auto-réunion, un art d'auto-spécification et d'auto-génération. (...)
658. (...) Dans Spinoza également la divine étincelle de l'intelligence de la nature est déjà vivante. Plotin, inspiré peut-être par Platon, est entré d'abord dans le sanctuaire avec le véritable et pur esprit - et personne encore après lui ne s'y est avancé aussi profondément. (...)
662. La dialectique est une rhétorique de l'intellect : tout vise à l'émotion intellectuelle.

Fragments des dernières années (1799-1800) :
71. Il n'y a qu'un seul temple au monde, et c'est le corps humain. (...)
97. Les maladies sont à considérer comme des démences corporelles, et certes pour une bonne part comme des idées fixes.
122. Les couleurs sont de la lumière oxygénée.
133. Sur le mécanisme de la pensée : faire et considérer en même temps, en un acte indivisible.
134. Se réveiller, être éveillé, avoir conscience doublement ou triplement, voilà tout ce que c'est que philosopher.
135. La nature de devrait-elle pas, ne serait-elle pas intelligible en elle-même, sans qu'il soit besoin d'aucun commentaire : une simple description, un pur récit suffisant ?
136. Le langage est pour la philosophie ce qu'il est pour la peinture et la musique : inadéquat. Il n'est pas le juste et vrai moyen de représentation.
141. L'homme est un soleil, les sens sont ses planètes.
162. La nature possède un instinct artistique - c'est pourquoi il n'y a que du bavardage à vouloir distinguer entre la nature et l'art. (...)
171. Pour chaque forme, un son, pour chaque son, une forme.
180. Anéantir le principe de contradiction est peut-être la plus haute tâche de la logique supérieure.
296. Dans la vertu s'évanouit la personnalité locale et temporelle. L'homme de vertu n'est, comme tel, pas un individu historique : c'est Dieu soi-même.
304. Le sens de la poésie a beaucoup en commun avec le sens mystique. Le sens et le sentiment de ce qui est propre, personnel, inconnu, mystérieux, de ce qui doit être révélé, l'accidentel nécessaire. Il représente l'irreprésentable. Il voit l'invisible, sent l'imperceptible, etc. La critique de la poésie est un non-sens. (...)

Dernier recueil :
6. Nos sens sont des animaux supérieurs. Et un animalisme encore supérieur prend naissance d'eux.
7. Les nerfs sont les racines supérieures des sens.
9. Tout ce qui est sens intérieur est un sens pour les sens.
14. On est seul avec tout ce qu'on aime.


jeudi 29 mars 2012

Johann Wolfgang von Goethe


Johann Wolfgang von Goethe, né le 28 août 1749 à Francfort et mort le 22 mars 1832 à Weimar, est un poète, romancier, dramaturge, théoricien de l'art et homme d'État allemand, fortement intéressé par les sciences, notamment l'optique, la géologie et la botanique, et grand administrateur.
Source (et suite) du texte : wikipedia
Autre biographie : agora


Bibliographie :
Autres voir sous wikipedia
Les citations ci-dessous sont extraites de :
- Divan Occidental-Oriental, trad. H. Lichtenberger, Ed. bilingue Aubier Montaigne. (Ouvrage épuisé).
- Faust, trad. Gérard de Nerval, rééd. Garnier Flammarion, 1999.
Commande sur Amazon : Faust, traduction de Gérard de Nerval
Voir aussi la page : De la couleur



TALISMAN (Livre du Chanteur)

A Dieu est l'Orient !
A Dieu est l'Occident !
Les contrées du Nord et du Sud
Reposent dans la paix de ses mains.

Lui, le seul Juste,
Veut pour chacun la justice.
Qu'entre ses cent noms
Celui-ci soit loué ! Amen.

L'erreur veut m'embrouiller,
Mais toi, tu sais me débrouiller.
Quand j'agis, quand je fais des vers,
Montre-moi le droit chemin !

Si même je pense et médite sur des choses terrestres,
C'est pour moi grand profit.
L'esprit, qui n'est pas réduit en poudre avec la poussière,
Tend, refoulé en lui-même, à s'élancer vers le ciel.

Dans la respiration sont incluses deux grâces :
Aspirer l'air, et s'en délivrer.
L'un oppresse, l'autre soulage,
Tel est le merveilleux mélange de la vie.
Remercie donc Dieu quand il te presse,
Et remercie-le encore quand il te relâche à nouveau.



* * *
NOSTALGIE BIENHEUREUSE (Livre du Chanteur)

Ne le dites à nul autre qu'au sage,
Car la foule est prompte à railler :
Je veux louer le Vivant
Qui aspire à la mort dans la flamme.

Dans la fraicheur des nuits d'amour
Où tu reçus la vie, où tu la donnas,
Te saisit un sentiment étrange
Quand lui le flambeau silencieux.

Tu ne restes plus enfermé
Dans l'ombre ténébreuse,
Et un désir nouveau t'entraîne
Vers un plus haut hyménée.

Nulle distance ne te rebute,
Tu accours en volant, fasciné,
Et enfin, amant de la lumière,
Te voilà, o papillon, consumé.

Et tant que tu n'as pas compris
Ce : Meurs et deviens !
Tu n'es qu'un hôte obscur
Sur la terre ténébreuse.

Un roseau sort de terre
Pour emplir de douceur le monde !
Puisse du roseau qui trace mes vers
Couler un flot de douceur.

* * *
ILLIMITE (Livre de Hafis)

Que tu ne saches pas finir, c'est ce qui te fait grand,
Et que tu ne commences jamais, tel est ton sort.
ton chant tourne sur lui-même comme la voûte céleste,
Du début jusqu'à la fin pareil à lui-même,
Et ce qu'apporte le milieu est manifestement
Ce qui reste à la fin et ce qui était au début

Tu es la source poétique de la joie,
Et, sans nombre, émane de toi vague après vague,
Une bouche toujours prête au baiser,
Un chant du coeur qui coule aimablement,
Un gosier toujours ardent à boire,
Un bon coeur qui s'épand largement.

Et quand s'effondrerait le monde !
Avec toi, o Hafis, avec toi seul,
Je veux rivaliser ! Plaisir et peines
Nous soient communs, comme à des frères jumeaux,
Aimer et boire comme toi
Doit être mon orgueil, doit être ma vie.

Et maintenant résonne, mon chant, animé d'un feu propre !
Car tu es plus vieux, tu es plus jeune.

* * *
INDICATION (Livre de Hafis)

Et pourtant ils ont raison, ceux que je blâme :
Car, qu'un mot n'ait pas une valeur unique,
C'est ce qui devrait aller de soi.
Le mot est un éventail ! Entre les lames
Brillent deux beaux yeux,
L'éventail n'est qu'un voile aimable,
Il me cache sans doute le visage,
Mais il ne cache pas la jeune fille,
Car, ce qu'elle possède de plus beau,
L'oeil, jette un éclair dans mon oeil.

* * *
SOULEIKA (Livre de Souleika)

Sous mille formes tu peux te cacher,
Pourtant, ô bien aimée, je te reconnais soudain,
Tu peux te couvrir de voiles magiques,
O toute présente, je te reconnais soudain.

Au jeune élan très pur du cyprès,
O femme de stature merveilleuse, je te reconnais soudain,
Dans la pure ondulation des flots du canal,
O toute séduisante, je te reconnais soudain.

Quand le jet d'eau montant se déploie,
O joueuse accomplie, que je suis heureux de te reconnaître,
Quand la nue se forme et se transforme,
O créature toujours changeante, je te reconnais bien.

Au tapis des prairies semées de fleurs,
Sous ta parure de mille étoiles, je reconnais ta beauté,
Et quand s'épand partout le lierre aux mille bras,
O reine caressante, je te connais.

Quand à l'aube s'embrase la montagne,
Soudain, constante animatrice, je te salue,
Et qu'ensuite au-dessus de moi s'arrondisse la voûte des cieux,
O toi qui élargis les coeurs, je te respire.

Ce que mes sens externes et mes sens internes me font connaitre,
O source de tout savoir, je le connais par toi,
Et quand je nomme les cent noms d'Allah,
Avec chacun résonne un nom pour toi.

* * *
MÉPHISTOPHÉLÈS
Une pareille entreprise n'a rien qui m'étonne, je puis t'offrir de tels trésors. Oui, mon bon ami, le temps est venu aussi où nous pouvons faire la débauche en toute sécurité.

FAUST
Si jamais je puis m'étendre sur un lit de plume pour y reposer, que ce soit fait de moi, à l'instant ! Si tu peux me flatter au point que je me plaise à moi-même, si tu peux m'abuser par des jouissances, que ce soit pour moi le dernier jour ! Je t'offre le pari !

MÉPHISTOPHÉLÈS
Tope !

FAUST
Et réciproquement ! SI je dis à l'instant : Reste donc ! tu me plais tant ! Alors tu peux m'entourer de liens ! Alors, je consens à m’anéantir ! Alors la cloche des morts peut résonner, alors tu es libre de ton service... Que l'heure sonne, que l'aiguille tombe, que le temps n'existe plus pour moi !
Extrait du Faust, trad. Gérard de Nerval.

CHORUS MYSTICUS
Tout l’Éphémère n'est qu'un symbole,
L'Imparfait trouve ici son accomplissement,
L'Ineffable ici se réalise.
L’Éternel féminin nous attire en haut.
Extrait du second Faust (Final)

* * *

Extrait du Faust de Gounod pour le passage de la Castafiore (4'34'' / "Aaah je ris de me voir si belle en ce miroir...").





mercredi 28 mars 2012

Hâfez de Chiraz ou Khouajeh Chams ad-Din Mohammad Hafez-e Chirazi


Hafez de son vrai nom Khouajeh Chams ad-Din Mohammad Hafez-e Chirazi est un poète, philosophe et un mystique persan né autour des années 1310-1337 à Chiraz (Iran) et mort à l'âge de 69 ans. Il serait le fils d'un certain Baha-ud-Din. Hafez est un mot arabe, signifiant littéralement gardien qui sert à désigner les personnes ayant gardé, c'est-à-dire appris par cœur l'intégralité du Coran.
Il est surtout connu pour ses poèmes lyriques, les ghazals, qui évoquent des thèmes mystiques du soufisme en mettant en scène les plaisirs de la vie.
Son mausolée est au milieu d'un jardin persan à Chiraz et attire encore aujourd'hui de nombreuses personnes, pèlerins ou simples amoureux de poésie, venus lui rendre hommage.
Source (et suite) du texte : wikipedia


Bibliographie (en français) :
- Ballades, Poèmes choisis, trad. Vincent Monteil, Ed. Sindbad, 1983, rééd. Actes sud, 2004.
- L'amour, l'amant, l'aimé, cent ballades du Divan, trad. Vincent Mansour, Ed. Sindbad, 1989.
- Le Divan, Oeuvre lyrique d'un spirituel perse au XIVe siècle (Oeuvres complètes), trad. C.-H. de Fouchécourt, Ed. Verdier, 2006.
- Cent un ghazals amoureux, trad. Gilbert Lazard, Ed. Gallimard, 2010.


