Affichage des articles dont le libellé est maitre eckhart. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est maitre eckhart. Afficher tous les articles

dimanche 25 décembre 2022

Joyeux Nöel !

Le Caravage, Nativité avec Saint François et Saint Laurent, 1609 



Palestrina, Palestrina, Missa Papae Marcelli (1562). The Tallis Scholars, Peter


Rupert Spira, Rupert Reads from Meister Eckhart for Christmas (2022) - trad. automatique disponible

« Pourquoi Dieu s’est-il fait homme ? Pour que Dieu naisse dans l’âme et que l’âme naisse en Dieu. C’est pour cela que toute l’Écriture est écrite, c’est pour cela que Dieu a créé le monde et toute la nature angélique : afin que Dieu naisse dans l’âme et que l’âme naisse en Dieu. » (Maitre Eckhart)
Source : Marie-Anne Vanier, De la résurrection à la naissance de Dieu dans l’âme, éd. du Cerf

La parole de Maître Eckhart ne représente pas une quelconque fuite du monde, mais le plus court moyen d’aller à Dieu dans un monde qui sombre dans la confusion, la dissension et le chaos. Lorsque tout alentour tout s’effondre et se dérobe, quand nul appui solide n’est envisageable, l’homme fait l’expérience de son être 'nu' et démuni.
Vécue comme telle, c’est la condition de la plus authentique Incarnation quand libre et abandonnée, l’humanité offre ainsi à Dieu un lieu de naissance et d’activité. Car, selon Maître Eckhart, c’est le propre de la créature de faire quelque chose à partir de quelque chose, mais c’est le propre de Dieu de faire quelque chose à partir de rien. (p.226-226).
Extrait de : Rémy Vallejo, Réduit à rien, Les derniers jours de Maitre Eckhart, éd. du Cerf, 2021
Source du texte : Le frère dominicain Johannes Eckhart (Dominicains, province de Suisse, 2022) 


Présentation de Maitre Eckhart à l'occasion de la parution de la nouvelle traduction des sermons allemands par Laurent Jouvet. (Almora, juin 2022)



Statue de la Vierge (Tihaljina, Bosnie-Herzégovine)
 

dimanche 17 avril 2022

Joyeuses Pâques !

Christ est ressuscité ! 

Dans le Sermon 81, Eckhart affirme que l’« on doit donc commencer [à aimer Dieu] par le cœur. Il est l’organe le plus noble du corps et il se trouve au centre afin de donner la vie à tout le corps, car la source de vie jaillit dans le cœur et opère comme le ciel (33) ». Le cœur est décrit comme cet organe « le plus noble » car il est le siège même de la vie (34). Principe de la vie du corps, il l’est aussi, au sens figuré, de la vie de l’esprit. En effet, Dieu sonde le cœur de l’homme, touche l’homme dans son cœur, et parle au cœur de l’homme. Le cœur traduit donc l’intériorité de l’homme spirituel, et dans certains sermons d’Eckhart, se confond parfois avec l’âme. Ainsi, à travers l’image du cœur, ne faut-il pas voir le lieu du plus intime, de cette profondeur même du lien entre Dieu et l’homme ? Dieu ne conduit-il pas Osée au désert pour « parler à son cœur » ? Cette réalité du cœur traduit donc avant tout l’intimité d’une conversation mystique entre le Créateur et sa créature. La profondeur de l’intime renvoie ainsi à la vie mystique, à ce dialogue intérieur et fécond entre le Verbe et l’âme. Or il est intéressant de constater que la cavité du Christ est à l’endroit même de son cœur (Kaysersberg (35) ; Fribourg-en-Brisgau…). Cette réalité iconographique est-elle l’expression d’un simple hasard, ou encore celle d’une recherche esthétique ? Je ne le crois pas. En effet, selon moi, il y aurait une correspondance directe entre les effets de la prédication des mystiques rhénans et les productions artistiques de la région, comme s’il fallait voir en ces dernières l’expression en image de pierre de toute une dévotion populaire pour « le cœur » du Christ, son « temple », et par extension pour cette vie intérieure, dans le fond, dans le cœur de l’homme qui est le lieu même de la naissance de Dieu, ce « tabernacle » : « Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur (36) ». 
Et ce trésor, n’est-ce pas la petite étincelle de l’âme elle-même ? Ainsi, on comprend pourquoi Eckhart, dans le Sermon 51 (37), après un long développement sur le cœur, emploie l’image d’une coque qui se brise pour que le fruit en sorte :
J’ai souvent dit déjà : la coque doit être brisée pour que sorte ce qu’elle contient. Car si tu veux avoir le fruit, tu dois briser la coque. Et donc, si tu veux trouver la nature dans sa nudité, tous les symboles doivent être brisés et plus on y pénètre, plus on est proche de l’être. Et quand elle (l’âme) trouve l’Un où tout est un, elle demeure dans cet unique Un. Qui honore Dieu ? Celui qui a en vue l’honneur de Dieu en toutes choses.
Cette coque n’est-elle pas tout ce qui nous retient à l’extérieur, dans les créatures, dans la multiplicité des images, et dans le temps ? N’est-elle pas l’expression de cette écorce terrestre qu’il est nécessaire de dépasser, de franchir, pour aller au plus profond, au plus essentiel, c’est-à-dire au plus intime, au cœur ? Le cœur est le foyer de la vie intérieure, ce lieu même de la naissance du Verbe, et donc l’expression de l’union en Dieu et de la transformation en Dieu : là, dans le cœur, on pourrait dire, avec Eckhart, que l’on voit « avec l’œil même de Dieu (38) ». Il y a donc, dans cette cavité à l’endroit du cœur du Christ, l’expression de tout un mystère : celui de l’union de l’âme à Dieu, et par suite, celui de sa transformation par grâce : 
L’homme qui s’est tourné en lui-même, en sorte qu’il connaît Dieu dans le propre goût et dans le propre fond de celui-ci – cet homme est affranchi de toutes choses créées, il est enfermé en lui-même sous un véritable verrou de vérité. J’ai dit un jour que Notre-Seigneur vint le jour de Pâques vers ses disciples, les portes étant fermées ; il en est de même pour cet homme affranchi de toutes choses étrangères et de tout le créé. Dans un tel homme, Dieu ne vient pas, il est en lui dans son essence. (39) 
Notes : 
33 Eckhart, Sermon 81, JAH III, p. 140-141.
34 « La vie réside dans le cœur » dit Eckhart dans le Sermon 51 (JAH I, p. 135-136) ; et dans le Sermon 71 (JAH III, p. 76), Eckhart propose tout un développement sur le cœur : « Dieu donne à la nature d’agir et sa première œuvre est le cœur. Quelques maîtres en conclurent que l’âme est totalement dans le cœur et se répand dans les autres membres avec la vie. Il n’en est pas ainsi. L’âme est totalement dans chaque membre. Il est bien vrai que sa première œuvre est dans le cœur. Le cœur est au centre, il veut être protégé tout alentour, de même que le ciel ne subit nulle influence étrangère et ne reçoit rien de quoi que ce soit ».
35 Voir photos 1 et 2, p. 93.
36 Matthieu 6, 21.
37 Eckhart, Sermon 51, JAH II, p. 135-136.
38 Id., Sermon 10, JAH I, p. 122-123. « L’œil dans lequel je vois Dieu est l’œil même dans lequel Dieu me voit : mon œil et l’œil de Dieu ne sont qu’un œil, et une vision, et une connaissance, et un amour. »
39 Sermon 10, JAH I, p. 109.


Pyotr Ilyich Tchaikovsky. Hymn of the Cherubim. Extrait de : Liturgy of St John Chrysostom


Pyotr Ilyich Tchaikovsky, Liturgy of St John Chrysostom (1879) 
 

Valaam Monastery Choir. Chants from Valaam 
 

vendredi 24 décembre 2021

Joyeux Noël !