GHAZAL 470

Voici l'aube, la rosée goutte du nuage en ce mois d'hiver.
Apprête le vin et donne une coupe d'un litre !

J'a chuté dans l'océan du nous et du moi. Apporte
le vin, qu'il m'accorde la délivrance du nous et du moi !
Bois le sang de la coupe, son sang est licite !
Demeure à l'oeuvre du vin, c'est une oeuvre à accomplir !

Échanson, hâte-toi, le chagrin nous attend à l'embuscade !
Ménestrel, garde le même air que tu joues !

Donne le vin, la harpe s'est penchée à mon oreille et m'a dit :
"Passe du bon temps, écoute ce que dit ce vieillard voûté !"

Échanson, au nom de l'indifférence des libertins, donne le vin,
ainsi tu entendras de la voix du chanteur : c'est Lui Le Suffisant à Soi-même !


GHAZAL 478

Ignorant, prends de la peine, tu deviendras un maître.
Tant que tu ne chemineras pas, comment deviendras-tu un guide ?

A l'école des Vérités Premières, auprès de l’enseignant en amour,
attention, mon fils, fais effort, un jour tu deviendras un père !

Lave de tes mains le cuivre de l'existence, comme les hommes de la Voie
jusqu'à trouver la pierre philosophale et devenir de l'or !

Dormir et manger t'éloignèrent de ton propre rang.
Tu arriveras à toi-même quand tu seras sans dormir ni manger.

Si la lumière d'amour du Dieu Vrai survient en ton coeur et en ton âme
par Dieu, tu deviens supérieur au soleil du firmament !

Sois immergé un instant dans l'océan de Dieu, ne crois pas
que l'eau des sept océans te mouillera un poil.

Des pieds à la tête tout en toi deviendra lumière de Dieu,
quand sur la Voie du Glorieux tu seras sans pieds ni tête.

Si la face de Dieu devient l'objet de ton regard,
désormais il n'y a plus de doute que tu seras maître en regard.

Quand les fondements de ton être seront sens dessus dessous,
ne pense surtout pas que tu en émergeras !

Hâfez, s'il y a en ta tête l'ardent désir d'union,
tu dois devenir poussière au seuil des gens d'excellence.

Extrait du Divan, trad. C.-H. de Fouchécourt
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* * *
Nul mortel n'a pu Te voir,
mille amoureux Te désirent pourtant,
il n'est pas de rossignol qui ne sache
que dans le bouton dort la rose.
L'amour est là où la splendeur
vient de Ton visage : sur les murs du monastère
et sur le sol de la taverne,
la même flamme inextinguible.
Là où l'ascète enturbanné
célèbre Allah nuit et jour,
où les cloches de l'église appellent à la prière,
où se trouve la croix du Christ
Extrait du Divan, trad. R. Lescot
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* * *
Autre extraits :  Moncelon 1 / Moncelom 2


Poèmes du Divan et entretiens avec Charles-Henri de Fouchécourt,  premier traducteur du Divan dans son intégralité :


 

mardi 27 mars 2012

Hâtef Isfhâni ou Hâtef d'Ispahan


Né à Isfahan au 12e siècle de l'Hégire (18e siècle). Etudia les mathématiques, la philosophie, la médecine et composa ses poèmes en arabe et en persan. Nous avons encore de lui un petit Diwan d'environ 2 000 vers. Sa langue est d'une très grande pureté et simplicité. Il est surtout connu par ses "Cinq odes sur l'unité divine" dont le symbolisme nuit les mages de l'Iran ancien avec le Christianisme et l'Islam. On y trouve une grande richesse de thème mystique.
Source du texte : Anthologie du Soufisme
Commande sur Amazon : Anthologie du soufisme 


 Bibliographie :
- Trois odes mystiques du Seiyd Ahmed Hâtif, d’Ispahan, publiées, traduites et commentées par Charles Defrémery. Journal asatique, n°3 de l’année 1856.
- Cinq odes mystiques dans : Anthologie du soufisme, de
En ligne :
- Trois odes mystique : notesdumontroyal (PDF)


1.
(...)
Le pir demanda : "Qui est celui-ci ?" Ils répondirent :
"Un amoureux, au coeur bouleversé."
Il dit : "Donnez-lui une coupe de vin pur,
bien que cet invité soit venu sans qu'on l'attendit."
L'échanson, l'"adorateur du feu" à la main brûlante,
remplit la coupe de vin enflammé.
Quand je la vidai, il ne resta en moi ni foi, ni intelligence.
En même temps, ce vin consuma à la fois la croyance et l'impiété.
J'étais enivré, et au sein de cette ivresse,
en un langage indicible, j'entendis
une parole, jaillissant de mon être tout entier.
En moi-même, chaque chose, mes veines et mes artères même, répétaient :
Il est Un, nul n'existe que Lui
Il est Unique, il n'est d'autre Dieu que Lui.

2.
(...)
Dans une église, un jour, je dis à une jeune fille chrétienne :
"Bien aimée, toi qui as pris mon coeur au piège,
toi qui, avec la chaîne de ton zonnar,
maintiens attaché chacun de mes cheveux,
combien de temps ignoreras-tu la voie vers l'Unité ?
Combien de temps auras-tu la honte de voir trois dieux au lieu d'Un seul ?
Ce Dieu Unique, comment pourrait-on Le nommer,
à la fois Père, Fils et Saint-Esprit ?
Elle ouvrit ses lèvres de miel et répondit
avec un sourire plus doux que la douceur :
"Si tu connais vraiment  le secret de l'Unité divine,
tu ne dois pas nous taxer d'impiété.
Dans trois miroirs, la Beauté éternelle
A reflété Son Visage éblouissant.
La soie ne devient pas trois étoffes, que tu l'appelles
parnian, harir, ou parand."
Nous en étions là de notre causerie
quand les cloches carillonnèrent cette mélodie :
Il est Un, nul n'existe que Lui,
Il est Unique, il n'est d'autre Dieu que Lui.

4.
Ouvre les yeux de ton coeur, afin de voir l'âme de toutes choses :
tu verras alors sans voiles ce qui était invisible.
Si tu voyages vers le pays de l'amour,
les horizons de ce monde te sembleront une roseraie.
(...)
Si tu brises le noyau de l'atome,
tu y trouveras enclos un soleil.
Tout ce que tu possèdes, offre-le à l'amour,
je suis un mécréant si cela te cause la moindre perte.
Si tu fais fondre ton âme au creuset de l'amour,
tu découvriras que l'amour est pour l'âme la pierre philosophale.
(...)

5.
Partout se trouve l'Ami dévoilé,
présent dans la manifestation, o toi doué de vision !
Tu recherches une chandelle en plein soleil
le jour est si brillant, et tu restes dans les ténèbres de la nuit !
Si tu échappes à cette obscurité, tu apercevras
l'univers tout entier orienté de lumière.
(...)
O Hatef ! Ceux qui ont la connaissance
et qui, parfois, sont appelés ivres et, parfois, lucides,
pour eux, le vin, la fête, l'échanson et le ménestrel, les mages, le monastère, le shahed et le zonnar,
toutes ces choses ne désignent que des secrets cachés qui s'expriment au moyen de tels symboles.
Si tu comprends leur secret, tu sauras quelle est l'essence de ces mystères :
Il est Un, nul n'existe que Lui,
Il est Unique, il n'est d'autre Dieu que Lui.
Extrait de Cinq odes mystique
Commande sur Amazon : Anthologie du soufisme 

lundi 26 mars 2012

Naqshabandi ou Shah Baha'uddin Naqshband


Muhammad Bahâ’uddin Shâh Naqshband est né en 1317 dans le village de Qasr al-‘Arifan, près de Boukhara, dans une famille tadjik. Il est considéré comme le maître de la Naqshbandiyya par ses adeptes, qui lui donnent notamment les titres de « Sultan des Saints », ou de « grand assistant (ghauth) ».

Il aurait reçu des pouvoirs miraculeux durant son enfance et à l’âge de dix-huit ans, fut envoyé par son grand-père auprès de l’un des shaykh de la tariqa, Muhammad Bâbâ as-Sammâsî, qui devint son maître, à la mort de celui-ci, il se maria et continua son instruction auprès de Sayyid Amîr Kulalî. Bahâ’uddin rencontra également un derviche turc du nom de Khalîl, auprès duquel il resta six ans.
Après cela, il ressentit le besoin de s’écarter des affaires du monde. Ayant terminé son instruction, un cercle de disciples se forma autour de lui. Il prônait un style de vie mystique austère et discret, affirmant « ce qui est apparent est pour le monde, ce qui est caché (intérieur) est pour Dieu », (az-zâhir li l-khalq al-bâtin li l-haqq).
Naqshband encourageait également ses disciples à gagner leur vie « à la sueur de leur front » et à faire don aux indigents de ce qu’ils gagnaient. Lui-même vivait de façon particulièrement austère, ne se nourrissant que de l’orge qu’il faisait pousser et invitant les pauvres à sa table.
Naqshband mourut en 1388. Il fut enterré dans son jardin, comme il l’avait souhaité. Il avait passé ses derniers jours dans sa chambre, où ses disciples lui rendaient visite et recevaient ses conseils.
Source du texte : wikipedia 
Autre biographie :  Naqshbandi


Bibliographie (en français) :
- Une technique soufi de la prière du coeur dans Appendice de la : Petite philocalie de la prière du coeur, traduit par Jean Gouillard, rééd. Seuil, Point Sagesse, 1979.


Sache que le dhikr est pratiqué de deux manières : avec le coeur et avec la langue. Chacune de ces formes a ses bases légales dans le Coran et dans la Sunnah. Le dhikr avec la langue, comportant une parole composée de sons et de lettres, ne peut être pratiqué à tout moment. L'activité commerciale et les activités similaires le contrarient nécessairement, à la différence du dhikr du coeur, car ce dhikr considère la signification de la parole en dehors de toute prononciation de lettres et de sons et, de ce fait, aucun obstacle n'arrête celui qui invoque intérieurement.
Invoque Allah dans le coeur, en un secret
Que ne saisissent pas les créatures, sans lettres et sans voix !
Ce dhikr est la meilleure de toutes les incantations
C'est de là que viennent la gloire des hommes spirituels. (...)

Sache que le dhikr du coeur se pratique par deux moyens :
1) Avec le Nom de l'Essence Suprême
2) Avec la formule de négation et d'affirmation
Le Nom de l'Essence est Allah. (...)

Dis : "Allah" et laisse l'univers et ce qu'il contient, 

Si tu désires atteindre l'universalité !
Car tout ce qui est en dehors d'Allah, si tu réalises bien la chose, 
Est pur néant, que ce soit pris analytiquement ou synthétiquement. 
Sache que toi et tous les mondes, 
Sans Lui, vous êtes perdus sans aucune trace ! 
Ce qui n'a pas d'être à soi de soi-même
Sans Lui est pure impossibilité. 
Les Connaissants qui se sont éteints en Lui, 
Ne connaissent rien d'autre que le Tout-Puissant, Celui qui transcende les transcendances, 
Et ce qui est "autre-que-lui", ils le voient évanoui
Tant dans le présent que dans le passé et l'avenir. 