 Geerten tot Sint Jans (Leyde, 1455/65- Haarlem, 1485/95), Nativité de nuit
Source : Béatitude de Noël : La Nativité dans la nuit (Narthex, décembre 2019)
 


J.S. Bach, Oratorio de Noël, Cantate BWV 248, 1733 (Orchestre de chambre de Lucerne, 2018)
Paroles en fr : Bach cantates


Saint-Saëns : Oratorio de Noël, 1858 (Christoph Poppen, Deutsche Radio Philharmonie, 2019)


Saint-Saëns, l'insaisissable (Arte, 2021)

Noël polonais dans une ville de mille habitants près de Kracovie 

* * *


Bruegel, le massacre des innocents (1565) 

01 Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem
02 et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. »
03 En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé, et tout Jérusalem avec lui.
04 Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple, pour leur demander où devait naître le Christ.
05 Ils lui répondirent : « À Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète :
06 Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Juda, car de toi sortira un chef, qui sera le berger de mon peuple Israël. »
07 Alors Hérode convoqua les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ;
08 puis il les envoya à Bethléem, en leur disant : « Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant. Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. »
09 Après avoir entendu le roi, ils partirent. Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant.
10 Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie.
11 Ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe.
12 Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.
13 Après leur départ, voici que l’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : « Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Reste là-bas jusqu’à ce que je t’avertisse, car Hérode va rechercher l’enfant pour le faire périr. »
14 Joseph se leva ; dans la nuit, il prit l’enfant et sa mère, et se retira en Égypte,
15 où il resta jusqu’à la mort d’Hérode, pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète : D’Égypte, j’ai appelé mon fils.
16 Alors Hérode, voyant que les mages s’étaient moqués de lui, entra dans une violente fureur. Il envoya tuer tous les enfants jusqu’à l’âge de deux ans à Bethléem et dans toute la région, d’après la date qu’il s’était fait préciser par les mages.
17 Alors fut accomplie la parole prononcée par le prophète Jérémie :
18 Un cri s’élève dans Rama, pleurs et longue plainte : c’est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas être consolée, car ils ne sont plus.
19 Après la mort d’Hérode, voici que l’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph en Égypte
20 et lui dit : « Lève-toi ; prends l’enfant et sa mère, et pars pour le pays d’Israël, car ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant. »
21 Joseph se leva, prit l’enfant et sa mère, et il entra dans le pays d’Israël.
22 Mais, apprenant qu’Arkélaüs régnait sur la Judée à la place de son père Hérode, il eut peur de s’y rendre. Averti en songe, il se retira dans la région de Galilée
23 et vint habiter dans une ville appelée Nazareth, pour que soit accomplie la parole dite par les prophètes : Il sera appelé Nazaréen.
Source (et suite) du texte : Evangile selon S. Matthieu, chap. 2, AELF



Le massacre des innocents (2021)

Aujourd'hui les Hérodes (au pluriel) refusent l'accès à l'hôpital sans passe sanitaire, maltraitent les enfants en leur imposant le masque à l'école et veulent les vacciner avec un bénéfice-risque qui leur est largement défavorable ! Les Hérodes interdisent aussi les marchés de Noël aux non-vaccinés et pour certains leur ferme même la porte des églises ! Pas de "vaccin" pas de messe (notamment au Québec mais aussi en Suisse à partir de 50 personnes) ! 
(Hérode le Grand finira par tuer la seule épouse qu'il aimait ainsi que ses propres fils, montrant par là que la folie paranoïaque n'épargne personne). 

Les parents qui souhaitent vacciner leur enfant âgé de six mois à cinq ans contre la COVID-19 vont devoir patienter. Le 17 décembre, Pfizer a annoncé le prolongement des essais cliniques portant sur cette tranche d'âge afin de tester l'efficacité de trois doses au lieu de deux.
Extrait de : Pfizer prolonge les essais cliniques de son vaccin pour les enfants de moins de 5 ans (National Geographic, 21 décembre 2021) 
(No comment)

Inquiétant lapsus du directeur de l'OMS parlant de : "doses de rappels pour tuer des enfants (boosters to kill children)" 
Source : Tedros Adhanom Ghebreyesus (OMS, décembre 2021) (vers 0:25)
Voir aussi : Ces lapsus qui disent la vérité ! (octobre 2021)
   
* * *
  

Michel Cazenave et Isabelle Raviolo | Maître Eckhart et la mystique rhénane (26 mars 2013) 

Très peu traitée par les commentateurs, la notion d'incréé (« increatus » / « ungeschaffen ») est cependant centrale pour comprendre Dieu et l'homme chez Eckhart. Elle met en lumière le cœur de son œuvre qui se situe dans la naissance de Dieu dans l'âme et non dans le détachement comme on l'a souvent dit. C'est une manière pour le maître rhénan de commenter Genèse 1,26 : « Lorsque Dieu créa toutes les créatures, Dieu n'aurait-il pas auparavant donné naissance à quelque chose d'incréé qui porterait en soi l'image de toutes les créatures ? » interroge Eckhart. Sa réponse tient en une métaphore : l'étincelle (« scintilla animae »). « Cette petite étincelle est si apparentée à Dieu qu'elle est un "un" unique indifférencié et qu'elle porte en soi l'image de toutes les créatures, image sans images et image au-dessus de toutes les images » (« Sermon 22 »). Par « l'étincelle », Eckhart entend ce que l'âme a de plus semblable à Dieu : un « quelque chose d'incrée, un fond sans fond (« Abgrunt ») dans lequel le Père engendre son Fils comme dans sa propre nature. Par ce quelque chose d'incréé en elle, l'âme est capable de fécondité et devient mère du Verbe, à l'image du Père incréé qui engendre éternellement son Fils en son sein. La maternité de l'âme trouve son principe dans la paternité de Dieu, dans le bouillonnement originaire de la Vie divine. Eckhart développe ainsi une prédication originale : il parle du point de vue de l'éternité, c'est-à-dire à partir de la Trinité en elle-même. Par la fécondité de l'âme, c'est-à-dire par la grâce de l'Esprit incréé, non seulement l'homme devient fils dans le Fils et le même fils, mais encore père dans le Père et le même père.
Quatrième de couverture

 

dimanche 4 avril 2021

Joyeuses Pâques !

 

J.S. Bach, Cantata No.66, Erfreut euch, ihr Herzen (Réjouissez-vous, coeurs), BWV 66, Philippe Herreweghe
  
  




Frédéric Vangeon, La Docte ignorance (France culture, 21 mai 2013)

Pour comprendre cette « coïncidence des opposés », le prélat prend un exemple géométrique : imaginez un cercle qui s’agrandit peu à peu. À mesure qu’il se dilate, sa courbure diminue - du point de vue de l’observateur humain. Finalement, dans l’infini, cette courbure devient une ligne et le cercle une droite.