Le dhikr du coeur a onze règles : (...)
Sache que les maîtres de cette voie élevée envisagent de façon technique certains centres subtils de l'être humain, dans le but de faciliter le parcours de la voie aux pratiquants. Comme moyen de dhikr en rapport avec les centres subtils, ils emploient le nom divin Allah (désigné couramment par l'épithète de "Nom de la Majesté divine") afin de réaliser l'état appelé le "rapt proprement essentiel".(...)

Ensuite le dhakir passe à "la négation et à l'affirmation" représentée par la formule Lâ ilâha'illâh-Llâh : Pas de dieu si ce n'est Dieu (Absolu et Universel).
La méthode d'emploi de cette formule est la suivante : (...)
Lorsque le dhakir prononcera la partie négative de cette formule, il niera l'existence de toutes les choses contingentes qui se présentent à sa vue et à sa pensée, et il considérera donc ces choses avec le regard de l'extinction, lorsqu'il prononcera la partie affirmative, il affirmera dans le coeur et dans sa vue la réalité de l'Etre vrai - qu'il soit exalté ! - et il considérera donc l'Etre vrai du "regard de la permanence". (...)

Quand le dhakir arrivera à la 21e fois, lui apparaîtra le résultat de dhikr du coeur. Ce résultat lui viendra de l'abolition de son humanité et de ses pensées de créature ainsi que de la perte de l'être dans le "rapt divin essentiel". Alors dans son coeur apparaîtra la vertu agissante de ce "rapt divin" et cela consiste dans l'orientation du coeur vers le Monde Sanctissime qui est l'origine de l'amour essentiel conféré à l'être ainsi que l'effet survenu. L'être en tirera alors son profit selon sa "prédisposition". Cette "prédisposition" est elle-même le don divin fait aux esprits avant que ceux-ci ne s'attachent au corps, don qui provient de la proximité essentielle et datant de toute éternité.
Il y a des invocateurs chez lesquels surviennent au début un "évanouissement extatique" c'est-à-dire un abandon de toute ce qui est autre qu'Allah. Il y en a chez lesquels survient l'"ivresse extatique" c'est-à-dire la stupéfaction et l'"évanouissement extatique" tout à la fois. D'autres obtiennent l'état d'anéantissement c'est-à-dire l'extinction de leur humanité, après quoi ils s'illuminent par l'extinction qui est la disparition dans le "rapt divin".
Si le dhakir n'obtient aucun résultat, cela est à imputer au défaut d'accomplissement des règles requises. (...) 

Par l'observance de ces règles est attiré le flux divin de l'intérieur du sheikh vers l'intérieur du disciple, car le sheikh est la voie du flux et de la grâce divine. Il faut donc que ces règles soient observées strictement et la réussite est par Allâh.
Extrait de : Une technique soufi de la prière du coeur
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Abou Madyane ou Sidi Boumediène


Intérieur de la Mosquée de Tlemcen


Sidi Abou Madyane Choaïb El Ichbili, Sidi Boumediène pour les algériens, est un professeur, un auteur et un poète du soufisme, il est considéré comme un pôle du soufisme en Algérie et au Maghreb d'une manière générale.

Fondateur de la principale source initiatique du soufisme du Maghreb et de l'Andalousie, il est né à Cantillana dans la région de Séville en 1126 et est décédé à Tlemcen en 1197.
Il est le saint patron de la ville de Tlemcen en Algérie et le guide spirituel d'Abdeslam Ben Mchich Alami.
Source (et suite) du texte : wikipedia


Bibliographie :
- Diwan, trad. Emile Dermenghem et Bachir Messikh, Damas, 1938.


L'abandon de l'existence. 
Dis : Allah ! et abandonne l'existence et ce qui t'entoure, si tu veux l'accomplissement de la perfection.
Tout, sauf Dieu, si tu l'as bien compris, est néant dans le détail et dans l'ensemble.
Sache-le bien : sans Lui, toute la création, toi compris, se dissipe, s'efface.
Celui qui n'a pas dans Son Essence la racine de son existence, son existence, sans Lui est radicalement impossible.
Les initiés sont annihilés. Peuvent-ils contempler autre chose que le Très-Haut, le Magnifique ? Tout ce qu'ils voient, qui n'est pas Lui, est en vérité périssant dans le présent, le passé et le futur.
Raisonne et examine si tu peux voir autre chose qu'une action d'entre les actions.
Considère le haut et le bas de l'existence d'un regard étayé par la déduction.
Tu trouveras que tout fait allusion à Sa Majesté de façon directe ou allégorique.
Du haut jusqu'en bas, sans que personne puisse en faire autant, c'est Lui, leur Créateur, qui tient en mains toutes les choses.
Extrait du Diwan
Source du texte : aisa


Tu T’es emparé de ma raison 
Tu T’es emparé de ma raison, de ma vue, de mon ouïe, de mon esprit, de mes entrailles, de tout moi-même.
Je me suis égaré dans Ton extraordinaire Beauté. Je ne sais plus où est ma place dans l’océan de la passion.
Tu m’as conseillé de cacher mon secret, mais le débordement de mes larmes a tout dévoilé.
Lorsque ma patience est partie, lorsque ma résignation a pris fin, lorsque j’ai cessé de pouvoir goûter dans mon lit la douceur du sommeil,
Je me suis présenté devant Le Juge de l’amour et je Lui ai dit : Mes amis m’ont traité avec rigueur et ils ont accusé mon amour d’imposture.
Pourtant, j’ai des témoins pour mon amour et les maîtres corroborent mes allégations, lorsque je viens déclarer mon insomnie, mon amour, mon chagrin, ma tristesse, mon désir, mon amaigrissement, ma pâleur et mes larmes.
Etrange chose ! Je les cherche passionnément de tout côté, et ils sont avec moi.
Mon œil les pleure, alors qu’ils sont dans sa prunelle. Mon cœur se plaint de la séparation, alors qu’ils sont entre mes bras.
S’ils me réclament les droits de leur amour, je suis le pauvre qui n’a rien à lui ni sur lui.
S’ils m’exilent dans les prisons du délaissement, je rentrerai chez eux par l’intercession de l’intercesseur.
Extrait du Diwan
Source du texte : aslama
 



dimanche 25 mars 2012

Allama Mohammad Iqbal ou Ikbâl ou Egbâl


Iqbal Mohammad (1873-1938). Philosophe et poète qui contribua à la fondation du Pakistan, Iqbāl (Ikbāl) est né au Pandjāb, dans une famille de brahmanes du Cachemire convertis à l'islam depuis trois siècles. Il se rend en Europe en 1905, où il rencontre notamment Mac Taggart et Bergson; il étudie à Cambridge, soutient en Allemagne un doctorat de philosophie sur la métaphysique en Perse et professe quelque temps l'arabe à l'université de Londres. Son premier grand ouvrage, Asrār-i khūdī, fut traduit en anglais sous le titre Secrets of the Self par le professeur Nicholson, qui déclara que son message n'était pas destiné aux seuls musulmans de l'Inde, mais à ceux du monde entier. (...)

Iqbāl ne croit pas à l'art pour l'art; il considère que l'écrivain a pour mission de réveiller les esprits et les peuples endormis. Son ouvrage principal est une œuvre en prose comprenant de célèbres conférences, faites en anglais et réunies sous le titre The Reconstruction of Religious Thought in Islam (Reconstruire la pensée religieuse de l'islam, trad. E. de Vitray-Meyerovitch, 1955). Étudiant avec une grande profondeur de pensée et beaucoup de largeur de vues l'esprit de la culture musulmane, il rappelle que le but principal du Coran est d'« éveiller dans l'homme une conscience plus haute de ses multiples relations avec Dieu et l'univers » ; et il note le caractère concret et dynamique de cette culture qui a posé les fondements mêmes des méthodes expérimentales. (...)
Source du texte : universalis
Autre biographie : wikipedia moncelon


Bibliographie (en fr) :
- Reconstruire la Pensée de l’Islam, Ed. A. Maisonneuve, 1955.
- Message de l’Orient, Ed. Les Belles Lettres, 1956.
- Le Livre de l’Eternité, Ed. Albin Michel, 1962.
- L'aile de Gabriel, Albin Michel, 1977
- La métaphysique en Perse, Sindbad, 1980
- Les secrets du Soi, Les mystères du Non - Moi, Albin Michel, 1989
Biographie :
Luce-Claude Maître, Mohammad Iqbal, Seghers, 1964
Abdenour Bidar, L'islam face à la mort de Dieu, Actualité de Mohammed Iqbal, Ed. François Bourin,  2010.
Pages dédiées : Moncelon
Voir aussi la MAJ : Hallaj sans corde et sans gibet


La Réalité est, essentiellement, esprit. Mais, bien entendu, il existe des degrés dans l'esprit... Le monde, dans tous ses détails, depuis le mouvement mécanique de ce que nous appelons l'atome de matière jusqu'au mouvement libre de la pensée dans l'égo humain, est l'autorévélation du "Je suis Grand". Chaque atome d'énergie divine, quelqu'inférieure que soit sa place dans l'échelle de l'existence, est un ego. Mais il y a des degrés dans l'expression du "Je". A travers la gamme tout entière de l'être s'élève la note du "Je" qui s'élève peu à peu jusqu'à ce qu'elle atteigne sa perfection dans l'homme. C'est pourquoi le Qo'ran déclare que l'égo ultime est plus proche de l'homme que sa propre veine jugulaire. Comme des perles, nous vivons, nous nous mouvons et avons l'être dans le flux perpétuel de la vie divine... Le degré de réalité varie avec le degré du sentiment du "Je". C'est pourquoi l'homme, en qui le "Je" a atteint sa perfection relative, occupe une place authentique au coeur de l'énergie créatrice divine, et possède ainsi un degré de réalité bien plus élevé que les choses qui l'entourent. Parmi toutes les créations de Dieu, lui seul est capable de participer consciemment à la vie créatrice de Son Créateur (...)
Dans l'histoire de l'expérience religieuse dans l'Islam qui, selon le Prophète, consiste en la "création d'attributs divins dans l'homme", cette expérience s'est exprimée dans les phrases telles que "Je suis la Vérité créatrice" (Hallaj), "Je suis la destinée" (Mu'awiya), "Je suis la parole du Qo'ran" (Ali), "Gloire à moi" (Bayazid). Dans le soufisme le plus élevé de l'Islam, l'expérience unitive ne consiste pas pour l'égo fini dans l'effacement de son identité propre par une sorte d'absorption dans l'ego infini, c'est plutôt l'infini qui passe dans l'étreinte pleine d'amour du fini. Ainsi que le dit Rumi : "La connaissance divine se perd dans la connaissance du saint".
Extrait de : Reconstruire la pensée religieuse
Cité dans : Eva de Vitray-Meyerovitch, Anthologie du soufisme, rééd. Albin Michel, Spiritualité vivante, 1995.

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Le soleil est dans mon cœur, les étoiles se cachent dans les plis de ma tunique.
Si tu me contemples, je ne suis rien; si tu regardes en toi, je suis toi-même.
Dans les villes et dans les campagnes, dans les palais et dans les chaumières,
Je suis la douleur et ce qui l’apaise, je suis la joie infinie.
Je suis l’épée qui déchire l’univers, je suis la Source de Vie.
Les Gengis Khan et les Tamerlan ne sont qu’une poignée de ma poussière,
Le bruit et la fureur de l’Europe ne peuvent rivaliser avec le plus infime de mes échos.
L’homme et son univers ne sont que l’une de mes esquisses,
C’est avec le sang de son cœur que je colore mon printemps.
Je suis flamme ardente, je suis divin paradis.
Ô étrange mystère ! Je suis à la fois immobile et en marche,
L’éternité se reflète dans ma coupe éphémère.
Extrait de : Choix de textes
Source du texte : notesdumontroyal


Le cri de la beauté éternelle.
Le calame de Dieu, parmi les images de beauté et de laideur, a dessiné pour chacun de nous celle qui lui convient. Qu'est-ce qu'« être », le sais-tu, ô homme noble ? C'est participer à la beauté de l'Essence divine. Créer ? C'est rechercher l'Aimé, c'est s'ouvrir soi-même à l'autre ! Toute cette multitude tumultueuse d'êtres sans Notre Beauté ne serait jamais venue à l'existence ! La vie est éphémère aussi bien qu'éternelle, elle n'est que créativité et brûlant désir ! Es-tu vivant ? Alors sois brûlant de ferveur, sois créateur, embrasse comme nous tous les horizons de l'univers. Renverse et brise tout ce qui n'est pas digne de toi, des profondeurs de ton être fais surgir un monde nouveau ! Pour un homme libre, il est pénible de vivre dans le monde d'autrui. Celui qui ne possède pas de pouvoir créateur à Mes yeux n'est qu'un impie et un hérétique ! Il ne participe pas à Ma Beauté, il n'a pas goûté aux fruits de la vie ! 0 homme de Dieu! Sois acéré comme le glaive, sois toi-même l'arbitre de ton propre univers !
Source du texte : moncelon
Voir aussi : La danse de l'âme, sur collection orient-occident

Quelques poèmes mis en musique :





Par Nusrat Fateh Ali Khan :











samedi 24 mars 2012

Hamzah Fansûri


Soufi indonésien, auteur de traités et de poèmes en malais, originaire de Barus, sur la côte occidentale de Sumatra. Il vivait dans la seconde moitié du 10e/16e siècle, et appartenait au même courant mystique qu'Ibn ul-'Arabi et que le poète persan Iraqi. Ses poèmes ont été commentés par Shams ud-Din Pasai (mort en 1039/1639), le professeur Syed Muhammad Naguib a-Attas traduisit en anglais nombre de ses poèmes (Singapour, 1963).
Source du texte : Anthologie du Soufisme
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Bibliographie (en français) :
Extraits dans : Eva de Vitray-Meyerovitch, Antologie du Soufisme, rééd. Albin Michel, Spiritualité vivante, 1995.


Ainsi que le dit le sheikh Muyi ud-Din ibn ul-'Arabi : "La connaissance est un voile qui Le cache, et si ce n'était l’existence des deux mondes, l'essence serait manifeste". 
Etant donné que la recherche et la connaissance et l'amour passionné et l'attachement appartiennent tous à la nature de la créature, quand elles sont toutes absentes d'elle, alors l'homme est annihilé. Etant donné que son essence et ses qualité sont des attributs qui ne se rapportent qu'au Dieu Très-Haut et exalté, quand la créature est annihilée, sa qualité de serviteurs , comme la vague, retourne à la mer. (...) 
Si l'on est encore conscient de ses propres sentiments, pensées et sensations, on se trouve encore dans l'état de dualité, de la même façon que la contemplation implique la dualité : quand il y a encore quelqu'un qui contemple, ce qui est contemplé doit exister, de même, le sentiment implique la chose sentie et la personne qui sent, et le penser implique la chose qui est pensée. Tout cela se rapporte à la créature dans l'état de dualité, comme la vague en tant que vague, et la mer en tant que mer, la vague n'est pas encore fusionnée avec la mer, quand la vague et la mer sont devenues une, il n'y a pas de "rencontre" ni de "vision". C'est là ce que signifie l'expression : "Quand la pauvreté est parfaite, c'est Dieu en vérité" et "Celui qui se trouve dans l'état de pauvreté n'a pas besoin de Dieu". Ce qui est indiqué ici n'est rien d'autre que l’annihilation et que l'on en soit conscient, alors on n'est pas encore annihilé, car on est encore conscient de sa propre annihilation. Dans ce cas, on se trouve encore sous l'empire de la dualité. 
Extrait de Sharab ul-Ashiqion (Le vin des amoureux) 

L'Essence de Dieu et Son Etre sont Un, Son Etre et l'être de l'univers sont un, l'être de l'univers et l'univers sont un, à l'instar de la lumière, qui change de nom mais non de réalité : pour la perception extérieure, elle est une et pour l'oeil de la perception intérieure, elle est une aussi. Ainsi est l'être de l'univers, en relation avec l'Etre de Dieu - il est un -, car l'univers considéré indépendamment n'existe pas. Son existence extérieure n'est qu'apparence, et non réalité. Ainsi, l'image dans le miroir, bien que possédant une forme, ne possède pas une véritable existence.

Extrait de Asrar-ul-'Arifin
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mercredi 21 mars 2012

Sanâ'î


Né a Ghazna, vers le milieu du 11e siècle, d'abord poète de cour sous les Ghaznavides Ibrahim et Bahrâmchâh., il s'établit ensuite au Khorassan où il reçut l'enseignement de maîtres soufis. Il a laissé des poèmes mystiques et plusieurs mathnâvî-s. L'un des premiers poètes mystiques de l'Iran, son oeuvre marque un tournant dans la littérature persane. Elle a inspiré entre autres le plus grand d'entre eux, Djala ud-Din Rûmi, qui lui rend plusieurs fois hommage. Son ouvrage le plus connu est Hadiqat al-haqiqa. Seul ouvrage qui lui soit consacré : une thèse ronéotypée en français de Jabre : Le poète persan Sanâ'î, 1973.
Source du texte : Anthologie du Soufisme
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Bibliographie (en français) :
Jabre, Le poète persan Sanâ'î, Paris, 1973.
Cité dans : Eva de Vitray-Meyerovitch, Antologie du Soufisme, rééd. Albin Michel, Spiritualité vivante, 1995.


Nul ne peut, par lui-même, connaître Dieu; l'Essence de Dieu ne peut être connue que grâce à Lui-même. La raison te guidera, mais seulement jusqu'à Sa porte. Sa grâce est celle qui t'amènera auprès de Lui.

Dans le chemin vers Sa transcendance absolue, la connaissance de ta propre nature te suffira pour connaître Son Essence. La raison a fait de son mieux, mais elle n'a pas pu poursuivre son chemin, elle a fini par avouer que connaître Dieu, c'est précisément être impuissant à Le connaître. Comment pourrais-tu pousser la raison à Le rechercher ? Comment ce qui est contingent pourrait-il parler de l’Éternel ? C'est seulement à travers son âme et ses sens vicieux que le contingent parle de l’Éternel. Ne prends pas la raison comme guide pour aller vers Lui, obstiné dans l'erreur, comme les autres, ne commets pas une telle sottise. L'étonnement est la  "fin" des efforts de la raison sur Son chemin. Dans le collyre qui L'a fait reconnaître, la raison était ignorante de Sa divinité.

… Sa main (de Dieu) est la puissance, Sa face, l’Éternité. Sa venue est Sa sagesse. La descente, Son don. Ses deux pieds sont la majesté de Sa domination et de Sa dignité. Ses deux doigts, l'exécution de Son décret… Par rapport à Son existence, fraternité est l'avant-hier, elle est venue à la première aube, mais il était déjà tard pour elle ! Comment pourrait-il y avoir pour Lui une place, fût-elle grande ou petite ? Car la place elle-même n'a pas de place. Quel intérêt pourrait présenter le lieu pour le Créateur du lieu ? Le Ciel, pour Celui qui a créé le ciel ? O toi qui es esclave de la forme et du dessin, prisonnier de  "Il S'assit en majesté sur le trône" , la forme n'est pas séparée de ce qui est contingent et ne peut pas convenir à l’Éternel .
Extrait de Hadiqat ul-Haqiqa.

mardi 20 mars 2012

lundi 19 mars 2012

Llewellyn Vaughan-Lee


Llewellyn Vaughan-Lee est né à Londres en l'année 1953. Il entre dans la confrérie soufi Naqshbandiyya -Mujaddidiyya à l'âge de 19 ans, après avoir rencontré Irina Tweedie, auteur de L'Abime de feu : Journal d'une formation spirituelle avec un maître soufi. Il devint le successeur de Irina Tweedie et enseigne dans la Naqshbandiyya. En 1991, il s'installe à la Californie du Nord et fonde le "Golden Sufi Center" pour mettre à disposition les textes de cette lignée du soufisme.
Source (et suite) du texte : wikipedia


Bibliographie :
pas de traduction francaise
Nombreux livres en anglais : wikipedia
Site officiel : GoldenSufi
En ligne : 

- Le Centre invisible dans le : Journal Soufi


LE CENTRE INVISIBLE

Il viendra un temps où la langue rejoindra le cœur
Le cœur rejoindra l’âme
L’âme rejoindra le secret (sirr)
Et le secret rejoindra la Vérité (Haqq)
Le cœur dira à la langue « silence ! »
Le secret dira à l’âme, « silence ! »
Et la lumière intérieure dira au secret, « silence ! »
Ansari

Le cercle de la complétude

En entrant dans la voie nous entrons dans le cercle de notre propre complétude. Pendant les premières années de la voie, une merveilleuse guérison se produit alors que les différents aspects contradictoires de notre personne se manifestent ensemble et sont endigués par le cercle de notre complétude. Il nous est donné d’être nous mêmes de la façon la plus profonde et la plus complète. La nature profonde de cette reconnaissance ne peut être exagérée car, elle est complète. Dans le cercle du moi, rien n’est exclu, chaque chose est reconnue comme étant une partie du tout, une note de musique nécessaire dans la symphonie de notre véritable nature.

Lorsque je suis arrivé pour la première fois à la porte de mon maître, j’ai ressenti cette reconnaissance, et pour la première fois de ma vie j’ai senti que j’étais reconnu et libre d’exister. La nature de cette reconnaissance était si inhabituelle que le cerveau ne l’a enregistré que bien plus tard ; la prise de conscience arriva comme la sensation d’un retour au sources, une relaxation si profonde qu’elle est sans comparaison. Pendant des semaines, des mois, je suis resté dans un étonnement profond avec le sentiment inconscient qu’il n’y avait pas de limites intérieures, pas de contraintes, pas de retenue. L’idée que j’étais accepté pour ce que je suis, sans conditions était tellement révolutionnaire et en même temps si nécessaire !