La quasi-totalité de l’œuvre mathématique de Nicolas de Cues est centrée sur un unique problème : la quadrature du cercle. Il y a des raisons fortes pour expliquer l’importance de ce problème aux yeux de Nicolas de Cues : selon lui, l’impossibilité de la quadrature du cercle équivaut à l’expression géométrique du principe de non-contradiction ; elle est donc présupposée par toutes les démonstrations géométriques d’Euclide. La distinction des contraires est la racine de la connaissance mathématique rationnelle (...) 
Nicolas de Cues affirme que les figures mathématiques peuvent nous servir de symbole dans la recherche de la connaissance de Dieu. Il en expose la méthode dans les chapitres 11 et 12 de la Docte ignorance. Il s’agit de la transsomptio (qu’il reprend sans doute à John Duns Scot, Questions quodlibétiques, V) ; cette méthode consiste en un double saut. Une figure rationnelle sera dans un premier temps rendue mentalement infinie dans l’ordre de la quantité (et l’on passera de la ratio à l’intellect) avant d’être dépassée, au-delà de toute compréhension, en direction du maximum simple. (...) 
C’est dans le Christ, homme maximum, qui résume en lui toutes les virtualités de la nature et de l’humanité, que l’homme atteint l’union à Dieu. Le Christ est l’assomption de l’homme maximum dans la puissance divine infinie. Au livre I, chapitre 3 de la Docte ignorance, il nous était dit que l’intellect ne pourrait jamais saisir la vérité :
« … il est à la vérité ce que le polygone est au cercle : plus grand sera le nombre des angles du polygone inscrit, plus il sera semblable au cercle, mais jamais on ne le fera égal au cercle »
Au livre III, chapitre 4 du même livre, on lit que dans le Christ
« la nature humaine est le polygone inscrit dans un cercle, et le cercle la nature divine ; si le polygone doit être aussi grand qu’il peut l’être, il n’existera plus par lui-même avec ses angles définis, mais dans la figure du cercle »
En le Christ nous est promise la réalisation de la quadrature du cercle, entendue comme symbole théologique. Mais attention, que l’on ne s’y trompe pas : dans le cadre de la métaphysique de la complicatio et de l’explicatio, c’est la vision intellectuelle et les processus d’« infinitisation » qui actualisent la puissance de la mens humana. C’est donc en développant l’exercice de l’intellect, conçu comme force de mesure mathématique, que l’on se rapproche du Christ en qui l’humanité est l’égale de Dieu.
Tenter de résoudre la quadrature du cercle, c’est donc faire appel aux mathématiques intellectuelles pour tenter de voir coïncider autour d’un même centre les polygones et le cercle, les conjectures et la vérité, l’homme et sa perfection, et cela par un cheminement spirituel, d’abord mathématique puis théologique, dans la visée du Christ-homme maximum.
   
Tel est le géomètre attaché tout entier
à mesurer le cercle, et qui ne peut trouver
en pensant, le principe qui manque,
tel j’étais moi-même à cette vue nouvelle :
je voulais savoir comment se joint
l’image au cercle, comment elle s’y noue ;
mais pour ce vol mon aile était trop faible ;
sinon qu’alors mon esprit fut frappé
par un éclair qui vint à son désir.
Ici la haute fantaisie perdit sa puissance ;
mais déjà il tournait mon désir et vouloir
tout comme roue également poussée,
l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles.
Dante Aliguieri, La Divine Comédie (1472), Le paradis, chant XXXIII, vers 133-145, 
trad. Jacqueline Risset, Paris, GF, 2010, p. 506.
   


Fra Angelico, Résurrection (1440) 
  

jeudi 24 décembre 2020

Joyeux Noël !


Eglise de la Nativité, Bethléem

Le bien inscrit est situé à 10 km au sud de Jérusalem sur les sites que les Chrétiens reconnaissent traditionnellement, depuis le IIe siècle, comme le lieu de naissance de Jésus. Une église y a été construite en 339 et l’édifice qui lui a été substitué après un incendie survenu au VIe siècle conserve des vestiges du sol du bâtiment original, en mosaïques élaborées. Le site comprend également des églises et des couvents grecs, latins, orthodoxes, franciscains et arméniens ainsi que des clochers, des jardins en terrasses et une route de pèlerinage.
Source (et suite) du texte : Lieu de naissance de Jésus : l’église de la Nativité et la route de pèlerinage, Bethléem, UNESCO

Jésus répond et lui dit : 
"Amen, amen, je te dis :
qui n'est pas engendré d'en haut 
ne peut voir le royaume de Dieu."


Nicodème lui dit : 
"Comment un homme peut-il être engendré, étant âgé ? 
Peut-il, dans le ventre de sa mère,
Entrer une seconde fois, et être engendré ?"

Jésus répond : 
"Amen, amen, je te dis : 
qui n'est pas engendré d'eau et d'Esprit 
Ne peut entrer dans le royaume de Dieu. 
Ce qui est né de la chair est  chair
et ce qui est né de l'Esprit est esprit. 
Ne t'étonne pas que je te dis : 
il vous faut être engendrés d'en haut. 
Le vent où il veut souffle, 
et sa voix tu l'entends, 
mais tu ne sais pas d'où il vient ni où il va : 
ainsi en est-il de tout homme né de l'Esprit, du Souffle."

Evangile, Jean 3,3-8, trad. Soeur Jeanne d'Arc, Ed. bilingue Les Belles Lettres, 1990
 

La naissance de Dieu dans l'âme est une version occidentale de la divinisation dans la théologie grecque. 
Extrait de (radio) : Marie Anne Vannier, Maître Eckhart et l’Évangile de Jean, Emission RCF, Nancy, 14 novembre 2020 
 

Jean Tauler (1300-1361), Lecture du Sermon 1, de la Nativité, par Martine Jacquemin (RCF, 24 décembre 2020)
Au XIVème siècle, Jean Tauler, disciple de Maître Eckhart (1260-1328), prêche dans la vallée rhénane la Gottesgeburt, la naissance de Dieu dans l’âme, et invite à entrer plus profondément dans l’intelligence du Verbe fait chair.
Source : RCF, 24 décembre 2020

Dans le Sermon 1 pour la fête de Noël, le dominicain Jean Tauler évoque la célébration des trois messes de Noël, de minuit, de l’aurore et du jour, qui correspondent, selon lui, à une triple naissance : la première est l’engendrement éternel du Verbe en Dieu, la seconde est la naissance du Fils incarné, la 3e est la naissance de Dieu dans l’âme : « Dieu naît à Bethléem pour naître dans ton coeur ». Cette troisième naissance du Fils de Dieu est « celle par laquelle Dieu, tous les jours et à toute heure, naît en vérité, spirituellement, par la grâce et l'amour, dans une bonne âme ». Mais cette naissance intérieure exige le silence « car si tu veux que Dieu parle, il faut te taire ; pour qu'il entre, toutes choses doivent sortir. »
Extrait de : Sermon 1 de Jean Tauler pour la fête de Noël : triple naissance, février 2018




Comme l'étoile du matin au milieu du brouillard. Eckhart von Hochheim (dit Maître Eckhart), Sermons allemands 9 à 11, trad. Alain de Libera, lu par Alexis Dayon (21 juin 2020). 
Sermon 9 : La raison retire à Dieu l'enveloppe de sa bonté et le saisit dans sa nudité. 
Sermon 10 : Comment l'âme saisit Dieu dans son origine fondamentale.
Sermon 11 : Si nous découvrons tout à Dieu, Lui aussi découvrira tout ce qu'Il a. 
Sermon 12 : Mon œil et l'Œil de Dieu, c'est un seul œil. 

"Mon œil et l'Œil de Dieu, c'est un seul œil".
Maitre Eckhart (1260-1328), Sermon allemand 12.

  

Isabelle Raviolo, philosophe, Maître Eckhart et la mystique rhénane, interview par Michel Cazenave (France Culture, 3 mars 2013)

Très peu traitée par les commentateurs, la notion d'incréé (« increatus » / « ungeschaffen ») est cependant centrale pour comprendre Dieu et l'homme chez Eckhart. Elle met en lumière le cœur de son œuvre qui se situe dans la naissance de Dieu dans l'âme et non dans le détachement comme on l'a souvent dit. C'est une manière pour le maître rhénan de commenter Genèse 1,26 : « Lorsque Dieu créa toutes les créatures, Dieu n'aurait-il pas auparavant donné naissance à quelque chose d'incréé qui porterait en soi l'image de toutes les créatures ? » interroge Eckhart. Sa réponse tient en une métaphore : l'étincelle (« scintilla animae »). « Cette petite étincelle est si apparentée à Dieu qu'elle est un "un" unique indifférencié et qu'elle porte en soi l'image de toutes les créatures, image sans images et image au-dessus de toutes les images » (« Sermon 22 »). Par « l'étincelle », Eckhart entend ce que l'âme a de plus semblable à Dieu : un « quelque chose d'incrée, un fond sans fond (« Abgrunt ») dans lequel le Père engendre son Fils comme dans sa propre nature. Par ce quelque chose d'incréé en elle, l'âme est capable de fécondité et devient mère du Verbe, à l'image du Père incréé qui engendre éternellement son Fils en son sein. La maternité de l'âme trouve son principe dans la paternité de Dieu, dans le bouillonnement originaire de la Vie divine. Eckhart développe ainsi une prédication originale : il parle du point de vue de l'éternité, c'est-à-dire à partir de la Trinité en elle-même. Par la fécondité de l'âme, c'est-à-dire par la grâce de l'Esprit incréé, non seulement l'homme devient fils dans le Fils et le même fils, mais encore père dans le Père et le même père.
Quatrième de couverture
Isabelle Raviolo, L'incréé : la générosité infinie du Père chez Maître Eckhart, Ed. du Cerf, 2011

vendredi 6 mars 2020

Maître Eckhart, une vie, une oeuvre

MAJ de la page : Maitre Eckhart



Une Vie, une œuvre : Maître Eckhart aujourd'hui (France culture, 26 août 1994)
Par Michel Camus et Claude Giovannetti.
Avec Alain de Libera, Raymond Abellio, Edouard Weber et Jean-Pierre Lombard
Playlist sur Maître Eckhart (38 vidéos) : Youtube

* * *


Elephants "Singing" with Piano in Their Own Way (Paul Barton, 2018)



Beethoven “Moonlight Sonata” for Old Elephant (Paul Barton, 2020)
Playlist Youtube : Piano for Elephants




Beethoven Appassionata Piano Sonata No 23 in F minor Op 57 (1805) par Anastasia Huppman (2018)
Chaîne Youtube : Anastasia Huppman



Sergei Prokoviev, Suggestion diabolique, Op.4, No 4 tirée des Quatre pièces pour piano (1908) par Katharina Treutler (2020)
Chaîne Youtube : Katharina Treutler



Claude Debussy, Ce qu'a vu le vent d'ouest (1909) par Eloïse Bella Kohn (2014)
Chaîne Youtube : Eloise Bella Kohn


  

lundi 24 décembre 2018

Joyeux Noël !

MAJ de la page : Maitre Eckhart



Anastasiya Petryshak, Violin, Franz Schubert, Ave Maria (1825) (enregistrement 016)

"La volonté parfaite et véritable serait seulement d'être entré totalement dans la volonté de Dieu, et sans volonté propre. Plus quelqu'un s'est ainsi comporté, plus il est véritablement fixé en Dieu.
Un 'Ave Maria' prononcé ainsi quand l'homme s'est absolument désapproprié de lui-même est plus profitable que mille psautiers récités sans cela, et même avoir fait un pas dans cette disposition vaudrait mieux que d'avoir traversé la mer sans cela".
Maître Eckhart (1260-1328), Instruction spirituelle, 11



Anastasiya Petryshak, Serguei Prokofiev, Sonata per violino op.115 Tema e Variazioni (1947) (Cremona, 2014)



Alina Pogostkina, Violin, Peteris Vasks, Meditation for Violin & String Orchestra (2006) (enregistrement 2015)



Camille et Julie Berthollet, violons, Cuardas, Vittorio Monti (1904) (enregistrement 2015)
Interview des deux soeurs : RTS


 
Hillary Kung, New Original "Allie Cat" (2018)

  

dimanche 16 avril 2017

Manger Dieu.

MAJ de la page : Maître Eckhart / Isabelle Raviolo


Fra Angelico, Résurrection (1440 - 1442)


« En tant que nous sommes, nous ne sommes que par l’être et en tant qu’étant, nous nous nourrissons de l’être. Ainsi tout étant mange Dieu en tant qu’être, et tout étant a soif de l’être. »
Maître Eckhart, LW II, p 275-276.

« Quand nous mangeons cette nourriture, c’est nous qui sommes mangés par Lui. » 
Jean Tauler, Sermon 30, p. 225-226.


L’épreuve de la faim dans la mystique d’Eckhart
Précédé de « O pain de vie », poème de Maitre Eckhart
Par Isabelle Raviolo, le 26 septembre 2011 - Temporel

Table des matière : Poème / La faim chez Maitre Eckhart / Le goût de Dieu comme saveur incréée / L'épreuve de la faim incréé / La dialectique de la faim / La faim excédée : la naissance de Dieu dans l’âme.

Ô Pain de vie, 
Quand Tu me rassasies
Ma faim grandit
Je suis riche de Toi
Abîme secret
Me voici 
A ton image incréée,
Tout entière recueillie dans 
L’étincelle où Tu nais,
Verbe éternel, Fécondité
Qui me déborde et me rend
Affamée
Du seul trésor – Ô joie, 
Tu me transformes

En toi, jusqu’à la nudité 
Je croix – la Source 
Silencieuse,
En mon tréfonds inhabitée,
Puise
L’eau vive
Au calice de ton côté
Transpercé –
Ô Jésus, 
déjà
Tu m’introduis
Au mystérieux brasier 
De la Très Sainte Trinité,
Où je renais enfant d’un seul

Père,
Si je me quitte, Tu me trouves 
En l’ignorance, Ton offrande
Infinie supplée le rien –
Abandonnée je suis 
Dans tes bras –
Sans pourquoi, 
Ma prière pour toi –
Quelque chose
Comme un cri
Dans la ténèbre, 
Abba,
L’immense promesse 
De ton souffle
M’affranchit.

Il peut paraître étonnant d’étudier la question de la « faim » chez Eckhart dans la mesure où ce terme n’est pas l’une de ses notions clé et n’a jamais été véritablement étudiée par les commentateurs. Or à y regarder de plus près, j’ai constaté que la faim était une notion essentielle pour comprendre la mystique et l’anthropologie d’Eckhart. Car désirer Dieu, c’est désirer le manger pour Eckhart, c’est-à-dire désirer l’unité intime avec lui pour que le Verbe naisse dans l’âme et l’âme dans le Verbe. La faim est donc au principe de la vie du corps comme de la vie de l’âme. Toutes les créatures, en tant qu’elles sont néant par elles-mêmes, ont faim de Dieu, c’est-à-dire qu’elles désirent retourner à leur origine, au principe incréé qui les constitue dans leur être. La faim de la créature fonde ainsi le commencement de la relation mystique entre l’homme et Dieu : relation de donation comme Eckhart le laisse entendre dans les Sermons et leçons sur l’Ecclésiaste  :

« Dieu, en tant qu’être est le plus intérieur en toutes choses, et c’est ainsi que tout étant le mange ; il est aussi le plus extérieur, parce qu’il est au-dessus de toutes choses. Donc, toutes choses le mangent parce qu’il est le plus intérieur, et toutes choses ont faim de lui parce qu’il est le plus extérieur ; elles le mangent parce qu’il est tout entier à l’intérieur, elles ont faim parce qu’il est tout entier à l’extérieur. »

Isabelle Raviolo

MAJ de la page : Maître Eckhart / Marie-Anne Vannier / Isabelle Raviolo



Les Vivants et les Dieux par Michel Cazenave : Actualité de Maître Eckhart avec Marie-Anne Vannier et Isabelle Raviolo (France culture, mars 2008)