Des années plus tard je fus capable de transmettre cette simple vérité à une femme qui vint se joindre à notre groupe en lui disant : « N’essaie pas de te fondre dans la masse, ici tu es libre d’être toi-même. »

Dans nos vies, nous nous mettons tellement de limites et restrictions ! Nous mettons nos personnes de côté dans des coins, et nous nous taillons des personnalités socialement acceptables. Un groupe soufi est basée sur l’unicité, et la qualité essentielle de cette unicité est que chaque choses est une partie de cette totalité- il n’y a rien d’autre que Lui. Cela est illustré dans l’histoire d’un grand poète soufi, Jami, qui, tout intoxiqué de Dieu, se promenait dans les rues après l’heure du couvre feu .Il fut arrêté par un surveillant qui lui demanda naïvement s’il était un voleur et Jami répondit : Ya t-il quelque chose que je ne suis pas ?

«Nous devons être déchirés en morceaux afin d’être réuni en un seul tout”

En arrivant dans la voie nous entrons dans cette totalité sacrée dans laquelle Son unicité est honorée et vécue. Les soufis sont ‘’le peuple du secret’’ car ils connaissent et vivent Son secret, l’unicité de l’amant et du Bien-aimé, une unicité qui inclut toute la création sans toutefois nier Sa nature transcendante. Il y a un type de conscience qui voit l’unicité dans toute vie, et la reconnait comme un reflet de Son Unicité. Dans le miroir de la création nous voyons la beauté de Sa Face : « Quelque soit la direction où tu te tournes, là est la face d’Allah ». Et au fond du cœur, nous savons que c’est juste un reflet de Son Essence Inconnaissable et Inaccessible.
L’unicité qui se trouve au cœur de la voie soigne lentement le voyageur, le rendant entier. C’est un miracle à voir, tous ces voyageurs qui ont été blessés par la vie, coupés de leur vraies natures sont progressivement guéris. J’ai été témoin de cette expérience sur ma propre personne. J’ai vu en moi-même comment un être humain brisé au bord de la dépression nerveuse est ramené à la vie. Je suis arrivé comme un oiseau blessé et mes ailes ont été soignées et je fus capable de vivre la sincérité et le simple émerveillement d’être un humain. Au fil des ans, j’ai vu la même chose arriver à d’autres personnes qui retrouvaient leur dignité et ressentaient lentement l’intégrité de leur nature innée. Alors la vie n’est plus vécue dans la discorde, comme une série de conflits, mais dans l’harmonie avec quelque chose de plus grand.

La manière dont survient ce processus rappelle le caractère inexplicable de tout miracle. C’est un don car comme l’éclat du soleil, notre véritable nature est libre et est un droit inné. Je me rappelle clairement le moment où j’ai réalisé que « je suis libre d’être moi-même et de vivre en tant que tel » et avec cette idée, nous comprenons qu’il y a dans ce monde une place pour chacun de nous c'est-à-dire une place pour notre moi véritable. Nous n’avons pas à nous couper en plusieurs morceaux pour nous adapter au monde. Il nous a fait conformément à Sa Volonté : nous sommes faits à l’image de Dieu et nous portons une empreinte unique de Sa nature. Et parce que c’est Son monde, il doit y avoir une place pour chacun de nous où nous pouvons exprimer nos véritables personnalités. Cette révélation suscita une joie si grande en moi que je me rendis compte qu’elle appartenait à la vie même. Elle apportait une liberté et un sentiment d’expansion qui m’a rendu euphorique pendant plusieurs jours.

La descente dans l'obscurité

Il y a évidemment un prix à payer pour ce voyage dans la totalité. Un des paradoxes de la voie est que malgré le fait qu’on y reçoit des dons spirituels nous devons payer avec notre propre sang et nos larmes pour être capables de les recevoir. Nous devons être déchirés en morceaux afin d’être réuni en un seul tout. Les premières années de la voie sont faites à la fois de discorde et de guérison. Nous sommes pris dans une descente dans l’obscurité de l’inconscience, dans les blessures de nos propres ténèbres. Irina Tweedie décrit l’intensité de sa propre expérience avec son maître, et nous confie combien cela était loin de ce qu’elle imaginait :

Je m’attendais à être instruite de techniques de Yoga, à avoir des enseignement extraordinaires, mais ce que fit le maître consista principalement à m’obliger à faire face à l’obscurité qu’il y avait en moi et j’ai failli en mourir.(Tweedie 1986,p.x)

Traditionnellement l’obscurité est le lieu de notre renaissance. Dans l’inconscient nous trouvons tous les aspects refoulés de notre psyché qui ont besoin d’être intégrés si nous devons vivre notre totalité redécouverte. Psychologiquement cela commence habituellement par une confrontation avec notre double, la partie sombre, refoulée de notre personne, cette partie remplie de sentiments désagréables et désapprouvés ainsi que de notre potentiel inutilisé. La confrontation avec notre double est une tâche de guerrier qui exige de la patience ,de la persévérance et de l’intégrité vu que nous sommes obligés d’accepter que nous ne sommes pas la personne que nous pensons être, mais que nous portons en nous un ténébreux double. Colère, cruauté amertume, avidité, et un tas d’autres qualités méprisantes refont surface en demandant amour et acceptation. Nous en venons également à ressentir la douleur des parties rejetées de nos personnes et les blessures qu’elles comportent.

La voie nous rend notre complétude mais nous devons travailler pour l’intégrer. Nous devons trouver la force d’amener notre obscurité dans la lumière et endurer notre détresse enfouie, et dans le processus de cette expérience notre égo est brisée et se reconstruit par les forces puissantes de l’inconscient. Les opposés qui sont en nous, les contraires s’attaquent entre eux, en quête de domination et nous endurons la souffrance de ne plus vivre à la surface de notre vie.

C’est seulement en acceptant nos fautes et échecs que nous pouvons les maîtriser car alors le pouvoir de notre côté obscur est endigué par la conscience et l’amour : le pouvoir de notre double c’est qu’il nous domine à notre insu, lorsque nous explosons soudainement dans une colère destructive où que nous nous enfermons dans une agression passive. Jung a noté avec sagesse « vous ne possédez pas un double mais, c’est le double qui vous possède »

Le travail sur notre côté obscur nous reconnecte avec les parties rejetées de notre propre être et nous expérimentons une augmentation de notre énergie et de notre potentiel. Les sentiments enfouis  dans les profondeurs de notre personne sont admis dans notre vie, et ramènent avec eux un sens plus profond et plus complet de notre propre nature. Ce travail entraîne une libération de l’énergie que nous utilisions pour garder cachées ces sentiments dans notre for intérieur. Dans nos rêves nous retrouvons des créatures ou images intérieures qui nous paraissaient menaçantes, nous partageons des repas avec elles et nous devenons même parfois amants avec elles. Souvent ce travail intérieur nettoie nos ordures déchets, nous libérant des débris intérieur que nous avons accumulés durant notre vie, parfois hérité de nos parents et grands-parents. Plus nous avons d’espace intérieur plus nos vies peuvent se déployer, s’élargir à la fois intérieurement et extérieurement. Progressivement nous accordons plus d’espace à nos personnes et nous découvrons en nous tout le potentiel enfoui insoupçonné. Lorsque notre moi se déploie, nous découvrons dans nos rêves que la maison du psyché a plusieurs chambres et même plusieurs étages que nous ne connaissions pas et qui attendent d’être habitées.

Accepter notre côté obscur apporte à notre égo un équilibre et une intégrité qui fait souvent défaut à quelqu’un qui ne connait son identité que de façon consciente. Lorsque l’obscurité est équilibrée par la lumière, le sentiment d’avoir un moi déchiré ou brisé laisse la place à un sentiment profond de bien-être et de plénitude. Nous cessons d’être isolés dans la forteresse de notre conscience, figés dans la peur de nos démons intérieurs. Nous ne sommes plus des survivants hantés ou des victimes troublées par nos traumatismes d’enfance et nous commençons à voir la vie dans la perspective de celui qui a visité le monde souterrain ; les préjugés et les jugements disparaissent lorsque nous découvrons la face obscure de notre propre nature. N’étant plus limité par l’horizon de notre conscience égocentrique, nous nous ouvrons aux possibilités infinies de la vie. La plénitude et richesse de la vie commencent à se révéler lorsque nous honorons les qualités contradictoires qui font la totalité de notre nature.

La voie illumine, met à jour notre totalité et nous donne un goût de notre véritable nature. Les années laborieuses et douloureuses de travail intérieur nous permettent de vivre cette plénitude. Grâce à la profonde transformation qui se met en place, la plupart des blessures avec lesquelles nous arrivons sur la voie sont soignées . Nous sommes guéris à la fois par notre propre travail et par la grâce qui nous est donnée. Il est extraordinaire d’expérimenter cette rédemption de regarder en arrière et de réaliser avec douleur et gratitude que de si nombreuses blessures ont été guéries et que tant de problèmes douloureux se sont envolés. Ce changement est souvent si profond et fondamental qu’il reste très peu de traces des traumatismes qui ont dominé notre vie et nous oublions presque la personne que nous avons été. Récemment, j’ai essayé de recréer les sentiments que j’avais lorsque je suis arrivé sur la voie pour la première fois et j’ai alors réalisé combien il est difficile de se rappeler l’époque où l’amour n’était pas présent, de se rappeler le sentiment  qui dominait mon quotidien : celui d’être un être brisé en mille en morceaux et isolé. Je sais seulement que la voie m’a changé au-delà de l’imaginable et que j’ai reçu la possibilité d’expérimenter une vie qui est au-delà de ce que je pouvais croire. J’ai goûté à la véritable joie d’être vivant.

L'empreinte dans le coeur

Il y a une grâce spéciale qui est accordée à ceux qui ne recherchent que Lui. En regardant vers Lui dans l’obscurité de notre confusion et avec nos fractures intérieures nous attirons Sa lumière. Cette lumière est le pouvoir qui nous soigne, qui nous remet en accord avec Son empreinte que nous portons en nous. Cette empreinte est gravée dans le cœur et est activée par l’énergie de la voie, le pouvoir de l’amour. Plus nous regardons vers lui, plus nous nous ouvrons à notre Bien-aimé plus cette empreinte est illuminée par la lumière de Son amour. Ansari, poète soufi du XIème siècle décrit comment cette empreinte de l’amitié de notre cœur avec Lui devient la lampe de notre conscience divine.

Le moyen de trouver l’amitié est de jeter ce monde et l’au-delà à la mer
Le signe de la réalisation de l’amitié est de ne s’occuper de rien d’autre sauf Dieu
Le début de l’amitié est d’avoir une empreinte ; la fin est d’avoir une lampe
(Farbadi 1996, pp. 108-109)

Notre amitié avec Celui que nous aimons est un secret caché dans le cœur. Ce secret est la face cachée du mystique, celui qui appartient à Dieu depuis le temps qui précède la naissance. Le travail de la voie est de nettoyer et de purifier un espace intérieur dans lequel le secret, sirr peut naître dans la conscience. Nous devons donner naissance à un type de conscience qui peut contenir l’éclat de Sa lumière, une conscience assez pure pour attester de Son amour. Selon les soufis, le secret appartient aux replis les plus profonds du cœur et c’est là que se produit la véritable expérience mystique lorsque le voyageur prend conscience de la nature de son amitié avec son Bien-aimé.