Les Vivants et les Dieux par Michel Cazenave : La Trinité chez Maître Eckhart avec Marie-Anne Vannier et Isabelle Raviolo (France culture, 4 décembre 2008)



Alain Cugno, un philosophe dans la cité avec Alain Cugno et Isabelle Raviolo (Continents intérieurs, 2014)



Thibaut Gress et Isabelle Raviolo - Le sens du sensible, une approche philosophique de la peinture (Continents intérieurs, 16 novembre 2016)


Isabelle Raviolo enseigne la philosophie dans le secondaire à Paris. Elle a fait ses études de philosophie et de lettres classiques en classes préparatoires à Lakanal, à Paris IV et Paris I - Sorbonne. Elève de Pierre Magnard, elle a soutenu un DEA de philosophie sous sa direction. Pendant plusieurs années elle se consacra aussi au théâtre. En 2008, elle soutient sa thèse sur Maître Eckhart sous la direction de Marie-Anne Vannier, thèse qui est publiée au Cerf 2011 : L’incréé. La générosité infinie du Père chez Maître Eckhart.
Elle a aussi participé pendant trois ans au projet de l’Encyclopédie sur les Mystiques rhénans (Apogée de la mystique d’Occident) qui vient de paraître aux éditions du Cerf. Actuellement enseignante dans le secondaire et en classes préparatoires, à Paris, elle poursuit ses travaux sur Maître Eckhart et la mystique rhénane, à Metz, au sein de l’ERMR-MSH Lorraine-Cnrs où elle participe à de nombreux colloques.
Parallèlement à ces activités, elle a créé et dirige la revue Thauma (revue de philosophie et poésie qui en est à son dixième numéro), ainsi que la maison d’édition La Dame d’Onze Heures (sept titre parus).
Peintre, elle a réalisé plusieurs expositions de tableaux à Paris, et à l’étranger. Elle anime aussi des ateliers de création pour les enfants.
Source du texte : Actu-philososphia
Site officiel : Isabelle Raviolo
En ligne : Le temps d'un trait à l'encre (poème)

Autres sur le blog : Isabelle Ravio (tag)

Isabelle Raviolo, L'incréé, Ed. du Cerf, 2011

Très peu traitée par les commentateurs, la notion d'incréé (« increatus » / « ungeschaffen ») est cependant centrale pour comprendre Dieu et l'homme chez Eckhart. Elle met en lumière le cœur de son œuvre qui se situe dans la naissance de Dieu dans l'âme et non dans le détachement comme on l'a souvent dit. C'est une manière pour le maître rhénan de commenter Genèse 1,26 : « Lorsque Dieu créa toutes les créatures, Dieu n'aurait-il pas auparavant donné naissance à quelque chose d'incréé qui porterait en soi l'image de toutes les créatures ? » interroge Eckhart. Sa réponse tient en une métaphore : l'étincelle (« scintilla animae »). « Cette petite étincelle est si apparentée à Dieu qu'elle est un "un" unique indifférencié et qu'elle porte en soi l'image de toutes les créatures, image sans images et image au-dessus de toutes les images » (« Sermon 22 »). Par « l'étincelle », Eckhart entend ce que l'âme a de plus semblable à Dieu : un « quelque chose d'incré頻, un fond sans fond (« Abgrunt ») dans lequel le Père engendre son Fils comme dans sa propre nature. Par ce quelque chose d'incréé en elle, l'âme est capable de fécondité et devient mère du Verbe, à l'image du Père incréé qui engendre éternellement son Fils en son sein. La maternité de l'âme trouve son principe dans la paternité de Dieu, dans le bouillonnement originaire de la Vie divine. Eckhart développe ainsi une prédication originale : il parle du point de vue de l'éternité, c'est-à-dire à partir de la Trinité en elle-même. Par la fécondité de l'âme, c'est-à-dire par la grâce de l'Esprit incréé, non seulement l'homme devient fils dans le Fils et le même fils, mais encore père dans le Père et le même père.
Quatrième de couverture
Commande sur Amazon : L'incrée : La générosité du père chez maitre Eckhart



Peintures d'Isabelle Raviolo

vendredi 14 avril 2017

"Car si tu veux avoir le fruit, tu dois briser la coque"

MAJ de la page : Maitre Eckhart / Isabelle Raviolo


Dans la seconde moitié du XIVe siècle, le Saint Sépulcre monumental connaît un véritable succès. L’engouement pour ce genre de monument se confirme tout au long de la seconde moitié du XIVe siècle, aussi bien dans la ville de Strasbourg que dans les régions avoisinantes. Or de 1313 à 1323, Maître Eckhart séjourna à Strasbourg, et y rencontra Jean Tauler. Dans cet article, nous voudrions montrer en quoi le retentissement de cette prédication a pu exercer une influence dans la représentation du Christ gisant propre au Saint Sépulcre monumental. Nous nous interrogerons donc sur un possible lien de causalité entre la renommée qu’acquit le Saint Sépulcre monumental à la fin du Moyen Âge et l’essor de la mystique rhénane.

Isabelle Raviolo, L’étincelle de l’âme et la cavité à l’endroit du cœur du Christ dans les Saints sépulcres monumentaux, 2014. Résumé
Source et Texte intégral : Revue des sciences religieuses


II.1. Une cavité à l’endroit du cœur et le « cœur » dans la prédication des mystiques rhénans

(...)

26 Dans le Sermon 81, Eckhart affirme que l’« on doit donc commencer [à aimer Dieu] par le cœur. Il est l’organe le plus noble du corps et il se trouve au centre afin de donner la vie à tout le corps, car la source de vie jaillit dans le cœur et opère comme le ciel 33 ». Le cœur est décrit comme cet organe « le plus noble » car il est le siège même de la vie 34. Principe de la vie du corps, il l’est aussi, au sens figuré, de la vie de l’esprit. En effet, Dieu sonde le cœur de l’homme, touche l’homme dans son cœur, et parle au cœur de l’homme. Le cœur traduit donc l’intériorité de l’homme spirituel, et dans certains sermons d’Eckhart, se confond parfois avec l’âme. Ainsi, à travers l’image du cœur, ne faut-il pas voir le lieu du plus intime, de cette profondeur même du lien entre Dieu et l’homme ? Dieu ne conduit-il pas Osée au désert pour « parler à son cœur » ? Cette réalité du cœur traduit donc avant tout l’intimité d’une conversation mystique entre le Créateur et sa créature. La profondeur de l’intime renvoie ainsi à la vie mystique, à ce dialogue intérieur et fécond entre le Verbe et l’âme. Or il est intéressant de constater que la cavité du Christ est à l’endroit même de son cœur (Kaysersberg 35 ; Fribourg-en-Brisgau…). Cette réalité iconographique est-elle l’expression d’un simple hasard, ou encore celle d’une recherche esthétique ? Je ne le crois pas. En effet, selon moi, il y aurait une correspondance directe entre les effets de la prédication des mystiques rhénans et les productions artistiques de la région, comme s’il fallait voir en ces dernières l’expression en image de pierre de toute une dévotion populaire pour « le cœur » du Christ, son « temple », et par extension pour cette vie intérieure, dans le fond, dans le cœur de l’homme qui est le lieu même de la naissance de Dieu, ce « tabernacle » : « Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur 36 ».

27 Et ce trésor, n’est-ce pas la petite étincelle de l’âme elle-même ? Ainsi, on comprend pourquoi Eckhart, dans le Sermon 51 37, après un long développement sur le cœur, emploie l’image d’une coque qui se brise pour que le fruit en sorte :

J’ai souvent dit déjà : la coque doit être brisée pour que sorte ce qu’elle contient. Car si tu veux avoir le fruit, tu dois briser la coque. Et donc, si tu veux trouver la nature dans sa nudité, tous les symboles doivent être brisés et plus on y pénètre, plus on est proche de l’être. Et quand elle (l’âme) trouve l’Un où tout est un, elle demeure dans cet unique Un. Qui honore Dieu ? Celui qui a en vue l’honneur de Dieu en toutes choses.

28 Cette coque n’est-elle pas tout ce qui nous retient à l’extérieur, dans les créatures, dans la multiplicité des images, et dans le temps ? N’est-elle pas l’expression de cette écorce terrestre qu’il est nécessaire de dépasser, de franchir, pour aller au plus profond, au plus essentiel, c’est-à-dire au plus intime, au cœur ? Le cœur est le foyer de la vie intérieure, ce lieu même de la naissance du Verbe, et donc l’expression de l’union en Dieu et de la transformation en Dieu : là, dans le cœur, on pourrait dire, avec Eckhart, que l’on voit « avec l’œil même de Dieu 38 ». Il y a donc, dans cette cavité à l’endroit du cœur du Christ, l’expression de tout un mystère : celui de l’union de l’âme à Dieu, et par suite, celui de sa transformation par grâce :

L’homme qui s’est tourné en lui-même, en sorte qu’il connaît Dieu dans le propre goût et dans le propre fond de celui-ci – cet homme est affranchi de toutes choses créées, il est enfermé en lui-même sous un véritable verrou de vérité. J’ai dit un jour que Notre-Seigneur vint le jour de Pâques vers ses disciples, les portes étant fermées ; il en est de même pour cet homme affranchi de toutes choses étrangères et de tout le créé. Dans un tel homme, Dieu ne vient pas, il est en lui dans son essence 39.

mercredi 8 février 2017

Wolfgang Wackernagel



Wolfgang Wackernagel. Spécialiste de Maître Eckhart (Renouveau médiéval, 2013)




Spiritualité avec ou sans Dieu ? (TSR, Faut pas croire, 21 mars 2009)


Wolfgang Wackernagel, docteur en philosophie (études de philosophie, philologie et histoire des religions à Genève. Doctorat en philosophie aux universités de Genève et Munich). Chercheur et conférencier invité dans différentes universités (Dijon, Fribourg-en-Brisgau, Oxford, Paris, Strasbourg et Tübingen). Auteur également de nombreux articles en allemand, anglais et français, notamment sur la spiritualité eckhartienne, les calligrammes informatiques et la mise en pratique de la philosophie dans l'image. Depuis 1998, consacre l'essentiel de son temps à promouvoir la philosophie dans les médias.
Source et émission radio : RTS
Site officiel (bio et biblio-graphie) : Imago / Chaîne YoutubeFacebook


Auteur notamment de (thèse de Doctorat) : Ymagine Denudari. Ethique de l'image et métaphysique de l'abstraction chez maître Eckhart, Ed. Vrin, 1991

Extraits :

Tu dois aimer Dieu non pas intellectuellement, c'est-à-dire que ton âme doit être non intellectuelle et dépouillée de toute intellectualité, car tant que ton âme est intellectuelle, elle a des images, elle a des intermédiaires, tant qu'elle a des intermédiaires, elle n'a ni unité ni simplicité. Tant qu'elle n'a pas la simplicité, elle n'a jamais vraiment aimé Dieu, car le véritable amour réside dans la simplicité. C'est pourquoi ton âme doit être non intellectuelle, dépouillée de toute intellectualité, demeurer sans intellect, car si tu aimes Dieu en tant qu'il est Dieu, en tant qu'il est intellect, en tant qu'il est Personne, en tant qu'il est image - tout cela doit disparaître. - Comment dois-je l'aimer ? - Tu dois l'aimer en tant qu'il est un Non-Dieu, un Non-Intellect, un Non-Personne, un Non-séparé de toute dualité. Et dans cet Un nous devons éternellement nous abîmer : du Quelque chose au Néant. 
Maître Eckart, Prédigt 83, p. 447,12-448,9 / Anc.3, p.154
(...)
Voilà pourquoi il faut s'abstraire des images. De quelles images ? De toutes les images créées. Toutes celles que sont les créatures, et qui ne sont pas "l'image sans image et l'image au dessus- de toutes les images", l'image "suressentielle" dans laquelle le fond de l'âme s'assimile à la splendeur ineffable du Verbe incréé.
Chapitre X, Vers un au-delà de l'image, pp. 160/1

"Sans image ou métaphore, aucune pensée ne peut-être exprimée, et là où il est question de l'être distinct des choses, chaque mot est une image. Ne pouvoir parler du plus élevé et du plus intensément désiré qu'en termes négatifs ne satisfait pas les émotions et chaque fois que le sage ne peut plus parler, c'est au poète de prendre le relais".
Johan Huizinga, Herbst des Mittelalters, (...) Ed. Payot, Paris 1989, p. 233
(...)
Avec la remarque citée au commencement de la présente conclusion, Huizinga amorçait la descente des "cimes enneigées" de la contemplation eckhartienne vers les pâturages aux images allégoriques plus fleuries de son disciple Suso. Cependant, on s’aperçoit que cette redescente des cimes de l'apophatisme eckartien est déjà comprise dans l'oeuvre de celui-ci. C'est elle qui caractérise notamment la plus grande amplitude de la pensée du Thuringien face à ses disciple Tauler et Suso. La richesse métaphorique "verdoyante et fleurissante" de sa prédication allemande, combinée à une mystique aux pentes abstractives bien plus abruptes, en constitue la meilleures preuve. L'or du silence est certes préférable, et si le sage choisit de s'exprimer, il doit nécessairement se transformer en poète, tout en sachant que ne le devient réellement que celui dont les images sont des pommes d'or ciselées d'argent.
Chapitre XII, Les Métaphores de l'invisible, pp. 179 et 183

Commande sur Amazon : Ymagine Denudari. Ethique de l'image et métaphysique de l'abstraction chez maître Eckhart




Fog Flow Time Lapse, Coulis de Brouillard au Salève (Wolgang Wackernagel, 2017)
  

mardi 24 janvier 2017

Retour vers le Moyen-Age






Les Chemins de la philosophie par Philippe Petit et Adèle Van Reeth
Retour vers le Moyen Age (4-7 février 2013)
(1/4) : Chrétien de Troyes  Retour vers le Moyen Age
avec Michel Zink : professeur au Collège de France, Chaire de Littératures de la France médiévale
(2/4) : La Divine Comédie de Dante
avec Didier Ottaviani : Maître de conférences à l'École Normale Supérieure de Lyon
(3/4) : Maître Eckhart
avec Laurent Lavaud : Maître de conférences en philosophie à l'Université Paris I Panthéon Sorbonne
(4/4) : Thomas d'Aquin
avec Ruedi Imbach, philosophe suisse, enseigne la philosophie médivale à Paris Sorbonne

samedi 24 décembre 2016

Joyeux Noël

MAJ de la page : Maître Eckhart / Fernand Brunner

Le Caravage, Nativité avec S.François (1609)