Alors, le lieu de cette rencontre est si secret que la conscience ordinaire du voyageur n’y a pas accès. La conscience qui témoigne de Sa présence est la conscience supérieure du moi. L’égo est exclu du mystère de lumière sur lumière qui se déroule dans notre cœur. Ainsi alors que le travail intérieur avec l’inconscient déploie notre moi et approfondit notre conscience, le véritable processus mystique semble parfois nous exclure car nous n’avons pas connaissance de ce qui se passe dans notre cœur. Parfois dans des moments d’extase et de perplexité nous nous mettons à l’écoute de notre conscience supérieure et nous avons l’occasion d’apercevoir avec émerveillement ce qui se passe en nous mais les jours peuvent s’écouler avec seulement le sentiment de vide et de froideur vu que la véritable histoire d’amour se déroule ailleurs. Mieux, la rencontre de l’amant et du Bien-aimé est en réalité un processus d’attraction, la substance profonde de l’amant se dissout dans Son océan infini. A travers le travail intérieur nous nous sommes trouvés et nous avons découvert notre véritable nature. A présent nous commençons à perdre notre moi.

Son souvenir de Lui-même

Pendant de nombreuses années nous avons identifié la voie avec nos propres combats et notre travail intérieur. Ce travail donne des résultats, les récompenses de l’individuation et de notre propre sentiment de plénitude. Nous avons été capables de transformer partiellement notre obscurité et établir une relation avec notre partenaire intérieur. Le dieu ou la déesse que nous projetions sur quelqu’un d’autre et que nous avons découvert en nous même. Notre partenaire intérieur nous apporte la force et la créativité dans notre vie et une étreinte amoureuse dans nos rêves. Nous développons aussi le sentiment de notre centre, et à travers la prière et la méditation nous trouvons la paix et une communion intérieure basée sur la dévotion.

Ces qualités que nous développons constituent d’importants tremplins. Ils nous accompagnent le long de la voie vers le cœur de notre être. Mais ils ne nous préparent pas à l’idée que la véritable relation mystique qui s’opère dans le cœur ne se passe pas entre notre personne et notre Bien-aimé ; nous sommes dans le meilleur des cas des spectateurs comme l’illustre si bien le rêve poignant qui suit :

« Je marchais le long du chemin que j’empruntais tous les matins avec mon chien. J’arrivais au niveau du croisement avec la crique lorsque je vis le prophète Mohammed arriver vers moi sur le chemin. Je vis que le Prophète était occupé, il répétait le nom de Dieu tout en marchant. Chaque fois qu’il dépassait un endroit où il y avait une douceur spéciale dans Son souvenir le prophète installait une ruche d’abeilles. Je le vis renverser une jarre de miel sur le chemin et je compris que c’était pour indiquer l’emplacement d’une ruche. Je sus que Son nom était venu avec une douceur spéciale juste avant qu’il (le prophète) ne se montre à moi. Je sus également que cette nouvelle ruche serait la sixième qu’il installe dans cet endroit autour de la crique, une sorte de doux bassin dans le versant de la montagne. »

Dans ce rêve le prophète Mohammed représente l’être profond du rêveur, l’être qui au fond de lui est éternellement occupé par Son souvenir. Cette essence sécrète qui se trouve dans le cœur regarde toujours vers Dieu et est dans une communion constante avec Lui. Ceci est le cœur de la voie mystique, car les soufis disent que ce n’est pas le ’ ’je’’ et le ‘’tu’’ qui voyagent sur la voie et qui sont les véritables amants mais plutôt une essence qui se trouve dans le cœur des cœurs.

Dans sa promenade matinale, le rêveur rencontre l’être secret en train de marcher vers lui. Mais le prophète n’est pas préoccupé par le rêveur, il est occupé à autre chose : la répétition de Son nom. C’est toujours une révélation surprenante de découvrir que la voie ne nous concerne pas personnellement, mais que sur plusieurs points, nous y sommes  secondaires. L’un des dangers du travail spirituel est que nous puissions nous identifier au travail que nous effectuons sur nous avec nos efforts et nos progrès au point d’oublier que la véritable activité spirituelle est Son souvenir de Lui-même qui a lieu dans un lieu profond du cœur . En fait, au début du rêve, le rêveur est quelque peu irrité d’être perturbé dans sa promenade quotidienne jusqu’à ce qu’il remarque la nature de la personne rencontrée.

Le rêveur a été témoin de Son souvenir de Lui-même, et a vu que là où ce souvenir a une certaine douceur, il y a quelque chose qui est laissé pour marquer cet endroit. Une ruche de miel est laissé afin que d’autres puissent connaître et goûter la douceur de Son souvenir. Ses amants apportent une mémoire de Son souvenir dans le monde, la douceur du souvenir. Tout autre chose est secondaire. Ce que nous considérons comme étant notre pratique spirituelle, notre voie, nous amène simplement à un endroit où nous pouvons observer Son travail, où nous pouvons voir le prophète en train de marcher le long de la voie et passer par la crique.

L'oubli de nos fautes

Graduellement, le but de notre voyage part du travail intérieur de ‘’polissement du miroir du cœur ‘’ vers la simplicité d’une vie quotidienne avec un cœur qui appartient à Dieu. Les premières années de polissage sont nécessaires pour connaître la vraie nature du cœur, pour voir comment le cœur peut refléter Sa lumière dans le monde. Mais, l’élan qui nous conduit à l’intérieur de nous même et nous oblige à affronter nos démons et à nous ouvrir à l’amour disparaît lentement. La douleur et l’intensité de notre aspiration initiale n’est plus présente. Nous avons peut être appris à vivre raisonnablement, à mener une vie équilibrée ; à être capable de maintenir la raison en état de méditation (du moins occasionnellement) ; le dhikhr est peut être devenue pour nous une pratique quotidienne fondamentale. Mais de plus en plus, nous restons avec nous même avec Son secret caché. Le moi a l’air de ne plus changer ou se développer. Bien que nous ayons pu intégrer une partie de notre côté obscur, nous sentons encore la présence de certains de nos névroses et anxiétés. Nous avons peut être des conflits dans nos relations, des difficultés dans notre travail. Nous ne sommes pas devenus ‘ spirituellement parfait’’ mais toujours un être humain ordinaire et cela peut nous décevoir . Le conditionnement spirituel occidental nous suggère une certaine image de la perfection spirituelle et ne nous prépare pas à accepter notre moi ordinaire. La sagesse Taoïste du « coupe le bois et portes de l’eau » est plus réaliste, et nous donne la liberté de mener une existence quotidienne.

Le travail psychologique n’est jamais achevé, il y a toujours le nettoyage de la demeure intérieure, et nos rêves et réactions peuvent toujours nous aider, en nous rappelant notre obscurité et nos changements psychologiques quotidiens. Mais de plus en plus, nous devons apprendre à vivre avec nos propres insuffisances et problèmes. Trop d’attention pour le travail intérieur peut devenir contre productif, et nous centrer excessivement sur le moi. C’est un équilibre délicat car d’autre part, notre côté obscur peut nous convaincre qu’un tel travail intérieur est totalement inutile. Mais le voyageur sait que le but du voyage n’est pas de devenir parfait car Seul Lui est parfait mais plutôt de devenir Son serviteur. Tant que nos défauts ne nous empêchent pas d’être à Son service pourquoi devrons-nous essayer de les changer ?

Ce détournement de notre moi est illustré dans les étapes du repentir dans le livre de Sarraj, Le livre des Lueurs. Ce travail sur l’obscurité humaine peut être considéré comme la première étape du repentir, celui que Sahl décrit comme étant le fait de ‘’ ne jamais oublier ses fautes’’ (Sells 1996, p.199). Etre conscient de ses fautes c’est comme affronter ses ténèbres, à la différence que le travail sur notre côté obscur exige que nous acceptions notre obscurité plutôt que de nous en détourner pour aller vers la lumière. Mais l’étape suivante du repentir tel que défini par Junayd, un grand soufi du Xème siècle, consiste à « oublier ta faute (…) car le cœur est si préoccupé par le souvenir de Dieu qu’il ne s’intéresse pas au repentir. Nos personnes ou nos fautes n’ont pas la moindre importance. L’amant se détourne de tout sauf Lui ». Sarraj cite Nuri qui répondant à une question sur le repentir dit ceci : « c’est se détourner de tout sauf de Dieu très Haut » (ibid., p.200).

Au début de la voie le voyageur doit se concentrer sur ses fautes personnelles, ce qui lui donne la compréhension, la force, la détermination et la pureté nécessaires pour le voyage. Mais dès que l’amant est étreint par la présence de son Bien aimé, il se détourne de tout ce qui le concerne personnellement. Il sait que tout ce qui importe c’est son Bien-aimé  et que toute son attention doit rester uniquement avec Lui .Tout ce qui concerne notre personne est un obstacle. Ansari parlant du repentir nous met en garde contre le fait d’accorder une grande importance à notre état spirituel. ( Farhadi 1996,p.64) . Et lorsqu’on demanda à Dhun-Nun ce qu’est le repentir, il répondit : « Les gens ordinaires se repentent de leurs fautes, les élus se repentent de leur négligence ». Ainsi, alors que le novice s’éloigne de ses fautes et mauvaises actions, les élus se détournent de tout ce qui concerne leur personne même du « bien et des actes de piété ». Sur ce point Sarraj cite encore Dhun-Nun : «Aux yeux des connaisseurs, la sincérité du disciple n’est qu’étalage de soi. Lorsque le connaisseur est devenu ferme et s’est réalisé dans ce qui l’amène dans la proximité de Dieu Très Haut et Transcendant, c'est-à-dire les offrandes et actes de dévotion qu’il entreprend dans les étapes initiales au moment de sa quête , lorsqu’il a été recouvert par les lumières de la guidance, lorsque la providence le touche, lorsqu’il a été encerclé par l’attention divine, lorsque son cœur  témoigne de la majesté de son maître ,lorsqu’il contemple ce que Dieu a fait et l’éternité de sa bonté, alors il arrête de remarquer et d’accomplir ses actes de dévotion , ses faits de piété, et ses offrandes comme à l’époque où il était un chercheur débutant » (Sells 1996,p.200)

Il peut être difficile de réaliser que les qualités et l’attitude qui nous ont conduits à une certaine étape doivent être laissés derrière nous une fois que ladite étape est dépassée. Le travail intérieur, l’attention à nos fautes et attributs obscures, sont des éléments si importants de nos premières années sur la voie. Ce sont des outils, la corde et le pic qui nous aide à escalader la montagne. Laisser ces éléments derrière nous et entrer dans la vulnérabilité de l’étape suivante celle consistant à ne regarder que Lui, peut nous paraître comme étant l’abandon de notre aspiration et notre engagement dans la voie. Se soumettre aux qualités qui nous soigne et nous rendent complets exige une confiance et une foi très grandes.