(...)
Celui-là est un homme pauvre qui ne veut rien, ne sait rien et n'a rien.
(...)
Pour posséder vraiment la pauvreté, il faut que l'homme soit aussi vide de sa volonté créée qu'il le faisait au moment où il n'était pas encore né. (...) là j'étais libre de Dieu et de toute chose.
(...)
Bien plus : il faut qu'il soit à tel point vide de tout son propre savoir qu'il ne sache, ni ne connaisse, ni ne sente que Dieu vit en lui. Plus encore : il faut qu'il soit vide de toute connaissance qui pourrait encore vivre en lui. (...) l'homme doit rester aussi vide de son propre savoir qu'il le faisait au temps où il n'était pas encore.
(...)
Nous disons donc que l'homme doit être tellement pauvre qu'il ne soit pas un lieu et n'ait pas en lui un lieu où Dieu puisse opérer. Tant que l'homme conserve encore en lui un lieu quelconque, il conserve aussi quelque distinction. C'est pourquoi je prie Dieu de me libérer de Dieu; car mon être essentiel est au-dessus de Dieu, dans la mesure où nous concevons Dieu comme l'origine des créatures; en effet, dans ce même être de Dieu où Dieu est au-dessus de l'être et de la distinction, j'étais moi-même, je me voulais moi-même et je me connaissais moi-même, pour faire cet homme .  Et c'est pourquoi je suis cause de moi-même selon mon être qui est éternel, mais non pas selon mon devenir qui est temporel. C'est pourquoi je suis non-né et selon mon mode non-né je ne puis jamais mourir. Selon non mode non-né, j'ai été éternellement, je suis maintenant et je demeurerai éternellement. Ce que je suis selon ma nativité doit mourir et s'anéantira, car cela est mortel et doit se corrompre avec le temps. Mais dans ma naissance naquirent toutes choses; ici je fus cause de moi-même et de toute choses. Si je l'avais voulu alors, je ne serais pas et le monde entier ne serait pas; et, si je n'étais pas, Dieu ne serait pas non plus; que Dieu soit Dieu, j'en suis une cause. Si je n'étais pas, Dieu ne serais pas Dieu.  
Il n'est pas nécessaire de savoir cela.
Un grand maître dit que sa percée est plus noble que sa sortie. C'est vrai. Lorsque je sortis de Dieu, toutes les choses dirent : Dieu est. Et cela ne peut me rendre bienheureux, car par là je me reconnais créature. Mais dans la percée où je suis libéré de ma propre volonté, libre même de la volonté de Dieu, de toutes ses opérations et de Dieu Lui-même, là je suis au-dessus de toutes les créatures; et je ne suis ni Dieu ni créature, mais je suis ce que j'étais et ce que je demeurerai maintenant et à tout jamais. Là je reçois en moi une impression qui doit m'élever au-dessus de tous les anges. Dans cette impression je reçois une si grande richesse que Dieu ne peut me suffire avec tout ce qu'Il est comme Dieu, ni avec toutes ses opérations divines; car dans cette percées, je reçois ceci : que Dieu et moi nous sommes un. Là je suis ce que j'étais et là je ne crois ni ne décrois, car là je suis une cause immobile, qui fait mouvoir toutes choses. Alors Dieu ne trouve plus de lieu dans l'homme, car l'homme conquiert par cette pauvreté ce qu'il a été de toute éternité et demeurera toujours. Alors Dieu est un avec l'esprit et cela c'est la plus extrême pauvreté que l'on puisse trouver.

Que celui qui ne comprend pas ce discours ne se mette pas martel en tête. En effet, tant que l'homme n'est pas semblable à cette Vérité, il ne peut comprendre ce discours, car c'est une vérité sans voile qui est sortie directement du cœur de Dieu.
Puissions-nous vivre de façon à l'éprouver éternellement, avec l'aide de Dieu ! Amen.

Maître Eckhart, Sermon no 52, "Heureux les pauvres d'esprit car le royaume des cieux est à eux", trad. Alain de Libéra, dans Traités et Sermons, Ed. Flammarion, 1993 - épuisé
Dieu au-delà de Dieu : Sermons XXXI à LX, trad. Gwendoline Jarczyk, Ed. Albion Michel, 1999
Commande sur Amazon : Dieu au-delà de Dieu : Sermons XXXI à LX


(...)
Nous comprenons maintenant que lorsque Maître Eckhart demande à l'homme de s'abandonner lui-même, de se vider lui-même, de mourir à soi, de s'anéantir, il n'exige pas de lui ce scandale de ne plus exister absolument; il exige de lui d'exister non plus pour soi-même, mais pour Dieu et par Dieu.

lundi 16 novembre 2015

Maître Eckhart ou la profondeur de l'intime

MAJ de la page : Maitre Eckhart



Les Racines du ciel par Frédéric Lenoir, Leili Anvar
Maître Eckhart par Eric Mangin, le 22 juillet 2012
Auteur de Maitre Eckhart ou la profondeur de l'intime, Ed. du Seuil, 2012

Mourir à soi, naître en Dieu, "percer dans le fond de l'âme"…
L'intime chez Maître Eckhart n'est ni le secret ni la simple intériorité, mais une distance essentielle en l'âme qui permet à l'homme d'être à la fois uni à Dieu et présent au monde, authentiquement humain. Cette expérience apparaît ainsi comme une expression privilégiée du détachement, objet principal de la prédication du théologien rhénan. Ouverte sur l'agir et non close sur elle-même, elle révèle en l'homme une profondeur infinie qui fait de lui un être libre, inappropriable.
Mais dire l'intime est un défi pour la pensée comme pour le langage, et toute l'oeuvre de Maître Eckhart peut être considérée comme une tentative de décrire cet indicible. Jamais pourtant, malgré l'insuffisance des mots, le prédicateur ne renonce. Sa langue atteint au contraire une créativité et une
poésie remarquables pour évoquer le lieu de la naissance de Dieu en l'âme. Situant parfaitement Maître Eckhart dans le contexte intellectuel et théologique qui était le sien, et dont il s'est souvent distingué, cet essai offre une relecture passionnante et sensible de ce théologien mystique parmi les
plus originaux.
Quatrième de couverture
Commande sur Amazon : Maître Eckhart ou La Profondeur de l'intime

dimanche 10 mai 2015

De Nietzsche à maître Eckhart

MAJ de la page : Jean-Yves Leloup



Les Racines du ciel par Frédéric Lenoir, Leili Anvar
Les deux maladies des yeux : athéisme et religion avec Jean-Yves Le loup, 10.05.2015, écrivain, théologien et prêtre orthodoxe, philosophe. Fondateur de l’Institut pour la rencontre et l’étude des civilisations et du Collège international des thérapeutes.
Son dernier livre :
"De Nietzsche à Maître Eckhart : l'athéisme est une maladie des yeux, la religion aussi" Ed. Almora, 2015
Commande sur Amazon : De Nietzsche à maître Eckhart

Jean-Yves Leloup nous propose ici deux lectures magistrales de deux géants de la culture occidentale : Nietzsche, l’athée et Maître Eckhart, le théologien-mystique.
Il tente de remettre « à l’endroit » un texte de Nietzsche, Ecce Homo, souvent cité pour justifier tous les athéismes. Leloup montre que le Dieu en lequel Nietzsche voyait une
« antithèse de la vie » n’a rien à voir avec le Dieu des Évangiles qui est au contraire une puissance de vie et de libération, une claire lumière par laquelle le monde est vu.
L’auteur, avec Maître Eckhart, nous entraîne ensuite au-delà des contraires, au-delà même de Dieu et de tous les Absolus que nous imaginons, vers notre essentielle et silencieuse liberté…
Ce livre délicieux et audacieux nous montre, comme le disait Pascal, que « l’athéisme est une marque de force d'esprit, mais jusqu'à un certain degré seulement ».
Quatrième de couverture.
Source (et commande) : Almora

mercredi 24 décembre 2014

Ni ceci ni cela / Joyeux Noël

MAJ de la page : Maître Eckhart


Je viens de prononcer quelques mots en latin qui sont écrits dans l'Évangile et donc voici le sens en allemand : "Notre Seigneur Jésus-Christ monta dans un petit château fort et il y fut reçu par une vierge qui était une femme." 
Eh bien ! apportez toute votre attention à cette parole. Celle par qui Jésus fut reçu ne pouvait qu'être vierge. "Vierge" désigne un être humain qui est vide de toutes images étrangères, aussi vide qu'il l'était quand il n'était pas encore. (...)

Mais une vierge qui est femme est libre, elle n'est liée par aucune propriété et elle est en tout temps également proche de Dieu et d'elle-même. Elle donne beaucoup de fruits, et ces fruits sont grands, ni plus ni moins que Dieu lui-même. Ces fruits et cette naissance, voilà ce que cette vierge qui est femme, produit, ce fruit elle l'enfante et le porte chaque jour cent ou mille fois, un nombre incalculable de fois, enfantant et fécondée du fond le plus noble, ou, pour mieux dire, du fond où le Père engendre son Verbe éternel qui la rend féconde et lui permet d'enfanter avec le Père. (...)

Je l'ai dit souvent aussi : il est dans l'âme une puissance qui n'est touchée ni par le temps ni par la chair, qui émane de l'esprit et reste dans l'esprit et est absolument spirituelle. Dans cette puissance, Dieu se trouve totalement, il y verdoie et fleurit dans toute la joie et toute la gloire qu'Il est en lui-même. Cette joie est tellement du cœur, elle est d'une grandeur si inconcevable, que nul ne saurait l'exprimer avec des mots. (...) 


Mais maintenant je vous dis : ce n'est ni ceci ni cela. Pourtant c'est un quelque chose, qui est plus élevé au dessus de ceci et de cela que ne l'est le ciel au dessus de la terre. C'est pourquoi je le nomme maintenant d'une manière plus noble que je l'ai jamais nommé. Pourtant il dépasse aussi bien la noblesse que la manière, et il est au-dessus de tout cela. Il est libre de tout nom et dénué de toute forme, absolument vide et libre, tout comme Dieu lui-même est vide et libre. Il est si totalement un et simple, tout comme Dieu est un et simple, que l'on n'y peut d'aucune façon rien regarder. (...)

Si élevé au-dessus de tout mode et de toutes puissances, est cet unique Un, que jamais puissance ni mode, ni Dieu lui-même ne peuvent y regarder. (...)

Il faut bien remarquer cela, car cet unique Un n'a ni mode ni propriété. C'est pourquoi, si Dieu veut jamais y jeter un regard, cela lui coûtera nécessairement tous ses noms divins et ses propriétés personnelles. Il lui faudra tout laisser à l'extérieur, s'Il veut jamais regarder à l'intérieur. Mais c'est en tant qu'Il est un Un simple, sans mode, ni propriété, là où Il n'est ni Père, ni Fils, ni Saint-Esprit, et cependant en tant qu'il est un quelque chose qui n'est ni ceci ni cela, (...)

Extrait de : Maître Eckhart, Sermon 2, trad. Alain de Libera (Ed. GF-Flammarion, pp.  233, 235, 236.)
Voir aussi les pages : Nativité (tag)
  

vendredi 18 avril 2014

sombre en ce fleuve sans fond !

              
Paul Gauguin, Le Christ jaune (1889)

Ô mon âme
Sors ! Dieu, rentre ! 
Sombre tout mon être 
en Dieu qui est non être, 
sombre en ce fleuve sans fond !
(Maître Eckhart, poésie 88)


mardi 24 décembre 2013

Dieu m'engendre comme lui-même

Un texte de Maitre Eckhart pour vous souhaiter un Joyeux Nöel !


Sermon No 6
Dieu m'engendre comme lui-même et s'engendre comme moi-même

De toutes les choses, aucune ne nous est si chère que la vie. Il n'est vie si misérable et si pesante qu'un homme ne veuille cependant vivre. Il est écrit quelque part : "Plus une chose est proche de la mort, plus elle est pénible." Si misérable que soit la vie, elle veut néanmoins vivre. Pourquoi manges-tu ? Pourquoi dors-tu ? Pour vivre ! Pourquoi demandes-tu biens et honneurs ? Tu le sais fort bien. Mais pourquoi vis-tu ? Pour vivre, et cependant tu ne sais pas pourquoi tu vis. La vie est si désirable en elle-même qu'on la désire pour elle-même. (...)

Le Père engendre son Fils dans l'éternité, égal à lui-même. "Le Verbe était près de Dieu, et Dieu était le Verbe" (S. Jean I,1). Il était la même chose que Lui selon la nature. Mais je dis plus encore : Il l'a engendré dans mon âme. Non seulement elle est près de Lui et Il est près d'elle à égalité, mais Il est en elle, et le Père engendre son Fils dans l'âme de la manière même dont Il l'engendre dans l'éternité, et pas autrement. Il est obligé de le faire, qu'il en ait joie ou peine ! Sans cesse le Père engendre son Fils et je dis plus encore : il m'engendre en tant que son fils, le même fils. Et je dis plus encore : non seulement il m'engendre en tant que son fils, mais Il m'engendre en tant que Lui-même et Il s'engendre en tant que moi-même et moi en tant que son être et sa nature. Dans la source la plus intime je sourds en l'Esprit Saint, il y a une seule vie, un seul être, une seule opération ! Tout ce que Dieu opère est Un, c'est pourquoi il m'engendre comme son fils, sans aucune distinction. Mon père selon la chair n'est pas, à proprement parler, mon père, il ne l'est que par une petite parcelle de sa nature, et je suis séparé de lui, il peut être mort pendant que je vis.
Voilà pourquoi le Père céleste est vraiment mon Père, car je suis son fils et j'ai de lui tout ce que j'ai, et je suis le Fils lui-même, et non un autre. Et le Père n'opérant rien qu'une seule oeuvre, voilà pourquoi Il m'engendre en tant que son fils unique, sans aucune distinction.
Extrait de : Maitre Eckhart, Traité et Sermons, trad. de Alain de Libera, Ed. GF-Flammarion, 1993
Commande sur Amazon : Traité et Sermons, 3eme édition

Voir aussi les pages : Sermon de Jean Tauler  / Villancicos / Agni Parthene

jeudi 7 février 2013

Pur néant eckhartien

MAJ de la page : Maitre Eckhart



Retour vers le Moyen Age (3/4) : Maître Eckhart
Les Nouveaux Chemins de la Connaissance (06.02.2013)
Invité : Laurent Lavaud

Sache en outre que, tant que tu cherches encore en quoi que ce soit ton bien propre, tu ne trouveras jamais Dieu, parce qu'alors tu ne cherches pas simplement Dieu, tu cherches quelque chose avec Dieu  Et c'est exactement comme si tu faisais de Dieu une chandelle, et que tu t'en servais pour chercher autre chose : quand on a trouvé la chose qu'on cherchait on jette la chandelle. Tu agis de même. Ce que tu cherches avec Dieu, c'est néant; quoi que ce puisse être, utilité, récompense, intériorité, ou  quoi que ce soit d'autre : tu cherches un néant, c'est pourquoi aussi tu ne trouves que néant. Si tu trouves néant, l'unique raison en est que tu cherches un néant.
Toutes les créatures sont un pur néant. Je ne dis pas qu'elles sont peu de chose ou quelque chose : elles sont un pur néant. Ce qui n'a pas d'être est néant. Mais aucune créature n'a d'être; car leur être à toutes est suspendu à la présence de Dieu. Si Dieu se détournait d'elles ne fût-ce qu'un instant, elles retourneraient au néant. J'ai dit parfois - et c'est vrai : celui qui prendrait le monde entier avec Dieu n'aurait rien de plus que s'il avait Dieu seul. Car, sans Dieu, toutes les créatures prises ensemble n'ont pas plus d'être qu'en aurait, sans Dieu, une mouche; elles en ont exactement autant, ni plus ni moins.
Extrait de : Sermons IV dans Eckhart, Traités et Sermons, trad. Alain de Libera, Ed. Garnier Flammarion, 1993.
Commande sur Amazon : Traités et sermons

Voir aussi la page : Etudes sur Maître Eckhart  


Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...