Fana

Tout pas à poser au-delà du moi suscite une peur et une anxiété profondes. Nous nous attendons à quelque chose de tangible, une expérience définie qui peut nous donner l’assurance dont nous avons besoin pour laisser derrière nous les qualités qui nous ont accompagnées sur la voie, au moment de notre escalade [de la montagne spirituelle]. Mais la voie offre rarement ce que nous attendons. La voie est au-delà de l’égo, au-delà de notre personne. Mais où ? Et qu’expérimentons-nous dans ce changement ? En fait pas grand chose ou rien du tout. Lorsque nous avançons sur la voie, la vie quotidienne nous apporte toujours des difficultés dont nous devons tirer des leçons, des défis que nous devons relever. Notre attention intérieure est de plus en plus absorbée quelque part d’autre, mais dans un endroit si différent qu’il ne laisse apparaître que des traces à peine visibles dans notre conscience ordinaire. La vie extérieure peut devenir quasiment mondaine, même ennuyeuse, et notre vie intérieure peut manquer de drames psychologiques qui accompagnent les moments d’intense travail intérieur. L’égo et la raison qui recherchent toujours des stimulations ne savent pas quoi faire de ce changement. Et parce que la notion de progrès est si centrale dans notre culture, nous nous fixons souvent un objectif même dans le domaine spirituel et cela peut nous ébranler lorsqu’il n’y a pas de progrès apparent. Pendant des années nous avons travaillé durement sur nous même et nous avons changé et à présent nous avons l’impression d’être toujours avec nos vieux problèmes non résolus.

Et plus troublant encore est le fait que l’idée que nous avons de nous même en tant que chercheur spirituel est renversée. Si nous ne progressons pas, si nous ne changeons pas comment alors se poursuit notre voyage sur la voie. Tandis que le travail sur le moi était une occupation palpable et tangible, le fait d’être absorbé dans le souvenir laisse peu de traces visibles. L’idée ou la vérité que la voie n’est pas centrée sur notre personne, que nous ne sommes pas le voyageur est si différent de nos attentes, si contraire à notre conditionnement spirituel que nous nous cramponnons à notre vieux cliché du progrès spirituel et nous pouvons facilement avoir un sentiment d’échec.

L’égo dont le sens de la réalité est basé sur l’illusion qu’il existe ne peut accepter l’idée que le but de la voie est le fana, c'est-à-dire la non-existence .L’emprise de l’égo sur nous est tellement forte que même après des années de méditation, nous ne sommes pas encore capables d’accepter cette vérité mystique de base. Nous avons pu entendre parler d’annihilation, mais tout comme regarder un verre de vin ne nous permet pas de savoir ce qu’est l’ivresse, penser au fana ne nous prépare pas à l’expérience du non existence. L’expérience du fana est bouleversante. Qui se perd ? Qu’est ce qui se perd ? Qui reste ? Que reste t-il ? Comment pouvons-nous être là où ne sommes pas ?

Nous nous anéantissons lentement, et nous nous inquiétons de moins en moins. Qu’importe si nous avons des problèmes, des craintes, des phobies. Pourquoi devraient-ils disparaître ? Nous sommes juste des êtres humains comme les autres sauf que dans notre cœur des cœurs, un mystère est en train d’être dévoilé, une douceur est en train d’être partagée. Avons-nous besoin de nous battre avec nous mêmes, de chercher à résoudre toutes nos difficultés ? Bien souvent il est plus simple de vivre avec ce que nous sommes et accepter l’idée que nous sommes ordinaires. Au milieu de cette humanité, le pouvoir de « Je suis Celui que J’aime et Celui que J’aime est Moi » se déploie sans entraves et dans cet amour nous perdons une part essentielle de notre être.

L’idée que le fana implique la mort de l’égo est une mauvaise compréhension. Il y a des moments d’extase dans lesquels l’amant disparaît en présence du Bien-aimé. Nous ressortons de ces moments ivres et bouleversés en sachant seulement que nous étions perdus quelque part, en sachant que quelque chose a été emporté et quelque chose d’autre a été donné. Mais nous retournons à un moi qui existe toujours. C’est le moi dans lequel nous habitons dans notre vie ordinaire. Junayd dit que le fana n’est pas la disparition de tout notre être en Dieu, mais la disparition de notre volonté dans la Volonté de Dieu. L’égo demeure mais il est soumis à Lui.

Nous avons besoin de l’égo pour fonctionner dans ce monde mais nous avons également faim de ces moments ou nous sommes perdus, anéantis en Lui. Nous avons le sentiment que quelque part l’ivresse nous attend et nos occupations quotidiennes peuvent devenir ennuyeuses. Mais si nous voulons Le servir dans Son monde, nous devons accepter l’égo avec ses limites bien que nous en connaissons la nature illusoire. Nous ne devrions pas nous attacher à ces moments de véritable éveil où nous n’existons plus. Le rêve suivant nous parle de la nécessité de continuer à mener notre vie avec l’égo.

« Alors que je m’en allais à la fin de la méditation, un russe de grande taille, beau et simple arriva en courant et essaya de jeter un bouquet de roses dans ma voiture. Certaines roses tombèrent dans ma voiture et d’autres sur la route où elles furent écrasées. Et soudain l’homme s’arrêta et ce fut comme si Dieu arriva et l’enleva. Il était dans une béatitude, tout en extase avec un large sourire sur le visage et il était complètement « absent ». Une auréole orange apparut comme un dôme au dessus de sa tête et il commença à disparaître, à s’évaporer depuis la plante de ses pieds. C’était comme s’il était aspiré par l’auréole orange. Et il disparut. Cela avait l’air d’arriver souvent et l’homme réapparaissait mais nul ne savait quand. J’étais là, attendant qu’il réapparaisse.

Alors que j’en parlais à mon maître et il me dit : «oh non, nous ne faisons pas cela » Au début j’ai cru qu’il parlait de la disparition mais il semble qu’il faisait allusion à mon attente du retour de l’homme et à ma fascination pour sa disparition. »

Ce rêve parle de la puissance du fana ; de l’anéantissement en Dieu. L’homme russe qui jeta des roses dans la voiture du rêveur a été anéanti, il a disparu dans l’extase de l’union. Junayd décrit trois étapes du fana. Le premier niveau consiste de ne pas suivre nos propres désirs dans notre comportement extérieur, le second à ne pas rechercher les plaisirs de la vie intérieure « même le sentiment de satisfaction dans l’obéissance aux injonctions de Dieu, de sorte que nous ne soyons qu’à Lui exclusivement. » (Abdel-Kader 1976, p. 81)

Dans ces deux premières étapes, ce qui est annihilé c’est l’emprise de l’égo sur le voyageur, nous ne sommes plus les esclaves de nos désirs et ainsi nous sommes capables de nous consacrer plus entièrement à notre Bien aimé. Mais la troisième étape du fana selon Junayd est l’effacement de la conscience, lorsque l’être du voyageur est submergé par Dieu. » A ce niveau vous êtes anéantis et vous obtenez la vie éternelle en Dieu…Votre être physique demeure mais votre individualité a disparu »(ibid.,p.81) .Avec un sourire sur ses lèvres, le russe s’est dissout en Dieu.

Mais ce rêve illustre également l’un des paradoxes les plus troublants de la voie. Le russe qui est en fait une partie du rêveur, est noyé dans la béatitude, mais le rêveur est laissé de côté et on lui dit de ne pas attendre le retour du russe mais aussi de ne pas être fasciné par sa disparition. Il doit continuer sa vie ordinaire en se détachant de l’émerveillement qui a lieu en lui. Junayd décrit comment l’on retourne à l’état de sobriété après l’état de fana.

« Il est lui-même, après qu’il n’ait pas vraiment été lui-même. Il est présent en lui-même et en Dieu après avoir été présent en Dieu et absent à lui-même. Cela est dû au fait qu’il a quitté l’ivresse de la ghalaba ( Victoire) abondante de Dieu et arrive à la clarté de la sobriété…une fois de plus , il assume ses attributs individuels, après le fana ». (ibid.,p.90)

En lisant Junayd, on réalise que dans cette troisième étape du fana la conscience de l’amant est totalement anéantie dans son Bien-aimé et que de cet état d’ivresse, l’amant retourne à lui-même, à un état de sobriété. Souvent cela est vrai, on fait l’expérience de cette perte totale de soi et on se réveille en sachant seulement que nous avons été emporté, intoxiqué en présence de notre Bien aimé. Mais l’expérience du rêveur qui voit le russe se dissoudre en extase montre à quel point le fana peut être plus complexe ; une partie de nous même est effacée tandis que l’autre partie est laissée de côté. Ces parties sont à la fois absentes et présente au même moment, à la fois perdu en dieu et attaché à l’égo, à la fois ivre et sobre.

Lorsque l’on est totalement anéantie on ne peut pas fonctionner dans le monde extérieur car il n’y a plus de conscience individuelle. C’est pourquoi cet état de fana total est habituellement limité aux moments de méditation ou à la nuit. Cependant dans l’état où l’on est à la fois absent et présent nous pouvons fonctionner dans le monde extérieur. En fait, on doit apprendre comment fonctionner en se détachant clairement de notre état intérieur comme suggéré dans le rêve. On demande au rêveur de ne pas se laisser fasciner par la disparition de l’homme ou attendre son retour. On apprend comment rester avec l’égo dans un état de sobriété alors qu’une autre partie de soi est perdue dans la lumière.

C’est seulement dans un état de sobriété, en restant dans la conscience relative de notre propre individualité que l’on peut se mettre au service de la communauté et les soufis sont connus pour être « les esclaves de l’Unique et les serviteurs de tous » ; Nous sommes ici pour travailler dans Son monde, pour accomplir nos tâches quotidiennes dans le but de Le trouver. C’est pour cela que Junayd et d’autres soufis insiste sur la nécessité de la sobriété après les moments d’ivresse. En fait , il est dit que l’étape de la servitude vient après celui de l’union. Mais Junayd indique également qu’être présent et absent en même temps implique un effort constant sur le moi. Dans un court poème il décrit comment les deux contraires que sont l’union et la séparation coexistent.

J’ai réalisé ce qui se trouve en moi
Et ma langue Lui a parlé en secret
Et d’un côté, nous sommes unis
Mais d’un autre côté, nous sommes séparés
Bien que le respect L’ait caché à mes yeux
L’extase L’a rendu intime aux profondeurs de mon être.
(ibid., p.91)

L’état de sobriété est souvent décrit par les mystiques comme ‘’la Seconde Séparation » et c’est la voie que le voyageur suit en laissant en lui-même un égo qu’il sait être limité et illusoire. Dans la « Première Séparation » il y avait une soif d’union et un besoin de se libérer de l’égo. Après avoir goûté au fana , l’on doit à nouveau embrasser l’égo. Un égo qui a changé et qui cependant est toujours le même. Le fana est l’annihilation de la volonté de l’amant dans la volonté du Bien-aimé. Cette annihilation nous permet d’accomplir notre rôle de serviteur [de Dieu]. Pour être Son serviteur dans Son monde nous avons besoin de rester dans l’égo, et il y a une douleur supplémentaire qui vient du fait de savoir qu’il y a un endroit où nous sommes libres, un endroit où nous sommes avec notre Bien-aimé ; mais, il faut nous résoudre à vivre dans un état de limitation et de séparation. Junayd dit que l’on a besoin d’une grâce spéciale pour supporter cet état où l’on est à la fois présent et absent au même moment.

La non-existence de l'égo

Durant les premières années de la voie la conscience de soi du voyageur devient plus équilibrée, plus complète. En nous confrontant à notre obscurité nous découvrons notre propre potentiel et nous pouvons utiliser ce potentiel pour maîtriser nos désirs, pour mener le combat du grand Jihad contre notre nature inférieure.

En expérimentant la liberté qu’il y a dans la maîtrise de soi, nous sommes capables de vivre une vie plus remplie, n’étant plus enfermé dans l’obscurité de nos ténèbres ou pris dans les chaînes des désirs de notre égo. Notre conscience et notre liberté de participation à la vie augmentent et nous commençons à sentir le vrai sens de ce qui est caché dans notre inconscient. Dans la méditation, les rêves et à l’état d’éveil nous ressentons la beauté et l’admiration de notre Bien aimé invisible ; nous touchons l’ourlet de son vêtement.

Ces années correspondent aux deux premiers niveaux du fana décrit par Junayd. C’est l’époque de la récompense du combat contre l’égo et son double obscur. Mais petit à petit, le voyageur commence à sentir que le véritable voyage, la véritable rencontre est ailleurs. Alors commence les expériences de la perte de soi, de l’abandon. Le sentiment d’être dans un abysse si profond qu’on n’en voit pas le fond. Souvent l’égo est terrifié lorsqu’il aperçoit la grandeur de ce vide, un domaine dans lequel il sait qu’il n’obtiendra aucune satisfaction. La peur de l’égo est réelle. Tout ce qui s’est passé avant n’était qu’une préparation pour cette nouvelle étape vers le véritable fana de la non- existence. Le rêve suivant est la première expérience de cet état par le rêveur :

« Après avoir médité, je me couchai pour faire une sieste et je rêvai que j’étais dans une pièce remplie de membres de notre groupe. Le maître entra dans la pièce et ce fut comme si en entrant dans la pièce il entra en moi, il marchait en moi. J’eus peur. Alors je me souvins que j’étais couché dans mon lit en train de faire une sieste et que ce que je ressentais n’était pas réellement en train d’arriver ; je me dis que j’étais juste en train de rêver. Mais à ce moment je savais avec certitude que je n’étais pas dans mon lit mais à cet endroit là, où il « rentrait » en moi. Je fus si bouleversé de ne pas être dans mon lit que j’eus l’impression de m’écrouler comme dans une « chute libre » et au lieu de toucher le sol j’eus l’impression de m’évanouir et je perdis connaissance. Après ce fut le noir et je ne me rappelle de rien. »

Ce rêve n’est pas réellement un rêve mais une expérience de ce qui se trouve au-delà de l’égo. Le rêveur est dans un endroit où le maître rentre en lui, la dimension de l’âme où la véritable rencontre du maître et du disciple a lieu. Conscient que ce n’est pas un rêve, le rêveur est transporté au-delà de son être dans une obscurité dont nul n’a aucune nouvelles. C’est le début du véritable voyage spirituel, le voyage vers le vide originel où Ses mystères sont révélés à Lui-même. C’est seulement à cet endroit, dans le néant au-delà de l’égo que nous goutons à ce qu’est notre véritable nature, notre essence innée, « ce que nous étions avant d’être ».
Revenu de cette autre dimension nous savons ce que nous ne sommes pas et cela a un profond effet sur l’égo. La structure interne et l’autonomie de l’égo peuvent être troublés au point que si le voyageur n’a pas été préparé par des années de méditation et de pratique spirituelle et qu’il n’est pas soutenu par l’énergie de la voie, il peut être sérieusement déséquilibré. Même dans ce cas, nous devons nous adapter à ce changement fondamental qui affecte le sentiment que nous avons de notre personne. Nous devons vivre avec l’égo dans notre vie quotidienne mais de plus en plus nous prenons conscience de notre nature illusoire. Nous prenons conscience que nous sommes non-existants, dès que nous réalisons que nous vivons dans un monde d’illusions. Ce changement dans la conscience de soi arrive habituellement aux abords de la conscience. La structure de l’égo est déstabilisée, corrompu, renversée de l’intérieur et nous n’avons pas à nous confronter directement à la nature absolu de ce changement mais nous sentons seulement que l’égo n’est plus la force dominante dans notre vie et que sa satisfaction n’est plus une priorité.

Graduellement, nous réalisons que l’égo est juste un acteur sur une petite scène et nous voyons toute la place qu’il y a autour de cette scène. Nos années dans l’individualisme permettent à l’égo de jouer pleinement son rôle, de jouer sa partition dans la vie. Mais nous réalisons à présent la nature limitée de cette scène et les contours du monde de notre égo. Sa couleur apparait en demie teinte exceptée dans les moments où l’au-delà est refleté lorsque nous voyons Son visage ici dans ce monde. C’est seulement quelque fois qu’il nous est offert l’occasion de goûter à ce qui est véritable.

Chacun à notre propre manière nous allons au-delà de l’égo et apprenons à nous adapter à une vie dans laquelle notre « je » n’est plus le point central. Il y a un changement subtil des limites précises de la vie consciente vers un état étrangement indescriptible. Sans les contraires que sont le sujet et l’objet, le « je » et le « non- je » cette nouvelle conscience peut être troublante parce qu’elle est extraordinaire. Quelque chose nous est donné, une ouverture se fait dans le mystère de Sa présence. Alors que j’écrivais ce passage j’ai reçu une lettre d’un ami qui décrit de façon émouvante cette transition qui se déroule en lui :

« Plus que jamais je ne sais pas grand-chose sur ce que je suis, ce que je fais, où je vais etc,. il y a souvent des moments où je dois donner une réponse ou prendre une décision. Mais l’ancien moi n’est plus là pour donner une réponse. Dans ces moments là je ressens une peur passagère parce que je n’ai pas de réponse. C’est comme si j’expirais et que je n’étais pas sûr que l’inspiration suivante serait accordée par Cet Autre (Dieu). Presque tout le temps après une petite pause la réponse arrive. Dans ces occasions lorsqu’il n’y a pas de réponse immédiate, j’ai pris l’habitude de dire « je ne sais pas ». Parfois cela m’effraie mais la plupart du temps je fais ce que j’ai à faire (où cela se fait) lorsque j’essaie de me souvenir du Bien-aimé autant que je peux. Est-ce cela qu’on appelle être un de Ses idiots.

De plus en plus, je ne suis ni bon ni mauvais mais j’ai juste le sentiment d’être moi. Cela a été difficile pour moi car je me suis battu toute ma vie pour être bon. C’est comme si j’avais aimé le blanc toute ma vie, que je suis dégoûté par le noir mais que je dois apprendre à aimer le gris qui n’a pas l’éclat du blanc. Mais j’ai découvert que le gris avait une profondeur cachée qui lui donne un éclat plus brillant que le blanc. Je vois comment tous les contraires se réunissent pour former un centre, un mélange. Dans ce centre il y a une porte cachée qui nous fait sortir du paradoxe. C’est dans ce centre que Son étincelle et Son infinitude se trouvent. Tout comme dans une spirale, c’est seulement lorsque l’on regarde dans le vrai centre que son infinité est révélée.

Il y a de cela plusieurs mois, j’ai eu une douce et magnifique expérience de clarté dans mon cœur. Je l’appelle ’’ la clarté’’ et c’était [un état] vivant dans mon cœur. Je l’ai veillé et je l’ai nourri lorsqu’il a choisi de rester. C’était très beau. Comme tous mes états, celui là n’a pas duré. Je l’ai laissé partir et un autre état a suivi mais il n’était pas aussi beau et délicat. j’ai alors écrit : « il y a une Clarté à l’intérieur [de moi]. Ce n’est pas moi mais ce n’est pas distinct de moi. C’est essentiellement moi mais sans aucune couleur ni saveur ou style comme ceux d’un homme. C’est comme une eau pure si on la compare à un autre breuvage qui a une couleur ou une saveur, elle est claire »

Toute notre vie nous avons été l’acteur. Nous avons encore un rôle à jouer, des devoirs à accomplir. Mais lentement quelque chose d’autre accède à la vie, « quelque chose qui n’est pas moi mais qui n’est pas différent de moi ». Ce moi essentiel n’appartient pas aux limites de ce monde, ni à ses définitions. Contrairement à la personnalité, il est « sans couleur, saveur ou style ». L’une des qualités du fana est le retour à cette pureté essentielle du moi sans délimitations. C’est le centre invisible de notre être qui appartient à une autre dimension, une unicité sans les distinctions de la séparation.

Dans la dimension qui se situe au-delà de la scène, dans l’obscurité dynamique qui l’entoure, il n’y a pas d’acteur, ni un quelconque sentiment de soi pris dans les projecteurs de la conscience. Sans acteur il n’y a pas de parole à entendre, pas d’histoire à raconter, juste un sentiment irrésistible de quelque chose d’originel et de puissant. C’est là que se trouve le vide originel infini et éternel. Et le voyageur doit vivre avec une conscience éveillée de cet autre royaume, une conscience dans laquelle il n’existe pas lui-même :

« il n’y a pas de derviche ou s’il y a un derviche alors ce derviche est non existant » (Barks, 1987, p.30).

Finalement l’égo doit faire face et accepter l’inévitable. J’ai passé une fois tout un été à me faire à l’idée que ‘’je’’ n’existe pas. Cela peut sembler étrangement paradoxal mais j’ai senti mon égo se réconcilier avec le trou noir qui était à présent en son centre. J’ai toujours mon rôle à jouer dans la vie, mon rôle sur la petite scène de la vie quotidienne mais, mon égo doit accepter l’idée de sa propre non-existence. La période où mon égo luttait avant de finir par admettre sa nature illusoire a été très troublante et déconcertante pour moi. L’égo s’est adapté, l’étape a été franchie et la vie continue. Ce qui est merveilleux sur la voie c’est qu’elle nous prépare à toutes ces transitions et progressivement elle nous guide pour les traverser. La vie mystique peut apparaître comme étant pleine de contradiction mais c’est seulement aux yeux de la raison qu’il en est ainsi. La voie nous rapproche de la simplicité essentielle de notre propre non-existence et nous offre l’immense liberté de connaître ce qu’est cette non-existence. Et notre vie quotidienne continue. Mon ami termine ainsi sa lettre :

« De plus en plus il n’y a pas de réponses. Je suis juste reconnaissant pour ces moments où Il me rend visite, lorsqu’ à la fois, Il me blesse et met dans l’extase les endroits les plus profonds de mon cœur. Les larmes qui coulent dans ces moments là sont d’une douceur infinie. »
Source du texte : Journal Soufi
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